‹ La conscience morbideChapitre 62 sur 63 · Cf. II, p. 18d · texte numérisé non relu

Cf. II, p. 18d

tion se font suivant des angles très petits, ils passent inaperçus, au moins à l'instrument peu sensible qu'est notre observation pratique des autres hommes.

Si le cerveau est l'organe de la pensée, c'est de la conscience spécifique qu'il faut l'entendre, et non de la conscience individuelle. Or la condition naturelle de l'humanité, c'est la vie sociale, la civilisation, au sens étymologique du mot, et, donc, sa conscience spécifique est une conscience collective et socialisée. Ainsi le cerveau normal apparaît, non pas comme le vase clos où le moût individuel entre de lui-même en fermentation, mais comme le levier qui élève l'homme du physiologique, où son psychisme individuel a son origine, au social, où il en prend, en fait, proprement connaissance et conscience claire grâce aux concepts.

Entre les démarches physiologiques, que d'un regard trouble suit une conscience embarrassée et vacillante et où s'applique une expérience automatique, dont elle constate les résultats plus qu'elle ne connaît l'existence, et les démarches volontaires et réfléchies ou, du moins, discursivement étalées, où une conscience agissante et claire obéit à des injonctions pratiques et logiques, dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elles ne sont pas toutes son œuvre et que tous leurs caractères les opposent à la fuyante mobilité qu'elles organisent en concepts et en actes, on ne voit pas la place pour une expérience, une intelligence, une raison et une volonté proprement individuelles. Tout système nerveux est un organe de transmission entre un milieu physiologique et un milieu extérieur. Tant qu'entre l'insensible variabilité du premier et la pratique immuabilité du' second, les réactions nerveuses gardent de génération à génération et d'individu à individu une relative permanence et une grande fixité, on ne répugne pas à expliquer l'individu tout entier par l'espèce et à refuser de porter au compte de ses initiatives les démarches que lui imposent les nécessités spécifiques : c'est par la ruche,

pour tout le monde, que s'explique l'abeille et non la ruche par l'abeille. Mais, en revanche, la souplesse, la puissance d'évolution du système nerveux humain sont telles qu'au sein de ces deux milieux invariables il semble constituer lui-même un nouveau milieu et qu'en fait les hommes ne vivent pas seulement dans le milieu matériel, mais encore dans un milieu humain, que détache du précédent le caractère singulier de ses transformations. Dans la constitution de ce milieu on a tendance à faire la part extrêmement large à l'individu et aux initiatives de la conscience claire. Mais, en fait, elle a ses conditions dans des caractères spécifiques et non individuels, dont la conscience claire ne saurait être la cause et dont elle est, en réalité, l'effet. Il n'y a de conscience claire que des données collectives, et le fonctionnement normal du cerveau, à la jonction du milieu physiologique et du milieu extérieur, est la condition même de l'exacte insertion de nos processus psychiques dans les formes anonymes de la conscience claire.

Ce n'est pas à dire que l'individuel, le psychologique pur n'existent pas, mais ils sont moins une étape de la pensée qu'un passage obscur, éclairé de plus de vie que d'intelligence, qui, du milieu physiologique dont il part, conduit au milieu social, où il s'élargit à la conscience claire en représentations collectives. La vie psychique normale traverse rindividuel et le psychologique pur, mais ne s'y arrête pas. Dans ces conditions, le caractère spécifique que nous avons reconnu au trouble de la conscience morbide et à ses causes, nous apparaît comme aussi naturel que nécessaire. La constatation de ce caractère n'a donc pas lieu de nous surprendre : c'eût été bien plutôt la constatation contraire qui eût été de nature à créer des difficultés et motiver de l'étonnement.

De la nature et de l'intensité, encore à peu près indéterminables, des causes spécifiques dépendent évidemment la durée, la gravité, la tonahté et la qualité du trouble morbide, tout ce qu'il est, pour ainsi dire, indépendamment de

son expression discursive et avant môme de s'y objectiver. Les circonstances dans lesquelles il surgit n'interviennent nullement pour le produire. La vie des individus normaux est pleine d'incidents semblables à ceux que lentourage des malades et les malades eux-mêmes allèguent pour expliquer leur état. Dans l'immense majorité des cas ils ne provoquent heureusement que des émotions normales, dont les conséquences se déroulent normalement. Si donc l'émotion qu'ils produisent entraîne l'apparition de troubles mentaux, c'est qu'elle est elle-même morbide et qu'elle tient ce caractère non de l'événement dont elle résulte, mais du ter rain sur lequel elle a germé. Il n'est que juste, en revanche, de reconnaître que les circonstances fournissent le trouble morbide de formules discursives, de détails anecdotiques, de notes pittoresques, et qu'elles peuvent, par conséquent, servir à nous en expliquer le décor et la mise en scène. Mais le caractère propre et la propre nature en dépassent et en débordent singulièrement ces déterminations contingentes. S'il n'était pas d'abord ce qu'il est, impuissance de réduire aux formes éprouvées par la conscience socialisée la fuyante hétérogénéité du psychologique pur, les circonstances ne seraient plus ce qu'elles sont, n'engendreraient pas de tels effets, car, dans ces conditions, elles garderaient leur place normale et leur développement régulier dans l'expérience commune.

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