‹ La Conscience Morbide: Essai de Psychopathologie GénéraleChapitre 52 sur 62 · Cf. II, p · texte numérisé non relu

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conscience socialisée, ceux par où elle se souvient d’avoir passé, ceux par lesquels elle s’attend à passer encore se distinguent et se distribuent nettement, le long d’une ligne fictive, en regard des divisions conventionnelles et collectives du calendrier, les états morbides, maintenus en conünuité par l’opaque atmosphère de psychologique pur dans laquelle ils baignent, en la pressant de leurmasse compacte, lourde de tout le passé et grosse de tout l'avenir, restituent à la conscience le sentimentincomparable de la durée vécue, qui ne s'étale plus en une succession symbolique de points facticement immobiles, mais se concentre tout entière dans son mouvement même et dans son progrès. Ce qu'il y a de plus réel dans la notion de temps lui vient d’un tel sentiment subjectif et concret de la durée, veillant pour ainsi dire au seuil de la conscience. Mais si d'aventure il se trouve la franchir, la notion même de temps, au grand dommage de notre activité pratique et sociale et de notre équilibre intellectuel, devient d’une application difficile : son impersonnelle homogénéité rencontre, en effet, alors dans l'irréductibie individualité du sentiment de la durée une résistance, dont la conscience, pliée de longue date aux formes collectives, s'étonne comme d’un scandale. Icicomme ailleurs, ce n’est pas dans le sentiment original et inexpri- mable de l’activité psychologique pure, mais dans la notion universellement utilisable, que les nécessités pratiques et les exigences intellectuelles et collectives lui ent substituée, que la: conscience claire se sent à l'aise, se croit chez elle et se trouve à sa place. En elle donc le sentiment de la durée s’efface et s’oblitère devant la notion dutemps homogène et, quand, à la conscience morbide, ce sentiment recouvre sa pleine vitalité, c’est cette notion, devenue cependant inopérante, dont le souvenir obsède le malade comme celui de la manière, à la fois, dont la durée est et dont elle doit ou devrait lui apparaître.

Ainsi s'explique que certains malades se plaignent d’avoir perdu la notion du temps. Comme la manière dont

se déroule leur vie consciente ne répond plus à la manière dont ils ont appris à se représenter la succession de leurs états psychiques, comme leur durée individuelle échappe au temps impersonnel et collectif, comme elle n’est plus capable de se fragmenter en moments distincts, indépendants et ordonnés en séries, et qu’elle est, au contraire, prise tout entière en une sorte de coulée affective, où ce qui était jadis tenu pour passé ou pour avenir forme avec le présent un indicible bloc, comme enfin ces distinctions d'ordre spéculatif entre la durée pure et le temps homogène ne sont pas de notion courante et que, même le fussent-elles, la vie n'étant pas affaire de spéculation, la conscience morbide ne songerait pas à y avoir recours pour juger de ses états, il est bien naturel que, de son impuissance à en faire un usage convenable, le malade conclue qu'il a perdu la notion du temps.

Quand il s’essaye, en effet, à distribuer le contenu de sa conscience en souvenirs, en représentations actuelles et en prévisions, quelque chose en ses états résiste, qui les empêche de prendre normalement leurs intervalles le long de la trajectoire qui constitue le temps collectif. Mais force lui est bien, pour exprimer son trouble, de faire appel à cette expérience collective qui fut antérieurement la sienne, à ces concepts auxquels autrefois se subsumaient spontanément ses états. C'est pourquoi il parle de la perte qu'il a faite de la notion du temps ou, encore, de l'éternité qui lui semble séparer son présent de son passé et de son avenir immédiats.

Ces deux modes d'expression apparaissent ainsi comme synonymes : l'éternité est le positif de ce dont la perte de la notion du temps est le négatif. Tout ce que nous sentons et savons, en effet, de l’éternité, c’est qu’elle échappe aux conditions du temps dont nous avons l'expérience. Par conséquent, quand le malade parle des éternités qui sem-

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