CHAPITRE PREMIER EXPOSITION DU SUJET
La théologie morale et la philosophie morale, qui ont le même objet, diffèrent par leur principe, par leur autorité, par leur étendue, par leurs moyens. — Plan général de la théologie morale, — Explication de l'acte humain, — Ses principes, sa nature, ses conséquences.
En 1834, sur les instances de monseigneur l’archevêque de Paris et du ministre de l'Instruction publique, nous consentimes, bien que professeur émérite, à nous charger du cours de morale à la faculté de théologie de Paris. Avant d'exposer la morale évangélique dans ses principes et dans son ensemble, il nous parut à propos de comparer cette doctrine divine, considérée dans ses traits principaux et dans ses résultats, avec les divers systèmes de morale humaine. De là l'ouvrage publié en 4855, et qui a pour titre : La morale de l Évangile - comparée aux divers systèmes de morale.
Dans cette introduction à notre enseignement de la , Sorbodhe, après avoir dégagé de la conscience, de la raison, du bon sens, l'idéal de la morale parfaite, et in- à
diqué les propriétés qui la caractérisent, les signes qui la font reconnaitre, nous avons impose cet idéal, comme mesure d'appréciation, aux différents systèmes élaborés par les philosophes, et il s'est trouvé que ces systèmes s’en éloignaient tous à des degrés divers, les uns le … niant tout à fait, les autres ne le reproduisant que par-
tiellement, aucun ne le réalisant intégralement. Cette mesure, nous l'avons ensuite appliquée à la morale chrétienne, et nous avons reconnu que celle-ci y répondait de tout point, qu’elle formait avec elle une équation parfaite, qu’elle l’embrassait dans toute son étendue, dans sa hauteur, sa largeur et sa profondeur. Nous en avons conclu, par une démonstration développée dans toute la suite du livre, que la morale chrétienne, coïncidant seule exactement avec l'idéal de la moralité, était aussi la seule vraie morale, la morale par excellence, supérieure à toutes les autres, comme le ciel est audessus de la terre.
Mais cette conclusion n’est pas la seule que nous ayons tirée. Nous en avons déduit une autre non moins importante, non moins rigoureuse, c'est que, si cette morale est la vraie, elle ne doit pas rester l'objet d’une admiration stérile, mais devenir au contraire la règle pratique de notre vie; nous sommes tenus de la réaliser,
nous y sommes engagés par la rigueur même de notre .
raison, par la conviction de notre esprit. Et cette conséquence, je n’en ai point fait mystère, c'était elle que javais surtout en vue, que je poursuivais de tous . mes efforts. En fait de morale, la théorie est peu de . chose si elle n’aboutit à l'application. Mieux vaut un système moins parfait, mais pratiqué et appliqué, qu'une * doctrine plus excellente, qui reste spéculative et inféconde. Mon-but, en rehaussant la morale chrétienne,
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de en onbant ses avantages, sa supériorité, son excel- __lence, n'était donc pas de la faire admirer seulement, mais surtout de la faire aimer, et, en la faisant aimer. de porter à la pratiquer.
- Aujourd'hui nous entrons dans la théologie morale proprement dite, dont nous n’avons fait jusqu'ici qu’explorer les abords. Pour mieux assurer notre marche, nous commencerons par la distinguer d’une autre science qui à avec elle beaucoup d' aile. la philosophie morale. Avec un nom à peu près sémblablé, elles ont bien des points de contact; car elles ont un chjet commun, - un but identique ; elles tendent l’une et l’autre à améliorer l’homme, à l'instruire du juste et de l’injuste, du bien et du mal, de la vertu et du vice, à lui faire a naître la fin dernière de son existence, la perfection de sa vie, l'excellence de sa personne,
On pourrait donc les considérer comme les deux branches d’un même tronc, ou les deux aspects d’une même science, l’une recherchant la loi morale dans la conscience, et l’expliquant à la lumière intérieure de la raison, l’autre s'appuyant avant tout sur la parole révélée, et en faisant sortir le code moral formulé par Dieu lui-même. Loin de s’exclure, elles devraient donc s’éclairer, se compléter l’une par l’autre, faire converger dans un même centre et vers un même but leur lumière, leur autorité, leur puissance.
Mais on a voulu faire une morale indépendante, une morale dont la raison pure fût le principe, la règle et la mesure, Cette synthèse magnifique de la morale naturelle et de la morale surnaturelle que le christianisme avait réalisée, on la brisa; avec quel profit, nous l'avons montré dans l'ouvrage cité tout à l'heure. La phi-
losophie morale, depuis cette prétendue émancipation,
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perdit cette ampleur, cette fécondité, cette certitude que
lui communiquait la théologie. Elle devint ce que nous la voyons aujourd’hui, étroite, incertaine, incomplète, incapable de reproduire dans ses systèmes toute la perfection de l'idéal moral.
C’est toujours un malheur de séparer ce que Dieu a “uni. Ces coupables divorces ne se font jamais qu’au détriment de l'humanité. Car, alors, au lieu de rallier et de pousser vers l'ennemi commun toutes les forces dont l'humanité dispose, on les tourne les unes contre les autres, on les dissipe en luttes intestines, et la science, au lieu d’avancer, rétrograde.
Cependant, malgré tous nos désirs de réconciliation, nous ne pouvons sacrifier les droits de la vérité. Ces deux sciences doivent marcher d'accord, oui, mais à la condition d'êtreordonnées, disonsle mot, subordonnées, Un orateur habile les a appelées deux sœurs qui ont droit de marcher sur la même ligne et du même pas. Il n’en est rien. J’admets qu’elles sont de la même famille, qu’elles sont, cousines, si l'on veut, et malheureusement elles ne le sont pas toujours, mais la théologie morale réclame la prééminence. C’est ce que nous allons montrer en exposant les différences notables qui les distinguent. Elles différent surtout en quatre points : par leur principe, par leur autorité, par leur étendue, par les moyens qu'elles emploient.
Le principe d’une science est la source de cette science. Tout ce qu'il y a en elle découle de son principe. À chaque science il faut une idée qui lui serve de base, et dans la profondeur de laquelle elle aille puiser sa substance, sa vie, sa séve, ses développements. On comprend par là combien cette idée mère est importante. Toute science étant l’évolution, l’efflorescence
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