‹ La conscience, ou, La règle des actions humainesChapitre 2 sur 69 · CES · texte numérisé non relu

CES

Éd is à

TT es

EXPOSITION DU SUJET. Fate

d'un principe, si ce principe est vrai, large, fécond, la science qui en découle sera riche de la plénitude de sa source. Si, au contraire, ce principe est faux, incertain, vague, ou étroit, la science qui en sort va se débattre dans un développement stérile ou erroné, et plus elle sera logique, plus elle tirera l'erreur du puits même où elle devait tirer la vérité.

Quels sont donc les principes qui engendrent et gouvernent les deux sciences dont nous nous aceupons ici ? quelle est leur valeur ? lequel des deux a la prééminence ?

Nous voulons nous poser franchement sur notre terrain. Nous ne sommes pas philosophes en ce moment, nous sommes théologiens, ou plutôt philosophes chrétiens. Notre principe est donc la parole de Dieu, la parole révélée dans l'Écriture sainte et promulguée par l'Église, et, par conséquent, notre morale théologique est fondée tout entière sur la parole divine, orale ou écrite. La parole de Dieu, voilà done notre point de départ, notre principe. On dira peut-être: mais cette parole, comment la connaissez-vous ? car, enfin, elle ne se justifie pas sur sa propre évidence, comme les axiomes et les vérités principes de la raison. La révélation est un fait positif, et il semble qu'avant de la prendre pour base, il conviendrait de la démontrer.

Cette démonstration existe, et elle est invincible, Je pourrais l’exposer ici, si tel était le but de mon livre. Mais je dois m'occuper de la morale et non de la démonstration évangélique. Je ne prouverai donc pas l'authenticité, la vérité, l'intégrité, la divinité des Écritures. Dans les cours de dogme, d’Écriture sainte, d'histoire ecclésiastique, on donne toutes ces preuves, qui sont très-solides. Dix-huit siècles de recherches et de critique

He eee | CHAPITRE PREMIER, |

ne les ont pas détruites, ni même ébranlées. Le dernier à siècle, qui, à lui seul, fut plus agressif que tous les pré-

cédents, malgré ses efforts pour 1 renverser ou les affaiblir, les a laissées intactes. Je m’appuie done sur cette

donnée certaine. D'ailleurs, la vérité de notre principe

ne tardera pas à se andecne d'elle-même, à mesure

‘que nous avancerons. Outre que la morale ‘chrétienne * répond adéquatement à l'idéal moral, comme nous l’avons vu précédemment, elle correspond également à

toutes les lois de l’homme et du monde, aux lois de la

- conscience, de la volonté, de la raison, aux instincts du

cœur, à tout ce qu’il y a de vrai, de légitime, de juste et -de saint dans l’homme et hors de l’homme. Semblable

au germe de la plante, qui se révèle peu à peu etne laisse voir les trésors qu’il renferme qu’en se déployant et en

grandissant, notre principe, obseur d’abord, deviendra

de plus en plus lumineux par ses conséquences et se vérifiera par lui-même.

Nous avons donc, dès le début, un avantage 1m-

. mense, c'est de trouver un fondement inébranlable,

un terrain solide, où nous pouvons bâtir avec sécurité, à savoir le roc de la parole divine, et la doctrine de l'Église, qui la transmet et l'explique. Nous ne venons pas enseigner une morale inventée ou interprétée par les Here nous venons expliquer celle que : Dieu lui-même a daigné nous révéler par les commandements de sa loi, celle qu’il a prêchée sur la terre par

sa parole et par son exemple. Notre doctrine est descendue du ciel, et nous l’exposerons avec toute l’ardeur

de notre foi, comme nous l'avons reçue : ce qui ne nous

-empêchera pas de la méditer avec toutes les forces de

notre intelligence, de la creuser, de l’approfondir par

la réflexion Fou en faire sortir tout ce qu’elle renferme

| . EXPOSITION DU SUJET, | y de vérité et de lumière, l’expliquant par toutes les expériences que l’homme peut faire, psychologiques, morales et politiques, l’appliquant à toutes les circonstances, à toutes les éventualités de la vie humaine, afin d'éclairer et de confirmer les données de la révélation par l'observation des faits et les résultats de la science. Alor. nous aurons le bonheur de reconnaître que la parole divine, objet de notre foi, à laquelle nous adhérons de tout notre cœur, est aussi une parole profonde, vivante, lumineuse, et nous y trouverons à la fois le principe ardent de la charité et le foyer le plus éclatant de la science, |

Voilà le principe de la théologie morale, principe certain, donnée fixe et immuable, qu’elle n’a pas besoin d’aller-chercher bien loin, au prix de pénibles efforts ou d’investigations laborieuses, mais qu’elle trouve de prime abord dans la parole de Dieu, La philosophie morale a-telle le même avantage? A-t-elle, comme la morale surnaturelle, un principe sûr, immédiat, plein d’autorité, qui la produise et la gouverne? Non, certes, et, par cette réponse, je n’ai point l'intention de la déprécier. Je constate son insuffisance et non son impuissance,

La philosophie morale ne veut s’en tenir qu'aux lumières naturelles de la raison, ne dériver que de la raison pure. C’est ce qui fait sa faiblesse. Sans doute, la raison a des lumières, mais aussi, il faut bien l'avouer, elle a ses obscurités, ses hésitations, ses incertitudes. Aussi, que de divergences, quelles oppositions de vues, quelle diversité de systèmes, quand elle veut rendre compte même des vérités premières. Sans aller bien loin, prenez l’idée du bien, qui est la-base de la morale.

Cette idée est universelle, revêtue d’une certitude im

médiate. Aussi, nul, que je sache, ne l’a niée jusqu ici,

Mais quand il s’agit de dire ce qu’elle est, en quoi consiste le bien, on trouve devant soi une multitude de théories qui se détruisent ou s’infirment les unes les autres. Qu'on lise, par exemple, le dernier livre publié par mon ancien condisciple et ami Jouffroy, et qu'il a intitulé : Cours de droit naturel, quoique ce ne soit nullement un système de droit naturel, mais tout simplement une sorte d'histoire de la philosophie morale, à laquelle il a ajouté quelques vues théoriques qui Jui sont propres. Après avoir passé en revue avec l’au- - teur une foule d'opinions, de considérations, de spéculations, de systèmes, qui tous ont la prétention d'expliquer l’idée du bien, on n’est guère plus avancé, on en est encore à se demander qu'est-ce qui est bien? qu'est-ce qui est mal? Îl est vrai que l’auteur, et il était sincère, après avoir énuméré et jugé les systèmes de ses devanciers, y cherchant en vain la vérité, déclare naivement que tous ces hommes illustres se sont trompés, et que c’est lui qui va donner au monde la doctrine véritable, étant enfin parvenu à embrasser. scientifiquement la vérité morale. Comme s’il avait fallu que cet esprit, distingué du reste, parût après tant de siècles pour enseigner aux hommes la vraie morale, ce qui est bien, ce qui est mal! Ainsi, tous les philosophes qui l'ont devancé n’ont vu que des fractions de la vraie théorie, n ont entrevu que des éclairs de la vérité, n’ont saisi que des parcelles de la science, lui seul a conçu la vérité dans sa plénitude, lui seul à épuisé les principes, et en quelques leçons, qui contiennent ses vues spéculatves, 1l les expose et en dévoile le fond. Malheureusement, à ceux qui les étudient trés-altentivement, elles ne dévoilent rien, elles paraissent au contraire vagues, embarrassées, obscures. On ne voit point qu'il

ve 46 AN VE Léa id ls

| EXPOSITION DU SUJET. | 9 ait beaucoup profité des erreurs de ses devanciers, au moins de leurs vues partielles, et qu’il ait saisi luimême la vérité dans son ensemble.

Je ne veux pas méconnailre ni déprécier la raison humaine: elle a sa force, sa vérité, sa valeur, sa dignitée. Mais enfin tout en lui rendant ce qui lui appartient, savoir qu’elle est capable de connaître la vérité avec certitude, nous sommes bien obligés aussi d’ayouer son insuflisance, et de constater, l'histoire à la main, que très-souvent elle est à côté du vrai; qu’elle n’entrevoit que des fractions de vérité, lors même qu’elle croit l'embrasser tout entière; que souvent elle la défigure et la mutile; que jusqu'ici elle n’a point été capable de constituer définitivement l'ordre moral, pas plus que l’ordre métaphysique, À qui la faute, si à l'heure même la vérité philosophique est autre au delà du Rhin, autre en deçà; si en plein dix-neuvième siècle, il n’y a pas encore un système complet de doctrine, universellement avoué et accepté; siles livres de philosophie, même les plus fameux, en dehors des faits que l'observation constate, renferment si peu de vérités, j'entends de ces grandes vérités qui sont les clefs de voûte de la science. En effet, quand un philosophe veut traiter un point de doctrine, comment s’y prend-il? je puis le dire, puisque j’ai passé par à. Voici ce qu’on fait : on expose l’objet de la science, puis on explique très au long ce que les autres ont dit là-dessus, pour dire qu'on ne pense point comme eux, el on conclut par quelques considérations qui doivent être la partie dogmatique de l'ouvrage. La plupart du temps, c’en est la portion la plus minime, et si l’on retranchait de ces livres ce qu'ils renferment d'historique et de po-… lémique, on ne sait vraiment pas ce qu’il en resterait. le

D'où vient cela? Évidemment d’une seule cause, des

bornes de la raison humaine, de ses faiblesses, de son

impuissance à saisir la vérité tout entière, quand elle

est réduite à elle-même. Nous ne prétendons pas qu'elle soit radicalement impuissante, incapable d'arriver à la vérité et à la certitude. Nous affirmons seulement, qu'avec sa seule lumière elle n’a qu'une vue paruelle des choses, qu’elle saisit,plus d'erreurs que de vérités, plus de fantômes que de réalités. Car ce n’est pas seulement dans l’ordre moral, mais encore dans l’ordre intellectuel, que le christianisme est nécessaire à l’homme, Aussi voyez l'embarras de ceux qui veulent faire de la philosophie morale avec la raison toute seule. [l faut un-principe. Où le prendre ? Épicure va le chercher dans

les sens. Adam Smith, Hutcheson et Schafterbury dans

l'imagination; Zénon, Aristote et Kant dans la raison, Platon dans l'intelligence et la contemplation des idées. Mais où est la vérité au milieu de toutes ces opinions? Qui est-ce qui en est juge? Qui décidera que là est vraiment le principe de la morale? Et serons-nous réduits, chaque fois que nous irons aux leçons d’un philosophe, à l'entendre dire: Messieurs, jusqu'ici tous les moralistes se sont trompés, 1ls ne nous ont donné que des fractions, des moitiés, des quarts de vérité, moi je vais

vous l’apprendre tout entière, suivez mon cours pour

apprendre, Mais ce philosophe passera, et son cours avec lui. Un autre viendra qui tiendra le même langage; qui jugera entre eux ? La raison ? Mais la raison de qui? . Vous avez la vôtre, et je la respecte infiniment. Mais j'ai la mienne aussi, et elle a droit au même respect. Serace la conscience! ? Mais il y a des consciences, aujourd’hui

… surtout, de toutes les couleurs, de toutes lé dimensions.

Cprtathément la conscience est au fond quelque chose de

EXPOSITION DU SUJET. ; 11 F. trés: a et de divin; mais on sait aussi combien il est facile de l'abuser, dé l’obscurcir, de l’égarer, comment on se fait de frusees consciences, des consciences larges, des consciences douteuses, des consciences scrupuleuses, et puis, en définitive, chactin à à la sienne et est

juge de ce qu’elle proclame.

Que conclure de là? Une chose bien éd et toute naturelle : c’est que si dans la science morale, qui doit nous apprendre nos devoirs, ce qu’il faut faire et éviter, 1l est si difficile à la raison humaine d'arriver à un Système certain et complet, aux vrais principes, il est nécessaire de recourir à une lumière plus haute, à un guide supérieur. Et cette lumière existe, car il est évidént que la Providence n’a pu nous abandonner à la faiblesse de notre raison, au milieu de tant de ténèbres et d'obstacles, au milieu du bien et du mal, parmi tant d'opinions opposées ou contradictoires, dont l’histoire de la philosophie nous offre le triste spectacle. A toute heure, à tout moment nous avons besoin d’un criterium pour séparer le juste de l’injuste, le bien du mal, pour conformer notre conduite aux éternelles prescriptions de la loi morale. Il appartenait donc à la bonté de Dieu de nous donner une lumière plus claire et une direction plus sûre. Cette lumière, cette direction, nous les trouvons dans sa parole. Voilà pourquoi la révélation positive est une nécessité morale,

Le théologien est donc plus avancé que le philosophe moraliste, Car le théologien reçoit ses principes de Dieu même ; ils sont écrits dans les commandements divins, tandis que Île philosophe doit les chercher d’abord, et il y consume toute sa vie. Il emploie tout son esprit, tous ses efforts, toute sa science à construire une théorie sur un principe qu'il croit inébranlable et qui va être

ruiné toutà à l'heure, en sorte que le terrain de la science humaine est toujours encombré de ruines quis’écroulent .

et de matériaux qu'on prépare. Cest à peu près comme en politique en ce qui concerne les gouvernements con- stitutionnels. L'Angleterre est, dit-on, la terre natale de

cette sorte de gouvernement. Il en est, en effet, origi-

naire; il y est sorti du sol, des mœurs, du développe-

ment national, des traditions populaires, tandis que chez nousil a toujours été un peu exotique. Aussi voyez la différence. En Angleterre, bien qu'on ne sache pas très-réellement quel en est le principe, personne ne songe à le mettre en question, et cette base étant posée fermement dans l'opinion publique, on ne pense qu’à en tirer des conséquences, à l'appliquer. Là, jamais de discussions de principes, on fait les affaires et en général on les fait bien. Chez nous, ç’à été tout le contraire, et c'est ce qui nous à perdus, ou sauvés, comme on voudra. Ce système politique ne sortait pas des mœurs n1 des traditions nationales, quoi qu’onen ait dit; il n’avait pas poussé ses racines sur la terre de France. C’est pourquoi force nous à été de le constituer philosophiquement, à priori; et toutes nos discussions parlementaires pendant trente ou quarante ans ont roulé en grande partie sur l’essence et le principe de ce gouvernement, sur l’origine du pouvoir, divine ou populaire, et suivant la prédominance momentanée de telle ou de telle doctrine, l'administration, les affaires et la pratique ont pris une autre direction. Bref, nous avons épuisé notre vie politique dans des systèmes contradictoires, qui se sont détruits les uns les autres, et pendant qu’on s'é vertuait à préparer au gouvernement parlementaire un terrain sclide et un fondement inébranlable, un beau jour il a disparu.

en est à peu près ainsi de la philosophie morale pu- …— rement rationnelle. Les philosophes passent leur vie à chercher le principe de leurs théories : travail pénible, vraie toile de Pénélope, l’histoire des systèmes le prouve! Semblable à cette illustre princesse, dont tant de prétendants se disputaient la main, et qui ajournait sa réponse au moment où l'ouvrage qu’elle défaisait chaque nuit serait enfin achevé, la philosophie qui, elle aussi, a beaucoup d’amants, les berce des mêmes promesses jamais réalisées, puisqu'elle détruit aus$i sa trame à mesure qu'elle l'ourdit.

La théologie est peut-être moins séduisante, mais elle est plus sincère; elle ne promet que ce qu’elle peut tenir, elle n'a qu'une parole, mais c’est la parole de Dieu lui-même. Elle dit simplement ce que le créateur de l'univers et de l’homme défend et par conséquent ce qu’il permet, et comme Dieu conserve et règle tout par son Verbe qui a tout créé, elle trouve dans cette parole éternelle, qui s’est manifestée à la terre plusieurs fois et de plusieurs. manières, la règle infaillible de ce qui est bien ou mal, juste ou injuste. Nous autres chrétiens, qui croyons à cet enseignement, nous trouvons en vertu de notre foi dans les commandements de la loi ancienne et de la loi nouvelle la norme de tous nos devoirs, et sans nous inquiéter des questions de principes, qui ne nous mèneraient qu’à la confusion et à l'incertitude, nous nous appliquons surtout à la pratique. Laissant de côté les spéculations métaphysiques sur les lois, nous nous attachons à les observer; nous faisons des affaires, des affaires morales et nous tâchons d’en faire de bonnes. Cette voie, qui est plus humble, nous paraît plus sûre, et c’est, nous le croyons, un grand avantage de la théologie morale sur la morale philosophique. Mais

ADR LUE, LE | 4m LED Ke’ RDA de à 20 dut $ PES PAR PE F3

PA TTR

voici une seconde différence non moins importante que

la première. M Le but de la morale, c’est la pratique, c’est l’action.

Or, comme on n’agit que par des motifs et en raison des

motifs, plus les motifs sont forts, plus aussi l'action est

assurée et la morale efficace. Quels sont donc les motifs

des morales humaines, quel est leur poids, leur auto-

rité? Ces motifs sont la considération de la dignité hu-

Page 1