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CHAPITRE XVII L'INTENTION

La fin de l'action, ou l’objet voulu par l’agent, en détermine le motif

principal ou l'intention. — La fin est intrinsèque ou extrinsèque, — prochaine ou éloignée, — principale ou subalterne et accessoire, — dernière ou intermédiaire. — Manières diverses dont une fin différente

peut qualifier des actions qui paraissent sembiables. — La fin dernière des actes sert à déterminer le péché mortel et Le péché véniel, — Est-on obligé de rapporter toutes ses actions à Dieu, et comment?

Trois éléments essentiels concourent à former la bonté ou la malice d’une action réelle, actuelle : objet, les circonstances et la fin. Dans une action, considérée en général, la fin est toujours identique à l’objet; mais dans une action réelle, individuelle, outre l’objet de l’action, qui constitue sa qualité bonne où mauvaise èn abstracto, il y à encore une autre qualification qui pro-. vient de la fin voulue par l'agent. Qu'est-ce donc que cette fin? ;

La fin, en morale comme ailleurs, c’est le terme auquel on aspire, le but qu’on se propose d'atteindre en. agissant. Toutes les fois qu’un être raisonnable se met en activité, il tend à un certain but, il cherche et veut obtenir quelque chose. Or, nous sommes ainsi faits que nous cherchons toujours et ne pouvons chercher que ce qui est bon, c’est-à-dire ce que nous regardons comme tel. Ainsi, dans toutes nos recherches d'une fin quelconque, nous poursuivons en effet un bien, vrai ou faux, réel ou imaginaire, un objet qui nous paraît bon, dont

nous attendons une jouissance ou un avantage A

sorte que la fin dérnière de nos actions est toujoursun

+ bien, le nôtre ou celui des autres, ou ce que nous esti- . mons tel. Mais il y a diverses espèces de biens; il y a des biens agréables, des biens utiles, des ie honnêtes.

En beaucoup d’occasions, en suivant nos instincts, nos penchants, nos désirs, nous n'avons d’autre fin que le plaisir, la jouissance. Dans ce cas nous recherchons Vagréable. D'autres fois, quand nous agissons plus prudemment, avec plus deraison, en hommes de bon sensou d'affaires, nous ne poursuivons pas seulement l'agréable ou la jouissance, mais encore l’utile, c’est-à-dire un intérêt, de l’argent à gagner, une place à obtenir, de la gloire à acquérir, une bonne réputation à se faire, ou choses de ce genre. D’autres fois l’action a un but plus noble. Ce n’est plus seulement l’agréable ou l'utile que nous voulons, mais une chose honnête, c’est-à-dire le devoir, l’ordre, la justice, la vertu. Alors nous ne demandons plus une jouissance, la satisfaction d'un intérêt, mais un bien moral, par la conformité de notre manière d'agir avec la loi. Cependant, dans toutes ces actions, il y a toujours cela de commun qu’au fond, si nous agissons raisonnablement, c’est pour arriver à … une fin, parvenir à un but, ou nous procurer un certain bien. = Telle est la tendance de tous nos actes. Elle est inherente à notre nature, ét même elle est commune à tous . les êtres vivants. Car tout être vivant, par cela seul qu'il vit, veut vivre; s’il veut vivre, il veut aussi les moyens de vivre; qui veut la fin veut les moyens, et toute sa. vie se passe et s’évertue à chercher l'alimentation de sa. vie, les moyens nécessaires per soutenir son existence,

L'INTENTION. © 403 pour . Fee Vépanouir, la rendre aussi intense et aussi durable que possible. Il est vrai que tous les êtres vivants ne poursuivent pas cette fin de la même manière : les animaux, par exemple, n’ayant point de conscience, ne pouvant réfléchir, s’appréhender par leur

-. propre réflexion, sont par cela incapables de combiner

les moyens à la fin, et de diriger sciemment leur activité vers le terme à atteindre. Mais la nature y a pourvu en leur donnant l'instinct qui, supplément de la raison, les dirige sûrement, quoique d’une manière aveugle et fatale, vers la fin de leur nature.

Il n’en est pas de même de l’homme. Sans doute, dans sa partie animale, il a aussi ses mouvements instinctifs; il a un organisme constitué de telle sorte que, toutes ses fonctions tendent d’elles-mêmes et spontanément à la fin de sa conservation et aux moyens de cette fin. Mais l’homme a en outre la faculté de se reconnaître, de se réfléchir en lui-même; il peut avant d'agir combiner les moyens pour la fin, et disposer, par son intelligence et sa liberté, son action de manière à parvenir au but voulu. En d’autres termes , l'homme n’agit pas seulement par des mobiles, mais encore par des motifs. Ces deux mots signifient, il est vrai, à peu près la même chose étymologiquement; mais ” motif est plus intelligent que le mobile. Celui-ci est naturel, instinetif, c’est une force qui pousse aveuglèment, mais le motif est une force intelligente, raisonnée, c’est une pensée, une imagination, une conception, une volonté réfléchie et arrêtée d'avance, Or, quand j'ai un motif d'agir, ilest évident que je veux arriver à une fin. Un homme. raisonnable n’agit pas sans motif, sans un pourquoi. Où voulez-vous arriver? telle est la premiere question qu’un homme raisonnable adresse à un homme

Vo MATE ERLERT ORAN." de

raisonnable, et l’on reconnaît l’homme raisonnable à cela, qu'il puisse rendre compte des motifs de sa conduite. Avez-vous des motifs, quels sont vos motifs? c’est ce qu'on demande d’abord à une personne dont on discute la conscience, ou bien dans les tribunaux hu= mains, quand on veut aller au fond des faits et pénétrer dans les intentions, s’il est possible. Donc, dans les actions raisonnables il y a toujours un motif, c'est-àdire une sorte de levier spirituel qui ébranle la volonté pour la mettre en mouvement; et plus la volonté est rebelle, plus elle est lourde, roide ou difficile à mouvoir , plus aussi on a besoin de motifs énergiques pour la soulever. Puis quand la volonté, persuadée par la raison, se décide à agir, cédant librement à l'impulsion du motif, elle se met en mouvement et se dirige vers le point où le motif la pousse. Or, le point où le motif la pousse, c’est la fin, et la direction, la tendance de la volonté vers la fin, s'appelle intention, endere in, intentio.

Ainsi, parler de la fin, c’est parler de l'intention. La fin a donc une grande importance, puisqu'il est impossible d'apprécier une action humaine sans en discerner la fin ou l'intention, sans reconnaître ce que l’agent a voulu faire ou le but qu’il s’est proposé.

On distingue plusieurs sortes de fins aux actions humaines. Îl y à une fin intrinsèque et une fin extrinsèque, ou, pour parler plus clairement, il y a la fin de l’action et la fin de l’agent. La fin de l’action est la tendance de l’action considérée en elle-même, d’une manière abstraite, c’est l’objet de l’action, et, comme nous le disions tout à l'heure, en théorie la fin et l’objet sont identiques. Ainsi, dans l’'aumône en général, la fin intrinsèque est de soulager son semblable, Mais la fin ex-

Ere © L'INTENTION. 408 trinsèque est celle qui, n'étant pas essentielle à l'action, peut lu être donnée par l’agent. Ainsi en faisant l’aumône on peut avoir un autre but que de soulager sonsemblable. Cet autre but, associé à la fin intrinsèque et qui devient principal dans l'acte particulier, est une volonté particulière de l’agent. Ainsi on peut faire l’aumône par différents motifs, d’abord pour soulager son semblable, et alors la fin reste intrinsèque ; puis parce que la conscience tourmente par des remords. On a fait sa fortune dans l’industrie, le commerce ou l’administration, mais d’une manière peu délicate et que la conscience n’approuve pas. Plus tard, à une certaine époque de la vie on se trouble, on s'inquiète sur l’origine d’une fortune mal acquise, et sous l’influence d’un remords salutaire on se demande : comment restituerais-je pour me décharger? J'étais dernièrement saisi d’un cas de ce genre, Un homme considérable, qui avait commandé sous l’empire en pays conquis, avait profité de son pouvoir pour amasser des richesses. Arrivé à un âge avancé, et en retraite, sa conscience se réveilla, et il. consultait pour savoir comment réparer, et à qui restituer. Sans entrer dans les détails de sa position et du conseil donné, nous remarquerons seulement que dans ce cas les aumônes que cet homme a pu faire, et qu’il a faites très-largement, n’avaient pas pour fin unique ou principale de soulager ses semblables, mais avant tout d’apaiser sa conscience en réparant, autant que possible , une faute commise autrefois. C’est donc une intention qui ne sort pas de l’action elle-même, mais qui lui est ajoutée par la volonté de l'agent.

On peut encore faire l’aumône dans un autre but, et c’est l'intention de beaucoup de personnes chrétiennes. Outre le désir de soulager son prochain, on peut vou-

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loir engager les autres à vous imiter, en Toi donent # l'exemple. L'intention est excéllente, bien qu’elle ne soit pas l’objet naturel de l’'aumône. Rene On peut aussi faire l’aumône dans une intention contraire à l’objet naturel de Pacte, par exemple par ostentation, pour acquérir la réputation d’homme charitable. IN est dit dans l'Évangile : Quand vous donnez, ne faites pas sonner la trompette devant vous, comme font les hypocrites, pour être vu des hommes; car si c'est la gloire humaine que vous cherchez, en vérité vous avez reçu votre récompense. Mais que votre aumône demeure dans le secret, que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite, et voire père céleste, qui voit le fond de votre cœur, vous en récompensera. l'y a donc dans l’aumône faite par ostentation une fin qui la détériore, qui en change la nature. Bonne maté- riellement, parce qu'elle soulage le pauvre, elle ne l’est pas moralement, et ainsi n’est point imputée à justice à celui qui l’a faite.

On distingue encore la fin prochaine et la fin éloignée, | Dans une action on peut se proposer une fin trèséloignée, et c’est là ce qui distingue les hommes forts par l'intelligence, les grands ie les habiles. en affaires ; ils jugent de loin, et savent préparer par des démarches bien entendues et des mesures bien prises la fin qu’ils veulent atteindre. Sans aller si haut, prenons pour exemple un cas qui intéresse spécialement la jeunesse des écoles. Étudier est pour elle le devoir d'état, l'affaire principale. Mais on peut étudier avec is sortes d’intentions. Étudier, c’est chercher à s’instruire, et le but de l'instruction est l'acquisition de la science, et le but de la science est Ja vérité. Ainsi dans

es L'INTENTION. 2070401 l'action d'étudier la fin intrinsèque est d'arriver à la … vérité. Ceux qui font des études doivent done avant tout, et par-dessus tout, chercher la vérité. Mais ne peut-on pas travailler dans un autre but? Oui, sans doute, et c'est là ce qui distingue les bons étudiants des étudiants médiocres, et des mauvais étudiants. Le véritable étudiant, celui qui sait ce que c’est qu’étudier et qui veut le faire convenablement, cherche avant tout à s'instruire ; il a le goût de la vérité en quelque partie qu'il travaille ; ce goût l’excite, l’enflamme, et alors il prend une telle passion à l'étude, qu'il y laisse sa santé, quelquefois même sa vie. Cela se voit, mais cela est rare.

Cependant, sans être précisément un héros ou un martyr de l'étude et de la science, on peut étudier encore dans une autre intention, intention bonne aussi, savoir : d'arriver à se faire un état, une profession. Mais quel est le but de cet état? C'est de vivre, et qu'est-ce qu’il faut pour vivre ? Hélas! il faut de Pargent, en sorte que dans ce cas on travaille pour se mettre en état de gagner de l'argent. Cela n'est pas défendu. Il faut une profession dans le monde, il faut être en mesure de suffire soi-même, par ses talents, à ses propres besoins, à ceux de la famille. Mais si l’on compare cette fin extrinsèque à l’objet naturel de l'étude, qui est la recherche du vrai, si on la rapproche de cette passion pour la vérité qui va jusqu’à lui sacrifier la santé et la vie, on ne peut méconnaître qu’il n’y ait là quelque chose d’inférieur.

Pour rendre la chose encore plus sensible, considérons un artiste. Il y a dans l’amour de l'art un goût des choses supérieures qui ne s’accommode pas avec

ces petits calculs : une fortune, un état, une profession.

C'est pourquoi les vrais artistes ne comptent guère ets’enrichissent rarement. Je ne les en blâme pas, si amour pur de l’art en est la seule cause. Si vous aimez, si vous traitez l’art en artiste, c’est que vous êtes possédé par le sentiment du beau, c’est que votre imagination est remplie de l'idéal de la beauté, que rien ne vous enchante comme cet idéal, et alors votre plus grand bonheur est de le contempler, de le saisir, de vous en pénétrer; puis au moyen d’un ciseau, d’un pinceau, ou d’un instrument quelconque, de le reproduire, de le fixer, de le réaliser dans une œuvre, vivante par sa conformité avec le divin modèle, et qui s’anime en s’en rapprochant.

Supposons maintenant qu'un artiste ait une autre vue ; qu'il cherche avant tout à se faire un état et une fortune, alors l’art devient métier. Ce n’est pas défendu, ce n’est pas immoral, mais comme cela le rabaïsse ! Il ne travaille plus que pour faire de l'argent ; il n’estime plus les œuvres de l’art d’après l'idéal céleste du beau, mais . d’après la mesure terrestre du lucre. Sa fin dernière ne sera pas la beauté de son œuvre, mais ce qu’elle lui rapportera.

Il ya une autre chose plus noble que l’argent, sans être cependant tout à fait en harmonie avec l’objet naturel de l’action , c’est de travailler, non plus pour le gain, mais pour ce qu’on appelle la gloire. La gloire! qu'’estce que la gloire ? Ce n’est pas facile à dire. La gloire, c’est l'opinion des hommes, c’est la réputation, qui vous est faite, d'être un homme habile, capable ou remarquable par quelque côté, réputation toujours contestée, toujours plus ou moins exposée. La gloire sans doute est un motif plus relevé que l’argent, mais celui qui ne travaille que pour la gloire risque fort de n’être pas un vrai savant, pas plus qu’un véritable artiste ; car dans

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