L'INTENTION. A
telle occasion donnée, quand il y aura lutte entre la vérité et la gloire, il sacrifiera la vérité. Quand il y aura collision entre sa réputation, c’est-à-dire la faveur du public, et la dignité de l'art, il sacrifiera la dignité de l'art. C’est ce qui arrive trop souvent de nos jours, et cest pourquoi parmi tant de savants illustres et d’artistes distingués, y en a-t-il beaucoup qui aiment le vrai et le beau par-dessus tout, ou qui soient plas amoureux de la gloire, et peut-être aussi de ce qui vient à la suite de la gloire, et dont le gloire elle-même est un moyen, les places et l'argent.
On distingue encore la fin principale, la fin subalterne et la fin accessoire.
La fin principale est ce à quoi l’on tend, ce qu’on veut obtenir en définitive. La fin accessoire est une conséquence de la première, en sorte qu’en voulant la première on veut la seconde. Aïnsi, par exemple, quand on est malade, on désire guérir, c’est la fin principale ; mais pour guérir que faut-il, non pas nécessairement, mais accidentellement? {l faut le médecin. Le médecin ordonne des remèdes; ces remèdes sont toujours amers ou désagréables, et en général ïïs n’ont d'efficacité qu’à ce prix. La fin principale dans ce cas est donc la santé, et la fin secondaire ou subalterne, c’est le médecin et ses remèdes.
Désire-t-on les remèdes pour eux-mêmes? pas le moins du monde. Aime-t-on le médecin pour lui? Non sans doute, mais seulement comme instrument de la guérison, et même à ce titre il peut encore être fort désagréable, surtout s’il s’agit d'appliquer le fer et le feu. Je ne sache pas que personne soit désireux d'être brûlé ou coupé ; cependant si l’on est convaincu qu'il faut en passer par là pour guérir, on en vient à désirer
410 CHAPITRE XVI ce qui peut servir à la guérison et on le demande. Voilà | donc une fin non désirée pour elle-même, mais seulement à cause de son rapport à la fin nn
La fin accessoire est annexée à la principale, mais n’a pas toujours de liaison nécessaire avec elle. Ainsi, par exemple, on peut faire à la fois une bonne action et une. bonne affaire. Certes, il n’y a aucune connexion intrinsèque, aucune affinité morale entre lune et l’autre. Une bonne affaire consiste à gagner de l’argent, à obtenir un avantage temporel quelconque. Une bonne œuvre consiste à remplir un devoir, à faire un acte de justice ou de charité. Cependant, il arrive quelquefois dans le monde chrétien, dans le grand monde surtout, qu’on veut faire l’une et l’autre à la fois, et il y a des personnes pieuses, des dévots même, qui font d'assez bonnes affaires en faisant des bonnes œuvres. Ici, on le comprend, il ne faudrait pas confondre l'accessoire et le principal, et malheureusement c’est ce qui arrive, en sorte que l’un fait passer l’autre.
Autre cas très-fréquent de nos jours. Il n’y à pas d'hiver où l’on ne vous présente des billets de concert ou de bal en faveur des indigents. On danse pour les pauvres, on chante pour les pauvres! On vous dit : Nous allons donner un grand bal, les billets seront de 10 ou de 20 francs, on prélèvera les frais et le reste sera pour les malheureux. En effet, on donne à leur intention des soirées magnifiques; mais souvent, les frais mangent la plus grande partie des fonds, et il n'en reste guère pour ceux qui devaient en profiter. Cependant on s’est amusé, on a dansé, et en outre on croit avoir fait une bonne œuvre. Singulière charité qui consiste à se divertir le plus qu’on peut en faveur de ceux qui sont dans la misère ! Est-ce mal? Je ne l’affir-
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+ | merai pas, mais je puis dire au moins qu’il n’y a aucun
mérite moral; ce n’est pas une action illicite en soi, - mais qu’on ne vienne pas nous dire que c’est un acte de : charité. Ces amusements de la charité n'édifient personne, ni ceux qui les prennent, ni ceux qui en sont l’objet. En effet, que veulent surtout la plupart des souscripteurs ? Cest pour les pauvres, disent-ils , mais par-dessus , ou plutôt par-dessous, il y a une “aire intention, c’est d'entendre une bonne musique, un grand artiste, ou de danser toute une nuit. La fin accessoire reste-t-elle subordonnée à la fin principale dans leur intention ? Est-ce le désir de soulager les pauvres qui les porte à donner 10 ou 20 francs, ou bien est-ce le désir d'entendre un chanteur ou de se divertir ? Aux-gens du monde à lire dans leur conscience, cela les regarde! Dieu sait si dans leur intention la fin principale a été de . faire du bien, tout en y associant une autre fin qui n’a rien de commun avec la première, et dont le mélange doit sinon la gâter, ou moins l’obseurcir, la diminuer devant Dieu en raison du plaisir espéré, désiré.
En quatrième lieu, il faut distinguer la fin dernière et les fins intermédiaires. La fin derniére est le but auquel on tend en définitive. Les fins intermédiaires sontles movens employés pour arriver à la fin dernière; ce ne sont pas à proprement parler des fins, ce sont des acheminements au but, ou des moyens de l’atteindre, comme celui qui veut parvenir à un pic élevé va d’élévation en élévation, de hauteurs en hauteurs, et les montagnes TRI le mènent par degrés au but final, le sommet du pic. Donc le plus important est de reconnaître la fin dernière, d’y tendre et de savoir où l’on va. Car la vie a son but, sa destination; nous sommes tous ici-bas pour quelque chose, pour
arriver à un terme. Un homme raisonnable doit s’en inquiéter, et malheureusement c’est ce qui n’arrive pas à la plupart. Considérons ce qui se passe autour de nous, dans nos relations de tous les jours, dans le monde où nous vivons. Une multitude d'hommes s’agite, se tourmente, se heurte, et cherche tous les moyens possibles de parvenir à des fins diverses; ce sont des places à obtenir, une maison à fonder, une fortune à faire, des filles à marier, des enfants à établir. Voilà des fins intermédiaires ; mais après cela, quand leur fortune sera faite, leurs filles mariées, leurs enfants établis, quand ils auront ou croiront avoir de la gloire, eh bien ! après cela, il faut vivre encore, où veut-on arriver ? à quelle fin ? Au bonheur. Oui, tout le monde le dit; demandez au marchand, qui s’exténue pour s’enrichir rapidement, à quoi il tend. Il veut gagner beaucoup d'argent pour se retirer, se reposer et jouir. Il se retire en effet, quand il croit en avoir assez, et encore le plus sage est Celui qui sait se borner. Mais aussitôt qu'il s’est mis au repos, il ne sait plus que faire, il achète une campagne, il se meuble confortablement, il s’entoure de toutes les aisances de la vie, et au bout de quelque temps, s'il n'a pas le bonheur d’être chrétien et de nourrir son âme de pensées plus hautes que celles du monde, il sent le vide, s’ennuie et regrette ce qu’il a quitté.
Ainsi en va-t-il de tous les biens de la terre, qu’on a si vivement désirés, poursuivis avec tant d’ardeur, et qui ne remplissent point le cœur, quand on les obtient. Il ÿ a donc autre chose à chercher; il faut arriver à un bien définitif, où l’on puisse se reposer et jouir. C'est là le vrai but de la vie, la fin dernière véritable. Quand on est jeune on se dit : Je veux travailler, j'aurai un état, une famille, de l’aisance, une position hono-