LX . INTRODUCTION
Nous avons indiqué les points les plus saillants de Ja philosophie de Boëce. Cette philosophie, bien que ses conclusions soient trop souvent poussées à l'extrême, est en somme, nous l’avons dit, celle de Platon, et c'est à Platon encore que l’auteur de /a Conso lation a emprunté son plan et sa méthode. Boëce ne dog matise pas; on ne le voit jamais argumenter sur une hypothèse pour arriver, au moyen d'une déduction savante, à la démonstration d'un principe élémentaire; toujours, au contraire, il part de l’idée simple pour s’élever d’induction en induction à l'expression de l’idée générale; il procède du connu à l'inconnu, construisant lentement et pièce à pièce tout l'édifice de sa Jlaborieuse synthèse, et ne s'écartant que bien rarement des règles de la plus sévère dialectique. Or, ainsi que l’étymologie des deux mots le prouve, la forme que la dialectique affecte le plus volontiers, c'est celle du dialogue’, et, en cela encore, Boëce ἃ imité Platon; comme tous les ouvrages du maître, le traité de /a Consolation est un dialogue.
Ce livre toutefois se distingue par un caractère particulier : il est écrit partie en prose et partie en
1, Zénon d’Élée, l'inventeur présumé de la dialectique ‘est aussi Je premier, selon Diogène de Laërte, qui ait employé la forme du dialogue pour l’exposition de ses idées philosophiques.
INTRODUCTION. LXI
vers, comme {4 Ménippée de Varron, le Satyricon de Pétrone et δ 4pokolokyntose de Sénèque. Nous ne pensons pas pourtant que Boëce ait pris exemple sur ces trois auteurs ; son ouvrage, purement philosophique, n'a rien de commun avec le roman et la satire; et s’il y a entremélé la prose et les vers, c'est plutôt parce que le succès récent des Noces de Mercure et de la Philologie, traité didactique de Martianus Capella, avait mis ce genre de composition à la mode. Mais pour la forme, comme pour le fond, l'ouvrage de Boëce est infiniment supérieur à celui de Martianus Capella, et, bien qu'il ait été écrit un demi-siècle plus tard, la décadence dés lettres latines s’y fait bien moins sentir. À cet égard, comme à beaucoup d’autres, l'auteur de la Consolation n’était pas de son temps ; et il n'y a qu'à comparer sa prose avec celle de Cassiodore,. pour reconnaitre la supériorité de Boëce sur les meilleurs écrivains de son époque. Ce n'est pas qu’il n’y ait beaucoup à dire à son style; bon nombre de locutions étranges font bien voir qu’on n'est plus au siècle d’Auguste et que les Goths règnent à Rome. Pourtant, il faut noter à ce propos un fait intéressant, c'est que la plupart des expressions qui nous choquent dans Boëèce, ne sont pas des mots de nouvelle fabrique, mais bien plutôt des termes surannés. Obbarius a pris la peine d’en faire le compte; et il les ἃ retrouvées presque toutes dans les écrivains antérieurs à Cicéron, particulièrement chez les comiques. C’étaient des locutions de la langue parlée que le goût un peu dédaigneux des auteurs de la bonne
EXII INTRODUCTION.
époque avait bannies de la langue écrite. Horace se plaint déjà, comme chez nous La Fontaine et Fénelon, de ces raffinements de délicatesse, et il enjoint aux écrivains de remettre en lumière de vieilles facons de dire tombées à tort en désuétude :
Obscurata diu populo bonus eruet, atque Proferet in lucem speciosa vocabula rerum,
Quæ, priscis memorata Catonibus atque Cethegis, Nunc situs informis premit et deserta vetustas.
Boëce, dans beaucoup de cas, n’a donc fait que se. conformer au précepte d'Horace; non pas de parti pris, sans doute, et par prédilection d'antiquaire, mais par un effet naturel de la décadence des lettres. Depuis le siècle d’Auguste, le style de la langue savante ayant toujours été en déclinant, un jour vint où il se retrouva, comme du temps des Caton et des Céthégus, en harmonie de ton avec la langue usuelle; dès ce moment les vieilles locutions, conservées par la tradition orale, purent, sans trop de discordance, reprendre leur place dans les livres.
Convenons pourtant que les archaïsmes de Boëèce ne sont pas tous également heureux. Ce n’est pas non plus par ce côté seulement qu'il donne prise à la critique. Souvent à une locution décrépite il joint, bon gré mal gré, un mot de la veille, parfois même du lendemain ; mots assez mal venus d'ordinaire, et dont l'air est suspect. Nous savons bien qu'en fait d’innovations, les écrivains de ce temps poussaient loin la