Consol., p. 317, sq
LVII INTRODUCTION
l'éternité, et Proclus avait dit avant lui que comparer ces deux entités métaphysiques, c’est comparer la blancheur avec la quadrature; mais de ce qu’on reconnaît que l'éternité n'a rien de commun avec le temps, il ne s'ensuit pas que l'on comprenne ce que c'est que l'éternité. Dire que l'éternité est un présent éternel, c’est énoncer une proposition dont les termes s’excluent ; en effet, le présent n'étant tel qu'à la condition de ne pas durer toujours, un présent qui serait éternel serait tout autre chose que ce que nous appelons le présent. Cette définition ressemble beaucoup à celle que Pascal a donnée du monde : « Une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » D’après l’idée commune, une sphère n’étant une sphère qu’à la condition d’avoir son centre à un endroit déterminé, et tous les points de sa surface à égale distance du centre, on peut dire que la sphère de Pascal est purement imaginaire. Or, s’il en est ainsi, si notre esprit, qui ne peut former de jugements que d’après les idées qu’il conçoit, ne comprend le présent que comme un moment fugitif de la durée, il lui est impossible d'admettre que Dieu puisse voir dans le présent des événements qui ne se produiront que lorsque le présent n’existera plus.
Mais le raisonnement de Boëce füt-il péremptoire, la cause de la liberté de l’homme serait encore loin d’être gagnée; dès que l’on prétend établir la vérité de ce dogme sur d’autres preuves que le témoignage de la conscience, il faut se résoudre à compter avec toutes les difficultés du problème; or, il y en a bien
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d’autres que celle de la prescience divine. Ainsi, l’asservissement possible de la volonté, l'enchainement nécessaire des causes, le défaut d'intelligence, toutes les influences enfin qui peuvent troubler ou annibiler l’action des facultés de l’âme, portent nécessairement atteinte au principe de Ja liberté‘. 1} y ἃ là matière à bien des objections dont Boëce ne se préoccupe pas, et qui subsisteraient intégralement, alors même qu’il aurait victorieusement réussi à concilier la liberté de l'homme avec la prescience de Dieu.
Quoi qu’il en soit, l'argument de Boëce ἃ fait fortune. Nous le retrouvons déjà au neuvieme siècle dans les écrits de Ratramme, ce moine impétueux qui se mêle avec tant d’ardeur à toutes les querelles théologiques de son temps”; saint Anselme, saint Remy, Jean Scott, s’en emparèrent à leur tour, si bien qu'il devint en quelque sorte un lieu commun dela scolastique. Enfin, au dix-septième siècle, Vanini, qui visait à rajeunir tous les systèmes et à renouveler toutes les méthodes, Vanini, dans tout l'arsenal philosophique, ne trouve pas de meilleure arme pour combattre le fatalisme *.
1. Reid a examiné sous toutes ses faces le problème du Libre Arbitre, et ἃ résolu aussi complétement que possible toutes les difficultés du sujet, Voy. le t. VI de ses Œuvres complètes, édition de Jouffroy.
2. Cf. Barthélemy Hauréau, De la Philosophie scolastique au neuvième siècle.