LE
Oh! quelles ombres funèbres, Quelles épaisses ténèbres Obscurcissent votre esprit, Quand les vapeurs de la terre Lui dérobant la lumière, C'est l’orgueil qui le conduit !
Est-ce bien là ce génie
Dont la science hardie
Sondait les replis des cieux ?
Le soleil au disque rose,
La lune froide et morose
Ne pouvaient tromper ses yeux.
Mobile dans son orbite,
La planète en vain gravite :
1l'avait surpris ses lois;
Il aurait pu dire encore Comment l’Aquilon sonore Des mers soulève le poids;
10 DE CONSOLATIONE PHILOSOPAIÆ 118. 1.
Quid Veris placidas temperet horas, Ut terram roseis floribus oruet :
Quid dedit ut pleno fertilis anno Autuinus pravidis influat uvis, Rimari solitus, atque latentis Naturæ varias reddere causas; Nunc jacet effeto lumine mentis, Et pressus gravibus colla catenis, Declivemque gerens pondere vultum,
Cogitur, heu, stolidam cernere terram.
« Sed medicinæ, inquit, tempus est, non querelæ. » Tum vero totis in me intenta luminibus : « Tune 1116 es, ait, qui nostro quondam lacte nutritus, nostris educatus alimentis, in virilis animi robur evaseras ? Atqui talia contuleramus arma quæ, nisi prius abjecisses, invicta te firmitate tuerentur. Agnoscisne me? Quid taces? pudore, an stupore siluisti? mallem pudore ; sed te, ut video, stupor oppressit. » Quumque me non modo tacitum, sed elinguem prorsus mutumque vidisset, admovit pectori meo leniter manum, et : « Nihil, inquit, periculi est; lethargun patitur, com-
munem illusarum mentium murbum. Sui paulisper
Comment le flambeau du monde, Le matin, surgit de l'onde
Pour s'y replonger le soir; Comment Avril se couronne
De fleurs, et comment l’Automne Ruisselle sous le pressoir.
Des secrets de la nature
Cet interprète parjure, Comme un esclave dompté, Le cou ployé, l'œil stupide, Sur cette terre sordide
Fixe un regard hébété.
« Mais il s'agit, dit-elle, de le guérir, non de me plaindre. » Alors me couvant en quelque sorte de ses regards : « Est-ce bien toi, dit-elle, toi qui, jadis abreuvé de mon lait, nourri de mon pain, avais puisé dans ce régime une vigueur d'âme toute virile ? Certes, je t'avais fourni des armes bien trempées ; leur solidité t’eût protégé et rendu invincible, si tu ne les avais jetées à tes pieds. Me reconnais-tu ? Pourquoi ce silence? Est-ce la honte, est-ce l’abattement qui te ferme la bouche? Tant mieux si c'est la honte! Mais non, ton abattement n’est que trop visible. » Et comme elle s’aperçut que, si je ne répondais pas, c'est que ma langue paralysée ne pouvait articuler une parole, elle posa légèrement sa main sur ma poitrine : « Le danger n’est pas grand, dit-elle; c'est un cas de léthargie, la maladie ordinaire des esprits hal-
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oblitus est; recordabitur facile, si quidem nos ante cognoverit. Quod ut possit, paulisper lumina ejus, mortalium rerum nube caligantia, tergamus. » Hæc dixit, oculosque meos fletibus undantes, contracta in rugam veste, siccavit.
Tunc me discussa liquerunt nocte tenebræ, Luminibusque prior rediit vigor :
Ut quum præcipiti glomerantur sidera Coro, Nimbosisque polus stetit imbribus,
Sol latet, ac nondum cœlo venientibus astris, Desuper in terram nox funditur.
Hanc si Threïcio Boreas emissus ab antro Verberet, et clausum reseret diem,
Emicat, et subito vibratus lumine Phæœbus, Mirantes oculos radiis ferit.
Haud aliter tristitiæ nebulis dissolutis, hausi cœlum, et ad cognoscendam medicantis faciem mentem recepi. ltaque, ubi in eam deduxi oculos intuitumque defixi,
respicio nutricem mearn, in cujus ab adolescentia La-
lucinés. Il a pour un moment oublié ce qu’il était; la mémoire lui reviendra facilement; mais il faut d'abord qu'il me reconnaisse. Pour l’y aider, commençons par dessiller ses yeux qu'obscurcit le brouillard des choses humaines. » Elle dit, et d’un pli de sa robe elle essuya mes paupières inondées de larmes.
Soudain mes yeux, rendus à leur vigueur première, Se rouvrirent à la lumière.
Ainsi quand le Corus précurseur de l'éclair Change en eau les vapeurs de l'air, Le soleil se dérobe, une nuit sans étoiles Sur la nature étend ses voiles.
De 568 antres glacés que Borée, à son tour, S’élance et ramène le jour, Phébus brille, et répand sur la terre ravie Des torrents de flamme et de vie.
Ainsi se dissipèrent les nuages de ma tristesse. Je levai précipitlamment les yeux et je me recueillis pour me rappeler les traits de celle qui me prodiguait ses soins. Je ne l’eus pas plus tôt attentivement examinée, que je reconnus ma nourrice, dont le toit m'avait
14 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. 1.
ribus obversatus fueram, lhilosophiam. « Et quid, inquam, tu in has exsilii nostri solitudines, o omnium magistra virtutum, supero cardine delapsa venisti? an ut tu quoque mecum rea falsis criminationibus agiteris ?—An, inquit illa, te, alumne, desererem, nec sarcinam, quam mei nominis invidia sustulisti, communicato tecum labore partirer? Atqui Philosophiæ fas non erat incomitatum relinquere iter innocentis. Meam scilicet criminationem vererer, et, quasi novum aliquid acciderit, perhorrescerem? Nunc enim primum censes apud improbos mores lacessitam periculis sapientiam ἡ Nonne apud veteres quoque, ante nostri Platonis ætatem, magnum sæpe certamen cum stultitiæ temeritate certavimus ? eodemque superstite, præceptor ejus Socrates injustæ victoriam mortis, me adstaute, promeruit? Cujus hereditatem quum deinceps Epicureum vulgus, ac Stoïicum, ceterique pro sua quisque parte raptum ire molirentur, meque reclamantem, renitentemque, vélut in partem prædæ, traherent, vestem, quam meis texueram manibus, disciderunt, abreptisque ab ea pauniculis, totam me sibi cessisse credentes, abiere. In quibus, quoniam quædam nostri habitus vestigia videbantur, meos esse familiares imprudentia rata, nonnullos eorum profanæ multitudinis errore pervertit.
« Quod si nec Anaxagoræ fugam, nec Socratis venehum, nec Zenonis tormenta, quoniam sunt peregrina, novisti : at Canios, at Senecas, at Soranos, quorum nec pervetusta, nec incelebris memoria est, scire patuisti. Quos nihil aliud in cladem detraxit, nisi quod
abrité dès mon adolescence : la Philosophie. « Quel motif, m'écriai-je, te fait descendre du ciel, à toi, la mère de toutes les vertus, et t’amène dans la 80litude de mon exil? Veux-tu donc, toi aussi, t’exposer avec moi à la persécution et aux accusations calomnieuses ἢ — Pouvais-je t'abandonner, répondit-elle , toi, mon élève, et ne pas réclamer ma part du rude fardeau sous lequel on t’accable, en haine de mon nom ? Quelle honte si la Philosophie désertait la cause d'un innocent! Quoi! je craindrais la calomnie | Est-ce un malheur si nouveau que j'en doive frissonner de peur? Crois-tu donc qu'avant toi la sagesse n'ait jamais été persécutée par le vice? Dans les temps reculés, avant l’avénement de mon Platon, n’ai-je pas dû, plus d’une fois, tenir tête aux assauts de la sottise ? Et du vivant même de ce grand homme, est-ce que Socrate, son maître, n’a pas, avec mon aide, glorieusement triomphé d’une injuste mort? Plus tard, la séquelle d’Épicure, celle du Portique, une foule d'autres encore, se disputèrent à l'envi son héritage”. Je réclamai, Je résistai : ils me saisirent moi-même comme un lot du butin ; c'est alors qu'ils déchirèrent la robe que j'avais tissée de mes mains, et que, s’imaginant me posséder tout entière , parce qu’ils m’avaient arraché ces haillons, ils se dispersèrent. Les voyant affublés de quelques lambeaux de mes habits, les ignorants les prirent pour des gens de ma maison. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux furent transformés en sages par la sottise d’une multitude profane.
« Je veux bien que l'exil d'Anaxagore ἢ, la ciguë de Socrate, la torture subie par Zénon“, ces crimes commis hors de ton pays te soient restés inconnus; mais les Canius", mais les Sénèque, mais les Soranus”, ont vécu dans un temps assez rapproché, et leur nom est assez célèbre pour que tu puisses avoir entendu par-
10 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIE 118. I.
nostris moribus instituti, studiis improborum dissimillimi videbantur. Itaque nihil est quod admirere, si in hoc vitæ salo circumflantibus agitemur procellis, quibus hoc maxime propositum est, pessimis displicere.
« Quorum quidem tametsi numerosus exercitus, spernendus lamen est, quoniam nullo duce regitur, sed errore tantum temere ac passim lÿymphante raptatur. Qui si quando contra nos aciem struens valentior incubuerit, nostra quidem dux copias suas in arcem contrahit; illi vero circa diripiendas inutiles sarcinulas occupantur. At nos desuper irridemus, vilissima rerum quæque rapientes, securi totius furiosi tumulius, eoque vallo muniti, quo grassanti stultitiæ aspirare fas non sit. »
Quisquis composito serenus ævo, Fatum sub pedibus dedit superbum, Fortunamque tuens utramque rectus, Invictum potuit tenere vultum ;
Non illum rabies minæque Ponti Versum funditus excitantis æstum, Nec ruptis quoties vagus caminis Torquet fumificos Vesevus ignes,
Aut celsas soliti ferire turres
Ardentis via fulminis movebit.
ler d'eux. Eh bien! sais-tu ce qui les perdit ? C’est que, imbus de ma morale, on les voyait s'écarter en tout des pratiques des méchants. Cesse donc de t'étonner, si dans cet océan de la vie nous sommes de toutes parts assaillis par les tempêtes, nous qui nous proposons ayant toute chose de déplaire aux scélérats.
« Leur armée est nombreuse, il est vrai, mais elle n’est pas redoutable, parce qu’elle n’a pas de chef et qu’elle se laisse égarer par la passion, çà et là, sans règle et sans plan arrêté. Que si, par hasard, elle s'avance en meilleur ordre et se dispose au combat, notre chef à nous retire . ses troupes dans la citadelle, et l'ennemi ne peut que perdre sa peine à piller quelques bagages inutiles. Du haut de nos remparts, nous le voyons en riant se partager un butin sans valeur, et, à l’abri de toutes ces fureurs désordonnées, nous jouissons de notre sécurité derrière nos retranchements inaccessibles aux approches de la sottise, »
Donne à ta vie une règle certaine; Mets sous tes pieds les arrêts du Destin ; De la Fortune ose affronter la haine; À ses faveurs oppose ton dédain.
Ton âme alors bravera la tempête, Les vents, la foudre éclatant sur le [4116 Des tours de marbre et des palais croulants ", Et le Vésuve, alors que son cratère Bouillonne, éclate, et vomit sur la terre Des flots de lave arrachés de ses flancs.
18 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHILÆ LIB,. I.
Quid tantum miseri feros tyrannos Mirantur sine viribus furentes ?
Nec speres aliquid, nec extimescas, Éxarmaveris impotentis iram :
At quisquis trepidus pavet, vel optat, Quod non sit stabilis, suique juris, Abjecit clypeum, locoque motus Nectit, qua valeat trahi, catenam.
« Sentisne, inquit, hæc, atque animo illabuntur tuo? Esne ὄνος λύρας" Quid fles? Quid lacrimis manas? ᾿Εξαύδα, μὴ κεῦθε νόῳ. Si operam medicantis exspectas, oportet vulnus detegas. »
Tum ego collecto in vires animo : « Anne adhuc eget admonitione, nec per se satis eminet Fortunæ in nos sævientis asperitas? Nihilne te ipsa loci facies movet? Hæccine est bibliotheca, quam certissimam tibi sedem nostris in Laribus ipsa delegeras ? in qua mecum sæpe residens, de divinarum humanarumque rerum scientia disserebas? Talis habitus, talisque vultus erat, quum tecum naturæ secrela rimarer, quum mihi siderum vias radio describeres, quum mores nostros totiusque vitæ rationem ad cœælestis ordinis exempiar formares?
Quoi ! des tyrans te font trembler! Courage ! Bannis la crainte et l'espoir deton cœur, Impunément tu riras de leur rage :
Leur impuissance égale leur fureur.
Mais l’orgueilleux que l’ambition tente, L'efféminé que la mort épouvante,
Voilà celui qui vend sa liberté!
De ses deux mains il a forgé sa chaîne;
Sans bouclier, sous le joug il se traîne,
Fier de sa honte et de sa lâcheté.
« Comprends-tu ces vérités, dit-elle, et pénètrent-elles jusqu’à ton cœur? Ou es-tu comme l’dne devant la lyre* ? Pourquoi ces gémissements ? pourquoi ces pleurs qui baignent ton visage? Parle et mets à nu toute ton dme*. Tu ne peux attendre de soulagement du médecin qu'en lui découvrant ta blessure. »
Je rassemblai tout mon courage et je répondis : « Qu'est-il besoin de t’instruire des rigueurs dont la Fortune m'accable ? Ne sont-elles pas assez visibles ἢ L'aspect seul de ces lieux n'est-il pas assez éloquent ? Est-ce là cette bibliothèque, ce sanctuaire de ma maison, que toi. mème avais choisi comme un sûr asile, et où si souvent nous avons discouru ensemble de la science des choses divines et humaines? Étais-je aussi défait de corps et de visage, lorsque je sondais avec toi les secrets de la nature, orsque, le compas à la main, tu m'’initiais aux révolutions des astres, lorsque tu donnais pour règle à mes pensées et à ma conduite la haute raison qui gouverne le ciel?
20 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLEÆE LIB. I.
« Hæccine præmia referimus tibi obsequentes? Atqui tu hanc sententiam Platonis ore sanxisti : Beatas fore respublicas, si eas vel studiosi sapientiæ regerent, vel earum rectores studere sapientiæ contigisset. Tu, ejusdem viri ore, hanc sapientibus capessendæ reipublicæ necessariam causam esse monuisti, ne improbis flagitiosisque civibus urbium relicta gubernacula, pestem bonis ac perniciem inferrent. Hanc igitur auctoritatem secutus, quod ἃ te inter secreta οἵα didiceram, transferre in actum publicæ administrationis optavi. Tu mihi, et qui te sapientium mentibus inseruit Deus, consciü, nullum me ad magistratum, nisi commune bonorum omnium studium detulisse.
« Inde cum improbis graves, inexorabilesque discordiæ, et quod conscientiæ libertas habet, pro tuendo jure, spreta potentiorum semper offensio. Quoties ego Conigastum in imbecillis cujusque fortunas impetum facientem obvius excepi! Quoties Triguillam, regiæ præpositum domus, ab incepta perpetrataque jam prorsus injuria dejeci! Quoties miseros, quos infinitis calumniis impunita Barbarorum semper avaritia vexabat, objecta periculis auctoritate protexi! Nunquam me ab jure ad injuriam quisquam detraxit. Provinciahum fortunas tum privatis rapinis, tum publicis vectigalibus pessumdari, non aliter, quam qui patie-
bautur, indolui.
« Est-ce là le prix de ma déférence à tes instructions ? C'est toi pourtant qui as proclamé cette maxime par la bouche de Platon : qu'heureuses seraient les républiques si elles étaient gouvernées par les sages, ou si ceux qui les gouvernent s'appliquaient à l’étude de la sagesse “. Tu as ajouté, toujours par la bouche de ce grand homme, que la raison qui devait déterminer les sages à prendre en main les affaires", c'est que, si la conduite des cités était abandonnée aux méchants et aux pervers, il en résulterait un grand dommage et un grand péril pour les gens de bien. C'est sur cette autorité que je m'’appuyais lorsque j'ai tenté d’appliquer à l'administration publique les principes que tu m'avais enseignés daus les loisirs de ma retraite. Tu sais, et Dieu, qui te met dans le cœur des sages, m'est témoin avec toi que nul autre mobile ne m'a poussé aux charges publiques, que ma sollicitude pour tous les gens de bien.
« Voilà la cause de mon divorce irréconciliable et de mes luttes avec les méchants ; voilà pourquoi, dans l’indépendance de ma conscience, j'ai toujours, pour soutenir le bon droit, méprisé la haine des puissants. Que de fois n'ai-je pas reçu et paré le choc de Conigaste ᾿ se ruant sur le patrimoine des faibles ! Que de fois n’ai-je pas arrêté Triguilla*, l’intendant du domaine royal, dans quelque déprédation, ou entreprise, ou déjà consommée ? Que de fois, lorsque des malheureux gémissaient sous les avanies sans nombre que leur infligeait impunément l’avidité des Barbares, ne les ai-je pas, à mes risques et périls, protégés de mon autorité ? Jamais personne n'a pu me faire déserter le bon droit au profit de la fraude. Quand les habitants des provinces voyaient leur fortune en proie aussi bien aux rapines des particuliers qu'aux exactions du fisc, je souffrais de leurs maux autant qu'eux-mêmes.
22 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHILÆ LIB. I,
« Quum, acerbæ famis tempore, gravis atque inexplicabilis indicta coemptio profligatura inopia Campaniam provinciam videretur, certamen adversum Præfectum prætorii, communis commodi ratione suscepi, Rege cognoscente contendi, et ne coemptio exigeretur, evici.
« Paulinum consularem virum, cujus opes Palatini canes jam spe atque ambitione devorassent, ab ipsis biantium faucibus traxi.
« Ne Albinum, consularem virum, præjudicatæ accusationis pœna corriperet, odiis me Cypriani delatoris opposui. Satisue in me magnas videor exacervasse discordias? Sed esse apud ceteros tutior debui, qui mihi amore justitiæ nihil apud aulicos, quo magis essem tutior, reservavi.
« Quibus autem deferentibus perculsi sumus? Quorum Basilius, olim regio ministerio depulsus, in delationem nostri nominis, alieni æris necessitate compulsus est. Opilionem vero, atque Gaudentium, quum ob innumeras multiplicesque fraudes ire in exsilium regia censura decrevisset, quumque illi parere nolentes sacrarum sese ædium defensione tuerentur, compertumque id Regi foret, edixit, ut ni intra præscriptum diem Ravenna urbe decederent, notas insigniti frontibus pellerentur. Quid huic severitati posse adstrui videtur ? Atqui eodem die deferentibus eisdem, nominis nostri delatio suscepta est. Quid igitur? nostræne artes ita meruerunt? an illos accusatores justos fecit præmissa damnatio? Itane nihil Fortunam puduit, si minus accusatæ innocentiæ, at accusantium vihtatis?
« Dans une année d'affreuse disette, par une cruelle et inexplicable mesure, un édit de coemption * avait été rendu qui devait ruiner la Campanie *; dans l'intérèt du bien public, je ne reculai pas devant un conflit avec le Préfet du prétoire; je plaïdai au tribunal du Roi, j'obtins gain de cause, et l’édit ne fut pas exécuté.
« Paulin *, homme consulaire, allait devenir la proie des chiens du palais; déjà ils sollicitaient ses biens et les dévoraient en espérance ; je l’arrachai de leurs gueules béantes.
« Albinus *, un autre consulaire, avait été décrété d’accusation; il était condamné d'avance; pour le soustraire au supplice, je bravai la haine de Cyprien *, son délateur. Te semble-t-il que j'aie amassé contre moi assez de colères ? À la vérité, je devais me croire d’autant plus en sûreté auprès des autres, que, du côté des courtisans, ma passion pour la justice ne m'avait ménagé aucune chance de salut.
« Or, quels sont ceux qui m'ont dénoncé et abattu sous leurs coups? Un Basile ἢ, chassé jadis de la maison du Roi, et réduit à m’accuser pour payer ses dettes. Quant à Opilion * et à Gaudentius ”, leurs brigandages sans nombre et de toute sorte les avaient fait bannir par arrèt du prince; ils refusèrent d'obéir, et cherchèrent un asile dans un temple; le Roi, l'ayant appris, ordonna que si, dans le délai d’un jour, ils n'avaient pas quitté Ravenne, ils seraient marqués au front, puis expulsés de la ville. Pouvait-on les traiter plus durement ? Eh bien! ces misérables m'ayant dénoncé, le jour même, leur accusation fut admise. Quoi donc? ma conduite avait-elle mérité un pareil affront ? ou la condamnation qui avait frappé mes délateurs les avait-elle transformés en honnêtes gens”? Ainsi la Fortune n'a pas eu honte, je ne dis pas de l'innocence de l'accusé, mais de l’infamie des accusateurs!
« Αἴ cujus criminis arguimur, suminam quæris? Senatum dicimur salvum esse voluisse. Modum desideras? Delatorem, ne documenta deferret, quibus Senatum majestatis reum facerel, impedisse criminamur. Quid igitur, o magistra, censes ? Infitiabimur crimen, ne tibi pudori simus? At volui, nec unquam velle desistam. Fatebimur? Sed impediendi delatoris 6pera cessabit. An optasse illius Ordinis salutem nefas vocabo? Ille quidem suis de me decretis, uti hoc nefas esset, effecerat. Sed sibi semper mentiens imprudentia , rerum merita non potest immutare; nec mihi Socratico decreto fas esse arbitror, vel occuluisse veritatem, vel concessisse mendacium.
« Verum id quoquo modo sit, tuo, sapientiumque judicio, æstimandum relinquo. Cujus rei seriem, atque veritatem, ne latere posteros queat, stylo etiam memorieque mandayi. Nam de compositis falso litteris, quibus libertatem arguor sperasse Romanam, quid attinet dicere ? Quarum fraus aperta patuisset, si nobis ipsorum confessione delatorum, quod in omnibus negotiis maximas vires habet, uti licuisset. Nam quæ sperari reliqua libertas potest? Atque utinam posset ulla ! Respondissem Canïi verbo : qui, quum a C. Cæsare Germanici filio conscius contra se factæ conjurationis fuisse diceretur : « Si ego, inquit, scissem, tu « nescisses. » Qua in re non ita sensus nostros mœæror hebetavit, ut impios scelerata contra virtutem querar molitos : sed quæ speraverint eflecisse vehementer
« Veux-tu savoir en somme de que! crime on m’accuse ἢ On dit que j'ai voulu sauver le Sénat. Comment? En empêchant un délateur de produire certaines pièces qui devaient servir de base à une accusation de lèse-majesté contre cet Ordre. Maintenant, que me conseilles-tu, ma chère maîtresse ? Nierai-je le fait, pour ne pas te faire honte? mais je l'ai voulu, et le cas échéant, je le voudrais encore. L’avouerai-je ? ce serait tirer mes accusateurs d'embarras. Avoir souhaité le salut du Sénat, puis-je accorder que ce soit un crime ? Il est vrai que, par les décrets qu'il a rendus contre moi, il a tout fait pour que c'en soit un. Mais il ne dépend pas de la sottise et de l'inconséquence de changer la valeur des choses, et je ne sache pas de décret de Socrate qui me permette ou de cacher la vérité, ou d'accorder ce que je sais être un mensonge.
« Quoi qu’il en soit, je soumets la question à ton jugement et à celui des sages. Afin d'éclairer la postérité sur cette affaire, j’en ai scrupuleusement consigné tout le détail dans ma mémoire et par écrit. Quant à ces lettres supposées dans lesquelles, selon l’accusation, j'aurais fait des vœux pour le rétablissement de la liberté romaine, à quoi bon en parler ἢ J'aurais pu en démontrer la fausseté au moyen d'une preuve, la plus décisive en toute occasion, l’aveu même de mes accusateurs. Cette faculté m’aété refusée. Et par le fait, quelle liberté pouvons-nous espérer encore ? Plût au ciel qu’un tel espoir fût possible ! J’aurais fait la même réponse que Canius : accusé par Caïus César, fils de Germanicus, d’avoir été dans le secret d’une conspiration tramée contre lui : « Si je l'avais connue, « dit-il, tu n’en aurais rien su.» Dans cette conjoncture, le chagrin n'a pas si bien émoussé mon esprit, que je puisse trouver étrange de voir des misérables tourner leur rage contre Ja vertu; mais que leurs plans aient si bien réussi, c'est ce qui me confond de surprise. Le désir de nuire
26 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHLÆ LIB. I.
admiror. Nam deteriora velle, nostri fuerit fortasse defectus : posse vero contra innocentiam, quæ sceleratus quisque conceperit, inspectante Deo, monstri simile est. Unde haud injuria tuorum quidam familiarium quæsivit: « Si quidem Deus, inquit, est, unde mala? bona « vero unde, si non est ? » Sed fas fuerit nefarios homipes, qui bonorum omnium, totiusque Senatus sanguinem petunt, nos etiam, quos propugnare bonis Senatuique viderant, perditum ire voluisse. Sed nunï idem de Patribus quoque merebamur? Meministi, ut opinor, quoniam me dicturum quid, facturumve præsens semper 1psa dirigebas; meministi, inquam, Veronæ quum Rex avidus communis exitli, majestatis crimen in Albinum delatum ad cunctum Senatus Ordinem transferre moliretur, universi innocentiam Senatus quanta mei securitate periculi defenderim. Scis me hæc et vera proferre, et in nulla unquam mei laude jactasse. Minuit enim quodam modo se probantis conscienciæ secretum, quoties ostentando quis factum, recipit famæ pretium. Sed innocentiam nostram quis exceperit eventus, vides. Pro veræ virtutis præmiis falsi sceleris pœnas subimus.
« Et cujus unquam facinoris manifesta confessio ita judices habuit in severitate concordes, ut non aliquos vel ipse humani error ingenn, vel Fortunæ conditio cunctis mortalibus incerta submitteret? Si inflammare sacras ædes voluisse; si sacerdotes impio jugulare gladio; si bonis omnibus necem struxisse diceremur : præsentem tamen sententia confessum, convictumve punisset. Nunc quingentis fere pas-
est peut-être une faiblesse de notre nature; mais que le premier scélérat venu puisse impunément persécuter l’innocence, et cela à la face de Dieu, voilà qui tient véritablement du prodige. C’est pourquoi un de tes familiers demandait, et avec raison : « Si Dieu existe, d’où vient « le mal? et d’où vient le bien, s’il n’existe pas”? » Soit, pourtant ; J'admets que des brigands, altérés du sang de tous les gens de bien et du Sénat tout entier, aient voulu me perdre, moi qu'ils ont toujours vu armé pour la défense des bons citoyens et du Sénat. Mais qu'ai-je fait pour que les Sénateurs me poursuivent de la même haine? Tu te souviens, je pense, toi qui as toujours dirigé mes paroles et mes actions, tu te souviens, dis-je, de ce qui s'est passé à Vérone. Le Roi, qui avait juré la perte du Sénat, voulait impliquer l'Ordre entier dans l'accusation de lèse-majesté intentée à Albinus: avec quelle insouciance du danger n'’ai-je pas soutenu son innocence * ! Tu sais que je ne dis que la vérité, et que ce n'est pas ma coutume de chanter mes louanges. Le témoignage secret de la conscience perd quelque chose de son prix quand on se vante d’une belle action et qu'on s’en paye avec de la gloire. Mais tu vois à quoi m'a servi mon innocence. Au lieu de recevoir la récompense d'une vertu qui est bien mienne, je porte la peine d’un crime que je n'ai pas commis.
« Et quand est-il arrivé que, sur l’aveu même d’un coupable, il se soit trouvé des juges si unanimes à condamner, que pas un d’eux n'ait incliné vers l’indulgence, soit par pitié pour la faiblesse naturelle à l’homme, soit à la pensée de l'instabilité de la Fortune, également à craindre pour tous les mortels? Si l’on m'avait accusé d’avoir médité l’incendie des temples, le meurtre sacrilége de leurs ministres, l’extermination de tous les gens de bien, encore m'eût-on cité en personne, et n'eussé-je été condamné que sur mon aveu ou sur des preuves. Et c’esten mon absence,
suum millibus procul moti, atque indefensi, ob studium propensius in Senatum, morti proscriptionique damnamur. O meritos, de simili crimine neminem posse convinci! Cujus dignitatem reatus ipsi etiam, qui detulere, viderunt : quam uti alicujus sceleris admistione fuscarent, ob ambitum dignitatis sacrilegio me conscientiam polluisse mentiti sunt. Atqui et tu insita nobis, omnem rerum mortalium cupidinem de nostri animi sede pellebas, et sub tuis oculis sacrilegio locum esse fas non erat : instillabas enim auribus cogitationibusque quotidie meis Pythagoricum illud : ἕπου θεῷ. Nec conveniebat vilissimorum me spirituum præsidia captare, quem tu in hanc excellentiam componebas, ut consimilem Deo faceres.
᾿« Prætereæ penetral mnocens domus, honestissimorum cœtus amicorum, socer etiam Symmachus sanctus, et æque ac tu ipsa reverendus, ab omni nos hujus criminis suspicione defendunt. Sed o nefas! illi vero de te tanti criminis fidem capiunt, atque hoc ipso videbimur affines fuisse maleficio, quod tuis imbuti disciplinis, tuis insütuti moribus sumus. Ita non est satis nihil mihi profuisse tuam reverentiam, nisi ultro tu mea potius offensione lacereris. At vero hic etiam nostris malis cumulus accedit, quod existimatio plurimorum non rerum merita, sed fortunæ spectat eventum, eaque tantum Jjudicat esse provisa quæ feli citas commendaverit. Quo fit, ut existimatio bona
prima omium deserat infelices.
à près de cinq cent mille pas du lieu de ma résidence, sans avoir été entendu, que, pour cause d’attachement excessif aux intérêts du Sénat, je suis frappé d'un arrêt de mort et de confiscation. Oh! qu’il mériterait bien, ce Sénat, que personne ne püt être convaincu d'un pareil crime ! Crime glorieux pourtant, au jugement même des délateurs, car ils ne crurent pas inutile de le renforcer d'un autre forfait, et ils m’accusèrent calomnieusement d'avoir, dans un intérêt d’ambition, souillé ma conscience d’un sacrilége *. Tu sais pourtant, ὁ toi qui habites au fond de mon âme ,' quel mépris tu m'avais inspiré pour toutes les choses humaines. Ce n’est pas sous tes yeux que j'aurais pu commettre un sacrilége ; car chaque jour tu murmurais à mon oreille et à mon esprit ce précepte de Pythagore : Prends Dieu pour guide*\ Et comment imaginer que j'aurais invoqué le se. cours des esprits les plus abjects, moi que tu acheminais vers ce degré de perfection, d’être semblable à Dieu * ?
« De plus la bonne discipline de ma maison, l'honneur intègre des amis qui m'entouraient, le nom sans tache de mon beau-père Symmaque *, de cet homme aussi vénérable que tu l’es toi-même, me protégent contre tout soupcon d'un pareil crime. Mais, ὁ honte! c’est à cause de toi que ces misérables m'en croient capable; et il semble que je doive être adonné aux arts magiques, parce que je suis pénétré de ta doctrine et de ta morale. Ainsi, ce n’est pas assez que je n’aie bénéficié en rien du respect qui t'est dû, il faut encore qu'en me persécutant la malveillance te déchire. Mais ce qui met le comble à mes maux, c’est que la plupart des hommes jugent des choses, non d’après leur mérite, mais d'après l'événement, et qu'à leur sens, 1l n'y a d'entreprises raisonnables que celles qu’a couronnées le succès. Aussi arrive-t-il que l'estime des autres est le premier bien qui abandonne les malheureux.
« Qui nunc populi rumores, quam dissonæ multiplicesque sententiæ, piget reminisci. Hoc tantum dixerim, ultimam esse adversæ fortunæ sarcinam, quod dum miseris aliquod crimen affingitur, quæ perferunt, meruisse creduntur : et ego si quidem bonis omnibus pulsus, dignitatibus exutus, existimatione fœdatus, ob beneficium supplicium tuli. Videre autem videor nefarias sceleratorum officinas gaudio lætitiaque fluitantes : perditissimum quemque novis delationum fraudibus imminentem : jacere bonos, nostri discriminis terrore prostratos : flagitiosum quemque ad audendum quidem facinus impunitate, ad efficiendum vero præmiis incitari : insontes autem non modo securitate, verum ipsa etiam defensione privatos. Itaque
hbet exclamare :
O stelliferi conditor orbis,
Qui, perpetuo nixus solio, Rapido cœlum turbine versas, Legemque pati sidera cogis,
Ut nunc pleno lucida cornu, Totis fratris et obvia flammis, Condat stellas Luna minores; Nunce obscuro pallida cornu, Phæbo propior, lumina perdat ;
« Quant aux bruits qui courent maintenant dans le public, quant aux opinions multiples et contradictoires dont je fournis le sujet, je dédaigne de m'en occuper. Je dirai seulement que le plus lourd fardeau dont la Fortune puisse accabler les malheureux, c'est la pensée qu'il suffit qu'on leur impute quelque crime, pour que leur chàtiment paraisse juste. Mais moi pourtant, chassé de tous mes biens, dépouillé de mes dignités, flétri dans mon honneur, ce sont les services que j’ai rendus qui m’ont valu un arrêt de mort. Aussi je crois voir déjà les immondes officines des scélérats déborder de joie et d’allégresse ; les monstres les plus pervers se préparer dans l'ombre à de nouvelles dénonciations ; les gens de bien consternés, terrassés par la peur d’une disgrâce semblable à la mienne; le rebut de l’espèce humaine excité à la pensée du crime par l'impunité, à l'exécution par la récompense, tandis que les innocents, privés de toute garantie, n'ont pas même le droit de se défendre. Aussi m'écrié-je sans scrupule :
Créateur du monde aux clartés splendides .
Du haut de ton trône éternel ta voix
Fait rouler les cieux, tourbillons rapides:
Les astres domptés subissent tes lois.
Opposant son disque aux feux de son frère, La Lune en son plein brille et resplendit ; L'humble étoile alors voile sa lumière, Plus près de Phébus, le croissant pâlit.
32 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIE 118. I.
Et qui primæ tempore noctis Agit algentes Hesperus ortus, Solitas iterum mutet habenas Phœbi pallens Lucifer ortu :
Tu frondifluæ frigore brumæ Stringis lucem breviore mora :
Tu, quum fervida venerit æstas, Agiles noctis dividis horas.
Tua vis varium temperat annuin, Üt, quas Boreæ spiritus aufert, Revehat mitis Zephyrus frondes; Quæque Arcturus semina vidit, Sirius altas urat segetes.
Nihil antiqua lege solutum Linquit propriæ stationis opus.
Omnia certo fine gubernans, Hominum solos respuis actus Merito rector cohibere modo.
Nam cur tantas lubrica versat Fortuna vices? premit insontes Debita sceleri noxia pœna :
At perversi resident celso Mores solio, sanctaque calcant Injusta vice colla nocentes.
Latet obscuris condita virtus Clara tenebris, justusque tulit Crimen iniqui. |
Nil perjuria, nil nocet ipsis Fraus, mendaci compta colore.
Le jour disparait, et la nuit allume
Dans l’éther glacé le brillant Vesper ; L’aurore à son tour, dissipant la brume, Devant le Soleil fait fuir Lucifer.
Selon que nos champs dorment sous la neige, /
Ou qu'en nos vergers müûrissent les fruits, Ta main prévoyante, ὁ Seigneur, abrége Les heures du jour ou le cours des nuits.
Borée ou Zéphyr, chaleur ou froidure, Ton souffle puissant règle les saisons,
Et les grains chétifs semés sous l’Arcture, L’ardent Sirius les change en moissons.
Docile à tes lois, toute la nature
Marche d'un pas sûr vers un but certain :
L'homme seul, Seigneur, erre à l'aventure, Jouet du hasard et de ton dédain *.
Hélas ! c’est ainsi; selon son caprice
Le sort inconstant menace ou sourit ; L'assassin puissant échappe au supplice, Lâchement frappé l'innocent périt.
Ne voyons-nous pas le crime et le vice,
La couronne au front, trôner en haut lieu; Et sous leur sandale, ὁ sainte justice!
Fouler sans pudeur les élus de Dieu?
Dans l'ombre et l'oubli la vertu proscrite Cherche son salut ; le crime pervers Couvre sa laideur d’un masque hypocrite, Et, le front levé, brave l'univers.
34 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. L Sed quum libuit vinibus uti, Quos innumeri metuunt populi, Summos gaudent subdere reges.
O jam miseras respice terras, Quisquis rerum fœdera nectis.
Operis tanti pars non vilis Homines, quatimur f6rtunæ salo.
Rapidos rector comprime fluctus, Et, quo cœlum regis immensum,
Firma stabiles fœdere terras. »
Hæc ubi continuato dolore delatravi, illa vultu placido, nihilque meis questibus mota : « Quum te, inquit, mœæstum Jacrimantemque vidissem, illico miserum exsulemque cognovi. Sed quam id longinquum esset exsilium, nisi tua prodidisset oratio, nesciebam. Sed tu procul a patria non quidem pulsus es, sed aberrasti. At si te pulsum existimari mavis, te potius ipse pepulisti. Nam id quidem de te nunquam cuiquam fas fuisset. Si enim cujus oriundus sis patriæ reminiscaris,
non, uti Atheniensium quondam, multitudinis im-
Mais qu'un jour le peuple, innombrable foule, Mesure ces rois qu'il croyait si grands, Honteux de sa peur, à son tour il foule
Sous son pied vainqueur ses pâles tyrans.
Toi qui fais sortir l'effet de la cause,
De la terre en pleurs bannis le hasard :
Dans le monde l’homme est bien quelque chose, Seigneur ! à ses maux accorde un regard!
Le sort fait à l’homme une rude guerre; Détourne de nous ses coups furieux,
Et que ta sagesse impose à la terre L'inflexible loi qui régit les cieux! »
Quand ma douleur se fut soulagée tout d’un trait par ce fracas de lamentations, elle, le visage tranquille, et sans paraître le moins du monde émue de mes plaintes : « Il m'a suffi, dit-elle, de voir ta tristesse et tes larmes pour connaître que tu étais malheureux et exilé. Mais dans quelles lointaines régions est le lieu de ton exil, si ton discours ne me l’avait appris, je ne l'aurais pas deviné. Pourtant, tu n'as pas été banni de ta patrie; tu t'es égaré hors de ses limites; ou si tŸ veux en avoir été banni, tu ne l’as été que par toi-même. Il n’est puissance au monde, en effet, qui eût pu t'infliger un pareil traitement. Rappelle-toi quelle patrie a été ton berceau *. Elle n'est pas, comme l'ancienne république d'Athènes, soumise au gouvernement de la multitude.
perio regitur : Sed εἷς χοίρανος ἐστὶν, εἷς βασιλεύς ; qui frequentia civium, non depulsione lætatur : cujus agi frenis, atque obtemperare justitiæ, summa libertas est. An ignoras illam tuæ civitatis antiquissimam legem, qua sancitum est, ei jus exsulare non esse, quisquis in ea sedem fundare maluerit? Nam qui vallo ejus ac munimine continetur, nullus metus est, ne exsul esse mereatur. Αἱ quisquis inhabitare eam velle desierit, pariter desinit etiam mereri.
« Itaque non tam me loci hujus, quam tua facies movet. Nec bibliothecæ potius comptos ebore ac vitro parietes, quam tuæ mentis sedem requiro. In qua non libros, sed id quod libris pretium facit, librorum quondam meorum sententias collocavi.
« Et tu quidem de tuis in commune bonum meritis vera quidem, sed pro multitudine gestorum tibi, pauca dixisti. De objectorum tibi vel honestate, vel falsitate, cunctis nota memorasti. De sceleribus fraudibusque delatorum recte tu quidem strictim attingendum putasti, quod ea melius uberiusque recognoscentis omnia vulgi ore celebrentur. Ancrepuisti etiam vehementer injusti factum Senatus. De nostra etiam criminâtione doluisti. Læsæ quoque opinionis damna flevisti. Postremus adversus Fortunam dolor incanduit, conquestusque es non æqua meritis præmia pensari. In extremo Musæ sævientis, uti quæ cœlum,
terras quoque pax regeret, vota posuisti. Sed, quoniam
Là, #l n’y a qu'un maître et qu'un roi”, Et ce roi, c’est l’accroissement du nombre de ses sujets, non leur expulsion, qui le rend heureux. Obéir à son frein , déférer à sa justice, voilà la souveraine liberté. Ignores-tu donc cette antique loi de ta cité”, qui déclare que nul de ceux qui l'ont une fois choisie pour séjour ne peut en être banni ? 11 n’est pas à craindre, en effet, que l’homme qui s'enferme librement derrière les fossés et les remparts d’une telle ville, s'expose à s’en faire bannir. Renonce-t-il à l'habiter? c’est qu’il n'en est plus digne.
‘ « Aussi est-ce moins l'aspect de ce lieu que celui de ton visage, qui me touche. Et ce n'est pas tant ta bibliothèque aux lambris éclatants de verre et d'ivoire, que ton âme, dont je regrette le séjour ; car j'y avais placé jadis, non pas des livres, mais ce qui donne de la valeur aux livres, c’est-à-dire les maximes consignées dans mes écrits.
« Je conviens qu’en parlant des services que tu as rendus à la cause commune, tu n'as rien dit que de vrai; que même, si l’on considère le grand nombre de tes belles actions, tu as été modeste. Pour les torts qui te sont imputés, glorieux ou supposés”, ce que tu en as cité est connu de tout le monde. Sur les crimes et les fourberies des délateurs, tu as pensé avec raison qu’il fallait légèrement glisser, la foule ayant pris soin de célébrer tout au long, et mieux que tu ne pourrais le faire, de si nobles exploits. Tu t'es ensuite violemment emporté contre l'iniquité du Sénat. Puis tu t'es affligé des incriminations dont je suis l’objet. Tu as déploré le dommage apporté à ta réputation. Après cela, ton indignation a pris feu contre la Fortune, et tu t'es plaint de ce qu’elle ne récompense pas la vertu selon son mérite. Enfin, par la voix de ta Muse courroucée, tu as émis le vœu que la paix qui gouverne Île ciel devint aussi la loi de la terre. Maïheureusement ton
plurimus tibi affectuum tumultus incubuit, diversumque te dolor, ira, mœæror distrahunt, uti nunc: mentis es, nondum te validiora remedia contingunt. Itaque lenioribus paulisper utemur, ut quæ in tumorem perturbationibus influentibus induruerunt, ad acrioris vim medicaminis recipiendam, tactu blandiore mollescant.
Quum Phæbi radiis grave Cancri sidus inæstuat, Tum qui larga negantibus Sulcis semina credidit, Elusus Cereris fide, Quernas pergat ad arbores.
Nunquam purpureum nemus Lecturus violas petas, Quum sævis Aquilonibus Stridens campus inhorruit.
Nec quæras avida manu Vernos stringere palmites, Uvis si hibeat frui ; Autumno potius sua Bacchus munera contulit.
Signat tempora propriis
âme a subi le choc de bien des émotions, et la souffrance, la colère, le chagrin, te sollicitent en sens contraire. Dans cette disposition d'esprit, des remèdes énergiques ne sauraient te convenir. C’est pourquoi je te soumettrai d’abord à un traitement plus doux; par de délicates frictions j'amollirai cette tumeur qui s’est endurcie sous l'influence de tant d’agitations, et je la préparerai ainsi à l’action d'un médicament plus efficace.
Quand de sa corrosive haleine
Le Cancer desséchant la plaine Brûle le grain dans lesguérets,
Le pauvre colon dont Cérès
À trahi les vœux et la peine
Récolte son pain sur le chêne.
Quand sur les monts hêtre et sapin Tombent brisés par la tempête,
Bien fou qui dans le bois voisin
S'en va cueillir la violette.
Veux-tu vendanger ton raisin ?
Dès qu’Avril de fleurs se couronne, Sur le cep qui pleure et bourgeonne Garde-toi de porter la main.
Prends patience |! Attends l'automne, Et dans ta cave, à pleine tonne, Bacchus fera couler le vin.
À chaque saison son prodige |
ι Aptans officiis Deus, Nec, quas ipse coercuit, Misceri patitur vices.
Sic quod præcipiti via Certum deserit ordinem, Lætos non habet exitus.
« Primum igitur paterisne me pauculis rogationibus statum tuæ mentis attingere, atque tentare, ut, qui modus sit tuæ curationis, intelligam ? — Tu vero arbitratu, inquam, tuo quæ voles, ut responsurum rôgato. » Tum 114 : « Hunccine, inquit, mundum temerariis agi for- .tuitisque casibus putas, an ullum credis ei regimen inesse rationis ? — Atqui, inquam, nullo existimaverim modo, ut fortuita temeritate tam certa moveantur. Verum operi suo conditorem præsidere Deum scio; nec unquam fuerit dies, qui me ab hac sententiæ veritate depellat. — Ita est, inquit; nam id etiam paulo ante cecinisti, hominesque tantum divinæ exsortes curæ esse deplorasti. Nam de ceteris, quin ratione regerentur, nihil movebare. Papæ autem vehementer admiror cur, in tam salubri sententia locatus, ægrotes. Verum altius perscrutemur; nescio quid abesse conjecto. Sed dic mihi, quoniam a Deo mundum regi non ambigis, quibus etiam gubernaculis regatur, advertis? — Vix, inquam, rogationis tuæ sententiam nosco,
À chaque jour sa fonction !
Ainsi Dieu l’ordonne et l'exige ; Il ne souffre pas qu'on corrige Les lois de la création.
Déranger leur vaste harmonie, C’est introduire dans la vie
Le trouble et la destruction.
« Et d'abord permets-moi de t’adresser quelques questions. Après avoir examiné et sondé l’état de ton âme, je saurai mieux quel genre de traitement il faut t’appliquer. — Interroge-moi comme tu l’entendras, dis-je, je te répondrai. — Penses-tu, reprit-elle, que ce monde marche sans but et à l'aventure, ou es-tu persuadé qu'il est gouverné selon les lois de la raison ἢ — Certes, répondis-je, je n’ai garde de croire que le hasard préside à des mouvements si bien réglés. Je sais au contraire que le Créateur veille sur son œuvre, et me préserve le ciel de douter jamais de cette vérité! — En effet, ditelle, car tout à l’heure tu as exprimé en vers la même conviction. Tu déplorais que les hommes fussent exclus de la sollicitude divine; mais tu ne mettais pas en doute que le reste de la création ne fût gouverné avec intelligence. Aussi ne puis-je assez m'étonner que, soutenu par des pensées aussi saines, tu sois pourtant si malade. Mais pénétrons plus avant. Je soupçonne ici quelque lacune. Dis-moi, puisque tune contestes pas que c’est Dieu qui règle le monde, sais-tu aussi par quelles lois il le règle? — Je comprends à peine, répondis-je, le sens de
8 DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. 1.
nedum ad inquisita respondere queam.— Num me, inquit, fefellit abesse aliquid, per quod, velut hiante valli robore, in animum tuum perturbationum morbus irrepserit? Sed dic mihi, meministine quis sit rerum finis? quove totius naturæ tendat intentio?— Audieram, inquam, sed memoriam mæror hebetavit. — At qui scis unde cuncta processerint? — Novi, » inquam; Deumque esse respondi. « Et qui fieri potest, ut principio cognito, quis sit rerum finis, ignores? Verum hi perturbationum mores sunt, ea valentia est, ut movere quidem loco hominem possint : convellere autem, sibique totum exstirpare non possint. Sed hoc quoque respondeas velim, hominemne te esse meministi? — Quidni, inquam, meminerim? — Quid igitur homo sit, poterisne proferre ? — Hoccine interrogas, an esse me sciam rationale animal atque mortale? Scio, et id me esse confiteor. » Et illa : « Nihilne te aliud esse novisti? — Nihil. — Jam scio, inquit, morbi tui aliam, vel maximam, causam : quid ipse sis, nosse desisti. Quare plenissime vel ægritudinis tuæ rationem , vel aditum reconciliandæ sospitatis inveni. Nam quoniam tui oblivione confunderis, et exsulem te, etexspoliatum propriis bonis esse doluisti. Quoniam vero, quis sit rerum finis, ignoras, nequam homines atque nefarios, potentes felicesque arbitraris. Quoniam vero quibus gubernaculis mundus regatur, oblitus es, has fortunarum vices existimas sine rectore fluitare. Magnæ non ad morbum modo, verum ad interitum quoque causæ. Sed sospitatis auctori grates, quod te nondum totum natura desti-
ta question. Comment pourrais-je y répondre? — Ne disais-je pas bien, reprit-elle, qu’il y a là une lacune qui, pareille à la brèche béante d’un retranchement, ἃ livré l'accès de ton âme à la maladie qui la trouble ὃ Mais dismoi encore. Te rappelles-tu quelle est la fin des êtres, et vers quel but tend toute la nature ? — Je le savais, répondis-je, mais le chagrin ἃ émoussé ma mémoire. — Tu sais du moins d’où procède toute chose ? — Je le sais, » dis-je. Et j'ajoutai que c’est de Dieu. « Et comment peut-il se faire que, connaissant le principe des choses, tu ignores quelle en est la fin? Au reste, ce sont là les effets ordinaires des passions. Elles ont assez de force pour ébranler un homme, mais non pour le déraciner et s’en emparer entièrement. Mais je voudrais encore que tu répondisses à ceci : Te souviens-tu que tu es homme ? — Et comment, dis-je, ne m'en souviendrais-je pas ? — En ce cas, pourrais-tu définir ce que c’est que l’homme ? — Tu me demandes apparemment si je sais que je suis un être vivant, doué de raison, et sujet à la mort ? Je le sais, et je conviens que je suis tout cela. » Mais elle : « Ne sais-tu pas que tu es encore autre chose ? — Non. — Il suffit, ditelle. Je connais maintenant une nouvelle cause, la principale, du mal dont tu souffres : ce que tu es toi-même, tu ne le sais plus. Aussi, j'ai trouvé, sans doute possible, avec la cause de ta maladie, le moyen de te rendre la santé. C’est parce que l’oubli de ton être a troublé ton jugement, que tu te plains de ton exil et de la confiscation de tes biens. C’est parce que tu ignores la fin des choses, que tu attribues aux méchants et äux pervers la puissance et le bonheur. C’est parce que tu as oublié les lois qui gouvernent le monde, que les évolutions de la fortune te paraissent indépendantes de toute règle. Voilà des causes redoutables, je ne dis pas seulement de maladie, mais de mort. Mais rends grâces au dispensateur de la santé de ce que tu n’as pas été tout à fait abandonné par
kl DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB. I.
tuit. Habemus maximum tuæ fomitem salutis, veram de mundi gubernatione sententiam, quod eam non casuum temeritati, sed divinæ rationi subditam credis. Nihil igitur pertimescas. Jam tibi ex hac minima scintillula vitalis calor illuxerit. Sed quoniam firmioribus remediis nondum tempus est, et eam mentium constat esse naturam, ut quoties abjecerint veras, falsis opinionibus induantur, ex quibus orta perturbationum caligo verum illum confundit intuitum, hanc paulisper lenibus mediocribusque fomentis attenuare tentabo, ut, dimotis fallacium affectionum tenebris, splendorem veræ lucis possis agnoscere.
Nubibus atris Condita nullum Fundere possunt Sidera lumen.
Si mare volvens Turbidus Auster Misceat æstum, Vitrea dudum, Parque serenis Unda diebus,
Mox, resoluto
la nature. Je tiens déjà un des éléments de ta guérison, le plus efficace de tous : c’est l'idée juste que tu te fais du gouvernement du monde, en ne l’attribuant pas à l’aveugle hasard, mais à l'intelligence divine. Donc, ne crains plus rien. De cette imperceptible étincelle va bientôt jaillir à tes yeux une flamme vivifiante. Mais comme il n’est pas temps encore de recourir à des re= mèdes plus violents, et comme l'esprit humain est ainsi fait qu'une vérité ne peut en sortir sans qu’une erreur n'y entre avec tout un cortége d'hallucinations qui troublent sa lucidité, je vais essayer de diminuer les tiennes par quelques légères fomentations. Les iusions mensongères qui t’aveuglent une fois dissipées, à son éclat même tu reconnaîtras la véritable lumière.
Qu'un nuage sombre Étende son ombre Sur un ciel serein, Cachés sous ce voile, Les feux de l'étoile S'allument en vain.
Quand des mers profondes L’Auster furieux Soulève les ondes, Les flots radieux Dont la transparence Avait l'apparence
Et l'éclat des cieux, Sous un noir mélange
kG DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB.
Sordida cœno, Visibus obstat.
Quique vagatur Montibus altis
* __ Defluus amnis, Sæpe resistit Rupe soluti Objice saxi.
Tu quoque si vis Lumine claro Cernere verum, Tramite recto Carpere callem :
Gaudia pelle, Pelle timorem; Spemque fugato, Nec dolor adsit.
Nubila mens est, Vinctaque frenis, Hæc ubi regnant. »
LA CONSOLATION PHILOSOPHIQUE, LIV. I. h7
De sable et de fange Éteignent leurs feux.
Qu'avec violence
Un torrent s'élance Du sommet des monts, Le rocher qu'il roule S’arrête et refoule
Les flots vagabonds.
Pour que ton œil voie De la Vérité
La sainte beauté,
Pour suivre sa voie Avec fermeté, Renonce à la joie, Bannis de ton cœur L'espoir et la peur; Brave la douleur | Mortels, quand votre âme Aime, espère ou craint, Sa divine flamme Vacille et s'éteint. »