‹ La consolation philiosophique de Boèce;Chapitre 42 sur 60 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Après ces paroles, elle se tut, et lorsqu'elle eut réveillé mon attention par ce court moment de silence, elle reprit en ces termes : « Si j’ai bien compris la cause et le sujet de ton chagrin, c'est ton attachement à ta fortune première et le regret de l'avoir perdue qui te consument. C'est son changement, ou du moins ce que tu considères comme tel, qui a troublé à ce point l’état de ton âme. Je connais tous les prestiges à l'usage de cette habile magicienne, et ses caresses décevantes pour ceux dont elle veut faire ses dupes, jusqu'au moment où elle les plonge dans le désespoir en les abandonnant à l’improviste. Que si tu veux te rappeler son caractère, ses habitudes et ses façons d'agir, tu reconnaîtras que ce qu’elle τὰ donné ou retiré n’était rien moins quë précieux. ]l ne me sera pas difficile, je pense, de rappeler ces vérités à ta mémoire,

« Solebas enim præsentem quoque, blandientemque virilibus incessere verbis, eamque de nostro adyto prolatis insectabare sententiis. Verum omnis subita mutatio rerum non sine quodam quasi fluctu contingit animorum. Sic factum est ut tu quoque paulisper ἃ tua tranquillitate discesseris. Sed tempus est, haurire te aliquid ac degustare molle, atque jucundum, quod ad inleriora transmissum, validioribus haustibus viam fecerit. \dsit igitur rhetoricæ suadela dulcedinis, quæ tum tanum recto calle procedit, quum nostra instituta non deserit; cumque hac, Musica, Laris nostri vernula, nunc leviores, nunc graviores modos succinat.

« Quid est igitur, o homo, quod te in moœæstitiam luctumque dejecit? novum credo aliquid inusitatumque vidisti. Tu, Fortunam putas erga te esse mutatam? erras. Hi semper ejus mores sunt; ista natura. Servavit circa le propriam potius in ipsa sui mutabilitate constantiam. Talis erat, quum blandiebatur, quum 01 falsæ illecebris felicitatis alluderet.

« Deprehendisti cæci numinis ambiguos vultus. Quæ sese adhuc aliis velat, tota tibi prorsus innotuit. Si probas, utere moribus, ne queraris. Si perfidam perhorrescis, sperne atque abjice perniciosa ludentem. Nam quæ nunc tibi est tanti causa mœroris, hæc eaderm tranquillitatis esse debuisset. Reliquit enim te, quam non relicturam nemo unquam poterit esse securus. An vero tu pretiosam æstimas abituram felicitatem ? et cara tibi est Fortuna præsens nec ma-

« Au temps même où tu joulssais de sa présence et de ses faveurs, tu la gourmandais souvent par des apostrophes viriles; et tu la harcelais à coups de sentences empruntées à mes oracles. Mais une révolution subite ne se produit jamais dans les choses sans jeter quelque perturbation dans les esprits. C’est ainsi que pendant un temps, toi aussi tu as failli à ta sérénité habituelle. Mais: le moment est venu de te faire savourer un doux et délicieux breuvage qui, pénétrant jusqu'au fond de tes organes, préparera les voies à des philtres plus héroïques. Vienne donc avec sa persuasive éloquence la Rhétorique, qui ne se maintient dans le droit chemin qu’en suivant docilement mes instructions, et qu'à ses côtés, la Musique, cette charmante esclave née dans ma maison, fasse entendre des accords tantôt graves, tantôt légers.

« Qu'est-ce donc, ὁ homme, qui t'a plongé dans la tristesse et le deuil ? Tu as vu quelque chose de nouveau et d’extraordinaire, sans doute. Quoi! tu t'imagines que la Fortune a changé à ton égard? Non pas. De tout temps elle a eu ces procédés et ce caractère. Il est plus vrai de dire que dans ses rapports avec toi, c’est à son inconstance qu'elle est restée fidèle, Telle elle est aujourd'hui, telle elle était naguère lorsqu'elle te cajolait et qu'elle te fascinait par le mirage d’une félicité trompeuse,

« Tu connais à présent sous son double visage cette aveugle divinité. Déguisée encore pour nombre d'autres, elle s’est révélée à toi tout entière. Si tu approuves ses procédés, accepte-les tels qu’ils sont et ne te plains pas. Si sa perfidie te fait horreur, repousse avec mépris ses pernicieuses caresses. Ce qui te cause aujourd'hui tant d'affliction devrait être pour toi un motif de tranquillité. Tu es enfin débarrassé d’une compagne que personne ne peut être sûr de conserver près de soi. De bonne foi, peux-tu attacher beaucoup de prix à une félicité que tu dois perdre? Peux-tu l’aimer beaucoup, cette Fortune

nendi fida, et quum discesserit, allatura mœrorem? Quod si nec ex arbitrio retineri potest, et calamitosos fugiens facit, quid est aliud fugax, quam futuræ quoddam calamitatis indicium? Neque enim quod ante oculos situm est, suffecerit intueri. Rerum exitus pru- .dentia metitur : eademque in alterutro mutabilitas, nec formidandas Fortunæ minas, nec exoptandas facit esse blanditias. |

« Postremo æquo animo toleres oportet, quidquid intra Fortunæ aream geritur, quum semel jugo ejus colla submiseris. Quod si manendi abeundique scribere legem velis ei, quam tu dominam sponte elegisti, nonne injurius fueris, et impatientia sortem exacerbes, quam permutare non possis ? Si ventis vela committeres, non quo voluntas peteret, sed quo flatus impellerent, promovereris. Si arvis semina crederes, feraces inter se annos, sterilesque pensares. Fortunæ te regendum dedisti, dominæ moribus oportet obtemperes. Tu vero volventis rotæ impetum retinere conaris? Αἴ, omnium mortalium stolidissime, si manere incipit, fors esse desistit.

présente aujourd’hui, absente demain peut-être, et qui, en fuyant, ne te laissera que le désespoir ? Si personne ne peut la retenir à son gré, si le malheur arrive quand elle s’en va, qu'est-ce donc que cette divinité volage, sinon l'avant-coureur de quelque calamité prochaine ἢ 1] ne suffit pas, en effet, de ne regarder que la situation qu'on a sous les yeux ; la sagesse veut qu’on envisage la fin de toute chose. Or, à voir la Fortune courir si facilement d’un extrême à l’autre, ses menaces ne sont pas plus à craindre que ses faveurs à souhaiter.

« Enfin, il faut te résoudre à supporter avec résignation tout ce qui peut t’arriver dans les domaines de la Fortune, une fois que tu as courbé la tête sous son joug. Prétendre retenir ou congédier à ton gré le tyran que tu t'es volontairement donné, ne serait-ce pas excéder ton droit et empirer par ton impatience une condition que tu ne peux changer ? Si tu confiais ta voile aux vents, tu suivrais l’impulsion non de ta volonté, mais de leur souffle. Si tu confiais des graines à la terre, tu aurais à balancer les bonnes années par les mauvaises. Tu as accepté la domination de la Fortune, elle est ta maîtresse, soumets-toi donc à ses caprices. Quoi! tu prétends arrêter la rapide évolution de sa roue? O le plus insensé des hommes! Que la Fortune s’arrête un moment, elle ne mérite plus son nom.

δ DE CONSOLATIONE PHILOSOPALÆ LIB. II.

Hæc quum superba verterit vices dextra, Exæstuantis more fertur Euripi;

Dudum tremendos sæva proterit reges, Humilemque victi sublevat fallax vultum ; Non illa miseros audit; haud curat fletus, Ultroque gemitus, dura quos fecit, ridet.

Sic illa ludit, sic suas probat vires,

Suique magnum monstrat ostentum, si quis

Visatur una stratus ac felix hora.

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« Vellem autem pauca tecum Fortunæ ipsius verbis agitare. Tu igitur an jus postulet, animadverte. « Quid « tu, o homo, ream me quotidianis agis querelis ? Quam « tibi fecimus injuriam ? Quæ tua tibi detraximus bona 9 « Quovis judice de opum dignitatumque mecum pos- « sessione contende. Et, si cujusquam mortalium pro-, « prium quid horum esse monstraveris, ego jam tua

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Sous sa fautasque main tout s'agite et varie : L'ouragan est moins prompt; avec moins de furie L’Euripe bondit sur l'écueil; Aux rois, terreur du monde, elle arrache leur foudre, Relève les vaincus prosternés dansla poudre Et flatte un moment leur orgueil.

Le mal qu’elle a causé, pour elle est plein de charmes;

Elle est sourde aux sanglots, elle se rit des larmes; Tels sont ses plaisirs et ses jeux ;

Pour attester sa force, il faut que l’homme pleure,

Et son plus grand triomphe est de faire en une heure Un misérable d'un heureux.

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