‹ La consolation philiosophique de Boèce;Chapitre 43 sur 60 · AU · texte numérisé non relu

AU

« Mais je voudrais discuter un peu avec toi comme pourrait le faire la Fortune. Vois si sa cause n’est pas juste. « D'où vient, 6 homme, que tu t’obstines à m’accuser et à « me poursuivre de tes plaintes ? Quel tort t'ai-je fait ? Quels « biens possédais-tu que je t’aie enlevés ? Choisis un ar- « bitre, celui que tu voudras, et voyons à qui appartien- « nent en somme les richesses et les honneurs. Si tu peux « prouver que quelque mortel y ait un droit légitime, je

« fuisse, quæ repetis, sponte concedam. Quum te ma-

« tris ex utero natura produxit, nudum rebus omni-

La Pa

ma “-ς

bus, inopemque suscepi, meis opibus fovi, et, quod te nunc impatientem nostri facit, favore prona indulgentius educavi, et omnium, quæ mei sunt juris, affluentia et splendore circumdedi. Nunc mihi retrahere manum libet, habe gratiam, velut usus alienis : non habes jus querelæ, tanquam prorsus tua perdideris. Quid igitur ingemiscis? nulla tibi ἃ nobis est allata violentia, Opes, honores, ceteraque talia mei sunt juris. Dominam famulæ cognoscunt;

« mecum veniunt, me abeunte discedunt. Audacter

affirmem, si tua forent, quæ amissa conquereris, nullo modo perdidisses.

« An ego sola meum jus exercere prohibebor? Licet Cœlo proferre lucidos dies, eosdemque tenebrosis noctibus condere. Licet Anno, Terræ vultum nunc floribus frugibusque redimire, nunc nimbis frigoribusque confundere. Jus est Mari, nuucstrato æquore blandiri, nunc procellis ac fluctibus inhorrescere. Nos ad constantiam, nostris moribus alienam, inexpleta hominum cupiditas alligabit ? Hæc nostra vis est, hunc continuum ludum ludimus. Rotam volubili orbe versamus : infima summis, summa infimis mu-

« tare gaudemus. Ascende si placet, sed ea lege, uti ne,

quum ludicri mei ratio poscet, descendere injuriam

« putes. Αἢ tu mores ignorabas meos? Nesciebas Cræœ-

sum regem Lydorum Cyro paulo ante formidabilem,

« L'accorderai sans hésiter que ce que tu réclamesétait bien « à toi. Le jour où la nature t’a tiré du sein de ta mère, je «t'ai reçu nu et dans l’indigence de toutes choses; et si « aujourd'hui tu te montres si disposé à la révolte, c'est « que je t'ai élevé avec une indulgence et une tendresse «excessives. Enfin, autant qu’il dépendait de moi, je t’ai « entouré d'opulence et de splendeur. Maintenant il me « plaît de retirer ma main : rends-moi grâces pour avoir « joui de biens qui ne t'appartenaient pas : tu n'as pas le « droit de te plaindre comme si tu avais perdu les tiens « propres. Pourquoi donc gémis-tu ? Je ne t'ai fait aucun « dommage. Richesses, honneurs et autres choses sembla- « bles, tout cela est de mon domaine. Ce sont des esclaves « qui me reconnaissent pour leur souveraine; ils arrivent «avec moi, avec moi ils se retirent. Je l’affirme sans « crainte : si les biens dont tu déplores la perte avaient « été à toi, tu ne les aurais pas perdus.

« Est-ce que, seule au monde, je ne pourrai user de mon « droit ? Le Ciel peut faire luire des jours sereins, et les « couvrir ensuite des ténèbres de la nuit. L’Année peut « tantôt couronner le front de la Terre de fleurs et de « fruits, tantôt l’ensevelir sous les pluies et les frimas. 1] «est permis à la Mer d'aplanir aujourd'hui sa nappe sou- « riante et demain de hérisser ses flots au souffle des tem- « pêtes. Et moi dont le caractère répugne à la constance, « j'y serais enchaînée par l'insatiable cupidité des hommes! « Le changement, voilà ma nature, voilà le] jeu éternel que « je joue. Ma roue tourbillonne sous ma main. Élever en « haut ce qui est en bas, jeter en bas ce qui est en haut, « voilà mon plaisir, Monte, si le cœur t'en dit, mais à con- « dition qu'aussitôt que la règle de mon jeu le voudra, tu « descendras sans te plaindre. Est-ce que tu ne connais- « sais pas mon caractère? Est-ce que tu ne savais pas l’his- « toire du roi de Lydie Crésus? D'abord il s’était rendu « redoutable à Cyrus; mais atteint bientôt par le malheur,

60 ΠΕ CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ LIB. I.

« mox deinde miserandum rogi flammis traditum, « misso cœlitus imbre defensum ? Num te præterit Pau- « lum Persi regis ἃ se capti calamitatibus pias impen- « disse lacrimas? Quid tragædiarum clamor aliud de- « flet, nisi indiscreto ictu Fortunam felicia regua ver. « tentem ἢ Nonne adolescentulus δύο τοὺς πίθους, τὸν μὲν ( ἕνα κακῶν, τὸν δὲ ἕτερον καλῶν, in Jovis limine jacere di- « dicisti? Quid si uberius de bonorum parte sumpsisti ? . « Quid si a te non tota discessi? Quid si hæc ipsa mei « mutabilitas justa tibi causa est sperandi meliora? Ta- « 1161} ne animo contabescas, et intra commune omni-

« bus regnum locatus, proprio jure vivere desideres. »

Si quantas rapidis flatibus incitus Pontus versat arenas,

Aut quot stelliferis edita noctibus Cœlo sidera fulgent';

Tantas fundat opes, nec retrahat manum Pleno Copia cornu :

Humanum miseras haud ideo genus Cesset flere querelas.

Quamvis vota libens excipiat Deus Multi prodigus auri,

Et claris avidos ornet honoribus, Nil jam parta videntur :

«il allait périr dans les flammes d’un bûcher, quand, par « la faveur du Ciel, un orage lui sauva la vie. Est-ce que « tu as oublié Paul-Émile, payant à l’infortune du roi « Persée, son prisonnier, le pieux tribut de ses larmes ? « Et les lamentations des tragédies ! déplorent-elles autre « chose que les coups aveugles portés par la Fortune à la « félicité des rois? N'as-tu pas appris, dans ton enfance, « l'histoire des deux tonneaux remplis, l’un de maux, « l’autre de biens, et placés à l'entrée du séjour de Jupi- « ter’? Qu'as-tu à dire si c’est dans le tonneau des biens « que tu as puisé le plus largement ? si je ne t'ai pas en- «tièrement abandonné? si mon inconstance même peut « te faire espérer un'meilleur sort ? Quoi qu'il en soit, ne «te laisse pas consumer par le chagrin, et puisque tu vis « dans un royaume où la loi est la même pour tous, ne ré- «clame pas de privilége. »

Du bon Plutus la main inépuisable Leur versât-elle autant de biens

Que l’Océan roule de grains de sable, Autant qu'aux champs aériens,

Lorsque la nuit a déployé ses voiles, Sur le fond obscurci des cieux

On voit briller de rayons et d’étoiles ; Les hommes toujours soucieux

Ν᾽ δὴ gémiraient pas moins de leur détresse, En vain Dieu, touché de leurs cris,

Les comblerait d'honneurs et de richesse :

Bien possédé n’a plus de prix.

Sed quæsita vorans sæva rapacitas Altos pandit hiatus.

Quæ jam præcipitem frena cupidinem Certo fine retentent,

Largis quum potius muneribus flueus Sitis ardescit habendi ?

Nunquam dives agit qui trepidus gemens

: Sese credit egentem.

« His igitur si pro se tecum Fortuna loqueretur, quid profecto contra hisceres non haberes. Aut si quid est, quo querelam tuam jure tuearis, proferas oportet ; dabimus dicendi locum. » Tum ego : « Speciosa quidem ista sunt, inquam, oblitaque rhetoricæ ac musicæ melle dulcedinis; tum tantum, quum audiuntur, oblectant. Sed miseris malorum altior sensus est. Itaque quum hæc auribus insonare desierint , insitus animorum mœæror prægravat. » Et 1114 : « 118 est, inquit. Hæc enim nondum morbi tui remedia, sed adhuc contumacis adversus curationem doloris fomenta quædam sunt. Nam quæ in profundum sese penetrent, quum tempestivum fuerit, admovebo. Verumtamen ne te existimari miserum velis, an numerum modumque

tuæ felicitatis oblitus es? Taceo quod desolatum pa-

Regorgeant d’or voyez l’äpre avarice :

Sa gueule encor s'ouvre et rugit!

Quel frein pourrait de cet ignoble vice:

Dompter le féroce appétit ?

Enseveli dans ta vaste opulence, Portes-tu plus loin tes souhaits ?

Va, tu mourras, riche, dans l'indigence :

Si tu te crois pauvre, tu l'es.

« Si, pour sa justification, la Fortune te tenait un pareil langage, tu n'aurais certainement rien à lui répondre. Ou si tu peux alléguer quelque bonne raison à l’appui de ta plainte, parle, je t'en donne congé. » Alors moi: « Je conviens, dis-je, que tes paroles sont spécieuses, et comme imprégnées du doux iniel de la Rhétorique et de la Musique ; aussi longtemps qu’on les entend, on est sous le charme. Mais pour un malheureux le sentiment de son malheur est plus pénétrant encore. Aussi, dès que cette harmonie a cessé de résonner à mon oreille, le chagrin que nourrit mon cœur reprend le dessus. — Cela est vrai, dit-elle. Aussi bien, ces expédients n'ont pas pour but de te guérir : la douleur est trop vive encore pour supporter le remède : il s’agit seulement de l’engourdir. Quant aux agents assez actifs pour pénétrer jusqu'au siége du mal, lorsqu'il en sera temps, j'y aurai recours. Cependant, il ne faut pas que tu te fasses mal à propos misérable. As-tu donc oublié tous tes bonheurs, leur nombre et leur nature ? Je ne dirai rien de la protection qu'après la mort de ton père tu

6h DE CONSOLATIONE PHILOSOPHIÆ 118. IL.

rente, summorum te virorum cura suscepit ; delectusque in affinitatem principum civitatis, quod pretiosissimum propinquitatis genus est, prius carus, quam proximus esse cœæpisti. Quis non te felicissimum cum tanto splendore socerorum, cum conjugis pudore, tum masculæ quoque prolis opportunitate prædicavit? Prætereo (lihet enim præterire communia) sumptas in adolescentia negatas senibus dignitates : ad singularem felicitatis tuæ cumulum venire delectat. Si quis rerum mortalium fructus ullum beatitudinis pondus habet , poteritne illius memoria lucis quantalibet ingruentium malorum mole deleri? quum duos pariter consules liberos tuos domo provehi sub frequentia patrum, sub plebis alacritate vidisti; quum, eisdem in curia curules insidentibus, tu, regiæ laudis orator, ingen gloriam facundiæque meruisti; quum in Circo, duorum medius consulum, circumfusæ multitudinis exspectationem triumphali largitione satiasti. Dedisti, ut opinor, verba Fortunæ, dum te illa demulcet, dum te, ut delicias suas, fovet. Munus, quod nulli unquam privato commodaverat, abstulisti, Visne igitur cum Fortuna calculum ponere? Nunc te primum liventi oculo perstrinxit. Si numerum modumque lætorum tristiumve consideres, adhuc te felicem negare non possis. Quod 51 idcirco te fortunatum esse non existi-

mas, quoniam quæ tunc læta videbantur, abierunt ;

trouvas auprès des personnages les plus éminents, ni de ton admission dans la famille des princes de la cité, auxquels tu appartenais déjà par le genre de parenté le plus précieux de tous, puisque tu leur étais cher avant de devenir leur allié. Qui donc ne t'a pas proclamé le plus fortuné des hommes, ayant pour parents d'adoption des personnages si illustres’, pour épouse une femme si vertueuse, et (heureux hasard!) pour enfants, des fils? Je passe sous silence (ce sont des avantages communs à d’autres) les dignités qui ont honoré ton adolescence* après avoir été refusées à des vieillards : j'ai hâte d'arriver aux faits exceptionnels qui ont mis le comble à ta félicité. Si les biens de cette vie peuvent être comptés pour quelque chose quand il s’agit de bonheur, les malheurs, si grands qu'ils soient, qui ont assailli la tienne, peuvent-ils effacer de ton, souvenir le jour où tu as vu tes deux fils, consuls en même temps, sortir de ta maison, escortés par le sénat et salués des acclamations du peuple ? lorsque toi-même, au milieu du sénat qu'ils présidaient du haut de leurs siéges curules, tu as prononcé le panégyrique du Roi et conquis la palme du génie et de l’éloquence? lorsque dans le Cirque regorgeant de spectateurs, assis entre tes deux consuls, tu as dépassé l'attente de la foule par tes largesses triomphales ? J'imagine que tu n’as pas ménagé les compliments à la Fortune lorsqu'elle te traitait ainsi en enfant gâté et qu'elle te comblait de ses caresses et de ses grâces. Tu lui as arraché une faveur qu’elle n’avait, avant toi, accordée à personne dans une condition privée. Eh bien! veux-tu régler tes comptes avec la Fortune ἢ Aujourd'hui, pour la première fois, elle t'effleure d’un regard jaloux. Or, si tu considères le nombre et la nature de tes joies ou de tes peines, tu ne pourras nier qu'aujourd'hui encore tu ne sois heureux. Que si tu ne te regardes pas comme tel, parce que les avantages ὃ

nou est quod te miserum putes, quoniam, quæ nuuc .creduntur mœæsta, prætereunt. An tu in hanc vitæ scenam nunc primum subitus, hospesque venisti? ullamne humanis rebus inesse constantiam reris, quum ipsum sæpe hominem velox hora dissolvat? Nam etsi rara est fortuitis manendi fides, ultimus tamen vitæ dies mors quædam Fortunæ est etiam manentis. Quid igitur referre putas, tune illam moriendo deseras,

an te 1lla fugiendo?

Quum polo Phæbus roseis quadrigis Lucem spargere cwperit,

Pallet albentes hebetata vultus Flammis stella prementibus :

Quum nemus flatu Zephyri tepentis Vernis irrubuit rosis,

Spiret insanum nebulosus Auster, Jam spinis abeat decus :

Sæpe tranquillo radiat serenc lnimotis mare fluctibus;

Sæpe ferventes Aquilo procellas

Verso concitat æquore,

it naguère tu croyais jouir ont disparu, tu n'as pas xt de te croire misérable, puisque les prétendus maux t'attristent aujourd'hui disparaîtront à leur tour. -ce donc pour la première fois et comme un étranger ice que tu assistes à cette comédie de la vie ? Quelle ilité peux-tu attribuer aux choses humaines, lorsque vent il ne faut qu'une heure pour enlever l'homme même? Et puis, à supposer que l’on puisse compter, ique rarement, sur la constance du hasard, toujours 1] que le dernier jour de la vie est en quelque sorte la rt de la Fortune, même fidèle. Qu'importe donc que éparation commence par ta mort ou par sa fuite ?

Du haut de son char de lumière,

Quand Phébus ouvrant sa carrière

Commence à colorer les cieux,

L'humble étoile sous sa paupière Voile ses yeux.

Au souffle de Zéphyre éclose,

Au mois de mai voyez la rose

Étaler ses fraîches couleurs ;

Vienne l’Auster froid et morose :

Adieu les fleurs!

Des mers souvent l’humide plaine

Brille au soleil calme et sereine;

Mais l'Aquilon, fils du Chaos,

Souvent de sa fougueusc haleine Trouble les flots.

Rara si constat sua forma mundo, Si tantas variat vices,

Crede fortunis hominum caducis, Bonis crede fugacibus.

Constat, æterna positumque lege est, Ut constet genitum nihil. »

Tum ego : « Vera,inquam, commemoras, o virtutum omnium nutrix, nec infitiari possum prosperitatis meæ velocissimum cursum. Sed hoc est, quod recolentem vehementius coquit. Nam in omni adversitate fortunæ infelicissimum genus est infortunii. fuisse felicem. — Sed quod tu, inquit, falsæ opiniouis supplicium luis, id rebus jure imputare nou possis. Nam si te hoc inane nomen fortuitæ felicitatis movet, quam plurimis maximisque abundes, mecum reputes licet. Igitur si quod in omni fortuuæ tuæ censu pretiosissimum possidebas, id tibi divinitus illæsum adhuc inviolatumque servatur, poterisne, meliora quæque retinens; de infortunio jure causari? Atqui viget incolumis, illud pretiosissimum generis humani decus, Symmachus socer, et, quod vitæ pretio non segnis emeres, vir totus ex sapientia virtuiibusque factus, suarum securus, tuis in-

gemiscit imjurlis. Vivit uxor ingenio modesta, pudi-

Puisque tout n’est qu'inquiétude, Changement et vicissitude, Défiez-vous du lendemain, Et dites avec certitude :

« Rien n’est certain. »

Je pris alors la parole : « Les faits que tu viens de rappeler sont vrais, ὁ mère de toutes les vertus, et je ne puis nier le rapide enchaïînement de mes prospérités. Mais c'est précisément ce souvenir qui me dévore. Car, parmi toutes les disgrâces de la fortune, le plus cruel malheur est d’avoir été heureux ‘. — Mais, répondit-elle, parce que tu expies une erreur de ton Jugement, ce n’est pas une raison pour que tu t'en prennes aux choses elles-mêmes. En effet, si tu attaches quelque prix à un vain mot, c'est-à-dire au bonheur qui dépend du hasard, examinons ensemble le nombre et la valeur inestimable des biens dont tu es encore abondamment pourvu. Et si, de tous les trésors que tu possédais jadis, la faveur divine t'a, jusqu’à ce jour, conservé les plus précieux intacts et sans dommage, nanti du plus clair de ton bien, pourras-tu, sans injustice, te plaindre de ton sort? Or, il existe encore, plein de force et de santé, ce glorieux ornement du genre humain, ton beau-père Symmaque, et, ce que tu payerais volontiers de ta vie, cet homme, en qui se résument toule sagesse et toute vertu, est sans inquiétude pour luimême tout en gémissant de tes malheurs”. Elle existe encore, ton épouse, ce modèle achevé de modestie et de

10 DE CONSOLATIONE ΡΗΙΓΟΘΟΡΗΙ, 1.18. II.

citiæ pudore præcellens, et, ut omnes ejus dotes breviter includam, patri similis. Vivit, inquam, tibique tantum, vitæ hujus exosa, spiritum servat ; quoque uno felicitatem minui tuam vel ipsa concesserim, tui desiderio lacrimis ac dolcre tabescit. Quid dicam liberos consulares, quorum jam, ut in id ætatis pueris, vel paterni, vel avi specimen elucet ingenii ? Quum igitur præcipua sit mortalibus vitæ cura retinendæ, o te, si tua bona cognoscas, felicem, cui suppetunt etiam nunc, quæ vita nemo dubitat esse cariora! Quare sicca jam lacrimas. Nondum est ad unum omnes exosa Fortuna, nec tibi nimium valida tempestas incubuit, quando tenaces hærent anchoræ, quæ nec præsentis s0lamen, nec futuri spem temporis abesse patiantur. — Ethæreant, inquam, precor ; illis namque manentibus, utcumque se res habeant, enatabimus. Sed, quantum decus ornamentis nostris decesserit, vides. » Et illa : « Promovimus, inquit, aliquantum, si te nondum totius tuæ sortis piget. Sed delicias tuas ferre non possum, qui abesse aliquid tuæ beatitudini tam luctuosus atque anxius conqueraris. Quis est enim tam compositæ felicitatis, ut non aliqua ex parte cum status sui qualitate rixetur? Anxia enim res est humanorum conditio bonorum, et quæ vel nunquam tota proveniat, vel nunquam perpetua subsistat. Huic census exuberat, sed est pudori degener sanguis. Hunc nobilitas notum facit, sed angustia rei familiaris inclusus, esse mallet ignotus. Ille utroque circumfluus, vitam cœlibem de-

chaste pudeur, cette femme dont toutes les qualités peu- .vent s'exprimer par ce mot : elle ressemble à son père. Elle existe, dis-je, et c’est pour toi seulement, tant ce monde lui est odieux, qu’elle consent à vivre; et, je suis tentée d'en convenir moi-même, le seul sujet d’affliction qui puisse altérer ton bonheur, c'est qu'en songeant à toi, elle se consume dans les larmes et dans la douleur. Que dirai-je de tes fils, personnages consulaires, chez qui l’on voit déjà briller, autant qu'il se peut dans un âge aussi tendre , le génie de leur père et de leur aïeul ? Et, comme le principal souci de cette vie mortelle, c’est celui de la conserver, que tu serais heureux, si tu connaissais ton bonheur, toi qui, à cette heure encore, possèdes des trésors qui, de l’aveu de tous, ont plus de prix que la vie! Sèche donc tes larmes. La Fortune n'a pas encore pris tous les tiens en aversion, et tu n'as pas trop souffert de la tempête, puisque tes ancres tiennent encore solidement et qu'elles te conservent, avec la consolation du présent, l'espoir de l’avenir. — Oh! qu'elles continuent à tenir, m'écriai-je, je le demande au ciel : tant qu'elles me conserveront ces biens, quoi qu’il advienne, je surnagerai. Néanmoins, tu vois combien je suis déchu de ma gloire. » Mais elle : « J'ai déjà gagné un point, ditelle, si dans ta condition tout ne te semble pas également malheureux. Mais ta mollesse me révolte. Ton bonheur n'est pas complet : faut-il pour cela te désoler et te plaindre avec tant d’amertume? Où est l’homme en possession d'une félicité si accomplie, qu'à certains égards 1] n'ait sujet de chercher noise à la Fortune? C’est chose précaire que la prospérité d’ici-bas : jamais elle ne se donne tout entière et elle ἃ toujours un terme, L'un regorge de richesses, mais rougit de sa naissance. L'autre est d'une noblesse qui le signale aux yeux de tous, mais il est à l’étroit dans un pauvre patrimoine et préférerait n’être connu de personne. Celui-ci, noble et

12 DFE CONSOLATIONE PHILOSOPHILÆ uw. ..

flet. Ille nupuis felix, orbus liberis, alieno censum

nutrit heredi. Alius prole lætatus, filii filiæve delictis mæstus illacrimat. Idcirco nemo facile cum fortunæ

suæ conditione concordat. Inest enim singulis, quod

inexpertus ignoret, expertus exhorreat. Adde quod felicissimi cujusque delicatissimus sensus est, et, nisi

ad autum cuncta suppetant, omnis adversitatis inso-

lens, minimis quibusque prosteruitur : adeo perexigua sunt, quæ fortunatissimis beatitudinis summam detrabunt.

« Quam multos esse conjectas, qui sese cœlo proximos arbitrentur, si de fortunæ tuæ reliquiis pars eis minima contingat? Hic ipse locus, quem tu exsilium vocas, incolentibus patria est. Adeo nihil est miserum, pisi quum putes : contraque beala sors omnis est æquanimitale tolerantis. Quis est ille tam felix, qui, quum dederit impatientiæ manus, statum suum mutare non optet? Quam multis amaritudinibus humanæ felicitatis dulcedo respersa est ! quæ si etiam fruenti jucunda esse videatur, tamen, quo minus, quum velit, abeat, retineri non possit.

« Liquet igitur quam sit mortalium rerum misera beatitudo, quæ nec apud æquanimos perpetua perdurat, nec anxios tota delectat. Quid igitur, o mortales, extra petitis intra vos positam felicitatem ? Error vos inscitiaque confundit. Ostendam breviter libi saummæ cardinem felicitatis. Estne aliquid tibi

le ipso pretiosius? Nihil, inquies. Igitur si tui com-

riche, vit dans le célibat et s’en afflige. Celui-là ἃ fait . un heureux mariage; mais, privé d'héritiers de son sang, il nourrit sa fortune pour un étranger. Cet autre ἃ le bonheur d’être père, mais les désordres de son fils ou de sa fille le plongent dans le deuil et les larmes. De là vient que personne ne s accommode sans peine des conditions de sa fortune. Chacune a son inconvénient : avant l'épreuve on l’ignore; après, on s’en irrite. Ajoute à cela que la délicatesse s'accroît en proportion du bonheur, et que si tout ne lui réussit pas à souhait, l’homme que l'adversité n'a jamais éprouvé s'affaisse au moindre choc : tant il faut peu de chose pour enlever aux plus heureux toute leur félicité.

« Combien de gens, à ton avis, se croiraient ravis au ciel s’il leur échéait une part, si mince qu’elle fût, des débris de ton opulence? Ce pays même que tu appelles un lieu d’exil, pour ceux qui l’habitent est une patrie®. Tant il est vrai qu'il n’y a de misérable que ce que l'on croit tel, et qu’au contraire tout est bonheur pour qui sait se résigner. Mais est-il un homme si heureux qui, pour peu que l’impatience le gagne, ne veuille changer son état? Combien de sortes d’amertumes pour altérer la douceur de la félicité humaine, puisque, de quelques jouissances qu’elle soit la source, dès qu'elle veut partir, aucun effort ne la peut fixer !

« Il est donc clair que les choses humaines ne peuvent procurer qu’un bonheur bien misérable, puisque les âmes résignées s'en dégoûtent à la longue, et que les esprits inquiets ne s'en accommodent jamais de tout point. Pourquoi donc, ὁ mortels, cherchez-vous le bonheur au dehors, quand c’est en vous-mêmes qu'il réside? L'erreur et l'ignorance vous aveuglent. Je te ferai voir en peu de mots en quoi consiste la souveraine béatitude. Connais-tu rien qui te soit plus précieux que toi-même? Rien, diras-tu. Donc, si tu arrives à te

74 DE CONSOLATIONE PHILOSOPAIÆ LIB. IF.

pos fueris, possidebis quod nec tu amittere unquam velis, nec Fortuna possit auferre. Atque ut agnoscas in his fortuitis rebus beatitudinem constare non posse, sic collige : Si beatitudo est sammum naturæ bonum ratione degentis, nec illud est sammum bonum quod eripi ullo modo potest, quoniam præcellit id, quod nequeat auferri : manifestum est, quod ad beatitudinem percipiendam Fortunæ instabilitas adspirare non possit. Ad hæc, quem caduca ista felicitas vehit, vel scit eam, vel nescit esse mutabilem. Si nescit, quænam beata sors esse potest ignorantiæ cæcitate ? Si scit, metuat necesse est, ne amittat quod amitti posse non dubitat : quare continuus timor non sinit esse felicem. An, vel si amiserit, neglisendum putat? Sic quoque perexile bonum est, quod æquo animo feratur amissum. « Et quoniam tu idem es, cui persuasum atque insitum permultis demonstrationibus scio, mentes hominum nullo modo esse mortales : quumque clarum sit fortuitam felicitatem corporis morte finiri : dubitari nequit, si hæc auferre beatitudinem potest, quin omne mortalium genus in miseriam, mortis fine, labatur. Quod si multos scimus beatitudinis fructum non morte solum, verum etiam doloribus suppliclisque quæsisse, quonam modo præsens vita facere

beatos potest, quæ miseros transacta non efficit ?

posséder toi-même, tu posséderas un bien que tu ne voudras jamais perdre, et que la Fortune ne pourra jamais te ravir. Et, pour te convaincre que tous ces avantages fortuits ne peuvent pas constituer la béatitude, fais-toi ce raisonnement : Si la béatitude est le souverain bien aux yeux de tout être doué de raison, et si l’on ne peut appeler souverain bien ce qui nous peut être ravi, puisqu’à cette condition seulement se reconnait sa supériorité, il est manifeste que la possession de la béatitude est incompatible avec l'instabilité de la Fortune. 1] y a plus. L'homme qui s’abandonne à cette félicité précaire, sait ou ne sait pas qu'elle est sujette au changement. S'il ne le sait pas, quel bonheur peut-il trouver dans une ignorance aveugle ? S'il le sait, il doit craindre nécessairement de perdre ce dont la perte possible est pour lui hors de doute; et, par conséquent, craignant toujours, il ne peut être heureux. Mais peut-être que, cette perte une fois subie, il ne s’en mettrait pas en peine? Toujours serait-il que c’est un bien maigre bonheur que celui dont on supporterait la perte sans regret.

« Pour toi, comme je sais que tu es convaincu et que tu tiens pour démontré par un grand nombre de preuves que l’âme humaine n'est pas mortelle; comme il est clair, d’ailleurs, que le bonheur fortuit du corps trouve son terme dans la mort, tu ne peux douter que, si la mort peut enlever le bonheur, tout le genre humain ne doive, par le fait même de la mort, s'abimer dans la misère. Or, nous savons qu’un grand nombre d'hommes out recherché la jouissance de la béatitude*, non-seulement par le sacrifice de leur vie, mais au prix des tourments et des supplices; comment donc la vie, tandis qu'elle dure, peut-elle rendre les hommes heureux, si son extinction ne les rend pas misérables ?

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