‹ La consolation philiosophique de Boèce;Chapitre 6 sur 60 · Consol., p · texte numérisé non relu

Consol., p

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remontrances qu ils adressérent à la régente Amalasonthe, lorsqu'ils l'invitèrent à renoncer aux ménagements envers les vaincus dont son père lui avait donné l'exemple. Et il faut bien, en effet, que pendant longtemps la fermeté apportée par Boëce dans sa lutte contre la tyrannie des Goths n'ait pas nui à son crédit auprès de Théodoric, puisque, douze ans après sa sortie de charge, nous l'avons vu, ses deux fils, trop jeunes pour avoir pu mériter un tel honneur, furent élevés ensemble à la plus haute dignité du royaume. Ce fut là, malheureusement, la dernière marque de faveur dont put se féliciter leur père. Deux ans aprés, il tombait écrasé sous les ruines de sa fortune. Sa chute fut aussi soudaine que profonde, et Rome stupéfaite apprit à quelques mois d'intervalle sa mise en jugement, sa condamnation et son sup-

plice.

Quelle fut la cause réelle de cette mystérieuse eatastrophe? ἃ entendre la plupart des apologistes de Boéee, la persécution dont il fut victime n'eut d’autre cause que la haine des Goths contre les catholiques, qui le comptaient, assure-t-on, au nombre de leurs plus dévoués et de leurs plus vaillants défenseurs.

1] est certain qu’à cette époque Théodoric, arien, comme tous les Goths, après avoir pendant trente ans toléré, favorisé même ses sujets orthodoxes, me-

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naçait l'empereur Justin, persécuteur implacable des ariens, d’exeréer sur les catholiques d'Occident de terribles représailles ; mais il s’en tint à la menace; et hormis le pape Jean, qui fut jeté en prison pour avoir échoué, comme il convenait, dans une mission dont il n'aurait pas dû se charger', il ne paraît bas que, dans toute l’Italie, la colère du prince arien ait fait une seule victime. Mais à supposer que le sang eûtété versé, à quel titre Boëce eût-il pu prétendre au martyre? Où est la preuve de la ferveur de son catholicisme ? Où est 14 preuve même qu'il ait été chrétien ?

On en donne plusieurs : la première c’est qu'à la fin du cinquième siècle le paganisme avait depuis longtemps disparu de l'Italie. Mais cette assertion est eotitredite par tous les monuments historiques , et nos avons encore le traité dans lequel le pape Gélase 1", qui gouverna l’Église sous Théodoric, répondant ati sénateur Andromaque, s'oppose au rétablissement des Lupercales’. Théodoric lui-même, par un édit dont Cassiodore nous a conservé le texte”, et qui n'eut

4. Théodoric l’avait solennellement envoyé auprès de l’empereur Justin pour sommer ce prince de restituer aux ariens Îes églises qui leur avaient été enlevées à la sollicitation des orthodoxes. Il faut avouer que pour un pape la commission était étrange. (V. Baronius, Annales ecclesiast.)

2. De Luapercalium intermissione. Cf. Fasricius, Bibl. med. δὲ inf. latinit.; Banonius, Annal. ecclesiast., et l’Hist. ecclésiast. de l’abbé FLeury.

ὃ. « Si quis pagano ritu sacrificare fuerit deprehensus..… sub justa æstimatione capite puniatur. » (Casstün., edict. 408.)

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pas plus d'effet que les défenses du même genre décrétées antérieurement par tous les empereurs chrétiens', menace de la peine de mort tous ceux qui seraient convaincus d'avoir sacrifié aux idoles. Etl’on ne peut dire que ces traînards du paganisme en déroute appartenaient exclusivement à la classe des paysans ou à la populace des villes; car nous tenons encore du pape Gélase que Castor et Pollux, et surtout le dieu Pan?, comptaient de nombreux adorateurs dans les classes les plus élevées de la société romaine. En effet, il serait difficile de comprendre comment le paganisme eût été relégué en Italie dans les couches inférieures de la population, lorsqu’à la mème époque on voit dans l'empire d'Orient des personnages tels que Maxime de Madaure, Longinien, Héliodore, Stobée, Agathias, etc., faire ouvertement profession de polythéisme. Nous l'avons dit, ce polythéisme, tel que l’avait interprété l’école d'Alexandrie, n'était plus guère, pour les esprits cultivés, qu'une théorie symbolique des lois de la nature; c'était une philosophie plutôt qu'une religion, mais une philoso-

4. « Au milieu du sixième siècle, quand Rome avait passé cinquante ans au pouvoir des Goths, les idolâtres y étaient encore si hardis qu’ils essayèrent d'ouvrir le temple de Janus et de restaurer le Palladium. Au commencement du septième siècle, saint Grégoire le Grand appelait la sollicitude des évêques de Terracine, de Corse et de Sardaigne sur les paiens de leurs diocèses. » (Ozanam, /a Civilisation au cinquième siècle.) — Voy. à ce sujet l'Histoire de la Destruction du paganisme en Occident, par Beucwor.

2. Le culte du dieu Pan symbolisait, aux yeux de l’Église, le panthéisme philosophique de l’école d'Alexandrie.

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phie qui, en changeant l'esprit des vieilles croyances, en respectait la lettre, et qui, à ce titre, répugnait aux dogmes de la religion nouvelle. On comprend d’ailleurs que ceux qui prenaient le polythéisme à ce point de vue rationnel ne pouvaient partager les superstitions grossières du vulgaire, et qu'ils se dispensaient volontiers de tout culte extérieur, seul délit qui tombät sous le coup de la loi'. Voilà comment, à Rome, de même qu'à Constantinople, il pouvait se trouver dans les classes éclairées, sans que le gouvernement s'en émüt beaucoup, des physiciens et des philosophes bien décidés à se tenir en dehors de la communion chrétienne.

On objecte que Boëce entretenait une correspondance suivie avec les personnages de son temps qui faisaient le plus d'honneur à l'Église; or, quelle apparence qu’un Ennodius, l’illustre évêque de Pavie, qu'un Cassiodore, le pieux fondateur du monastère de Vivaria, eussent vécu dans une intimité aussi étroite avec un homme convaincu d'indifférence, sinon de

4. « 11 semble que, fidèles à l’esprit de l'ancienne législation romaine, les empereurs considéraient le culte et la religion plutôt comme un fait politique, un ressort de gouvernement, une base de la société civile, que comme un objet de dogme et de foi. On s’explique ainsi comment ils toléraient une liberté d'opinions assez grande, et même de très-vives agressions contre uue croyance qui était la leur ; en un mot, les successeurs de Constantin paraissent tenir infiniment à ce que la religion chrétienne soit la religion de l'État, à ce que le culte proscrit ne soit pas exercé publiquement ; mais il leur importe assez peu que les littérateurs pensent ou écri-

vent dans un sens ou dans un autre. » (J. J. Ampère, Hist, ἐδ, de la France.)

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dédain pour la religion chrétienne‘? On oublie que Boëce était un des premiers dignitaires de l’État, qu'il possédait toute la confiance du prince, et qu'Ennodius, pas plus que Cassiodore, n’était insensible à ce genre de mérite. L'histoire d’ailleurs, il faut en convenir, n'insiste pas beaucoup sur les vertus chrétiennes d'Ennodius, et c'est à de tout autres qualités que l’évêque de Pavie doit la meilleure part de sa célébrité. Ennodius était un prélat de l’école de Sidoine Apollinaire, plus versé dans les lettres profanes que dans les saintes Écritures; il lisait Horace et il imitait Ausone; les petits vers sceptiques, pour ne pas dire plus, ne l’effrayaient pas, et quelques-unes de ses épigrammes ne seraient pas déplacées dans le recueil de Martial. Sur son siége épiscopal, il montrait toutes les habitudes d’un rhéteur, d’un courtisan même, car il nous reste de lui un panégyrique du roi Théodoric, où l’on voit avec surprise un évêque catholique célébrer, sans faire aucune réserve, la gloire et les vertus d’un prince arien*. Quant à Cassiodore, le recüeil'de lettres qu’il nous ἃ laissé nous le montre comme le modéle le plus achevé de l'homme de cour du Bas-Empire. Ce n’est

4. Nous n’avons rien à dire des fréquentes visites que Boëèce aurait faites à saint Benoit, au monastère du mont Cassin. Cette fable, répétée par quelques biographes, fait plus d'honneur à l'imagination qu'à la véracité de Trithème, son inventeur. (Voy.son Catal. des écriv. ecclésiast.)

2. « Pour ne pas demeurer en reste d’adulation avec ses devanciers du troisième siècle, Ennodius adresse à Théodoric des louanges tout aussi exagérées que les louanges prodiguées à Constantin, à Constance ou à Gratien. 1] fait conquérir à son héros la terre

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que dans sa vieillesse, alors qu'il voyait crouler de toutes parts la monarchie des Goths, à l'affermissement de laquelle il avait tant contribué, qu'il se réfugia, triste et découragé, dans les contemplations de la vie ascétique, et rien n'indique qu'avant cette époque il eût jamais fait preuve d'une grande ferveur religieuse. L'occasion pourtant ne lui avait pas manqué; car si Boëce, comme on le prétend, est mort victime de son zèle pour la foi catholique, comment se fait-il que Cassiodore, l’ami de Boëce, le fondateur de Vivaria, n’ait pas protesté contre la tyrannie du nouveau Dioclétien? S’est-il du moins éloigné de la cour ? On l’a dit, mais l’histoire affirme le contraire; on sait, en effet, que c’est lui qui, peu de temps après la mort de Boëce,. conseilla au roi, contrairement à la tradition, contrairement aux lois de l’Église et aux vœux des fideles, de donner de sa propre autorité le prêtre Félix pour successeur au pape Jean.

D'ailleurs, si les lettres d'Ennodius et de Cassiodore parlent volontiers des travaux littéraires de Boëèce, de ses talents, de sa gloire, elles se taisent sur sa piété et sur ses sentiments religieux‘; il semble que l’un et l’autre, l’évéque aussi bien que le ministre,

entière : « Le froid de la Scythie ne t'est point inconnu ni l’étouf- « fante .ardeur de Méroé ; en subjuguant l’univers, tu as appris à « connaître ce que nous connaissons à peine par oui-dire. » Passe encore pour la Scythie; mais faire remonter à Théodoric le Nil jusqu’à Méroé, il faut avouer que l’hyperbole géographique est un peu forte. » (J. J. Ampère, His’. litt, de la France.)

4. Voy. Lett.de Cassiod., déjà citées ; et dans le recueil d’Ennodius, la lettre 13 du livre VIL, et la lettre 1" du livre VIII.

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aient mis quelque affectation à éviter un sujet aussi douteux. Si l’on prend argument de l'admiration qu'ils témoignaient pour son génie, il faut des lors ranger aussi parmi les Pères de l’Église les philosophes paiens Longinien et Maxime de Madaure, car saint Augustin, dans la correspondance qu'il entretenait avec eux, ne leur ménage pas non plus les caresses et les éloges’.

Dira-t-on que Symmaque, le citoyen austère, Symmaque, le Romain des anciens âges, ne pouvait être capable, dans un intérêt d’ambition, d'exposer sa fille au danger de renier le Christ entre les bras d'un époux païen? Mais il faudrait d’abord établir que Symmaque lui-même n'était pas païen, car en bonne logique on ne prouve pas une supposition par une hypothese :

Nil agit exemplum litem quod lite resolvit?.

Or, rien n’est plus hypothétique que le christianisme de Symmaque. La foi au Christ n'était pas, tant s’en faut, une tradition de sa maison : on sait avec quelle ardeur son aïeul, Symmaque le grand pontife, défendit la cause du polythéisme, et avec quelle hardiesse il réclama des empereurs Valentinien 11 et Théodose le rétablissement de l'autel de la Victoire‘; on sait encore que ses écrits, attaqués par Prudence, et réfutés par saint Ambroise, furent mis en ordre et publiés par son fils, païen comme lui évidemment, en sorte que

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