‹ La Conspiration de CellamareChapitre 152 sur 166 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

débonnaire! » Oui je le suis, et je sens au bonheur que j'éprouve, que le pardon est encore la plus douce et la meilleure des vengeances. »

Je suis débonnaire moi , Je suis débonnaire.

Et lorsqu'on voulait pousser le prince à quelque acte de rigueur , il se plaisait à répondre par le refrain de cette chanson.

Telle fut cette conspiration de Cellamare, si célèbre à la fois et si méconnue; telle du moins deux années de recherches et de

travail l'ont présentée à nos yeux. Les historiens, privés des sources où ils pouvaient puiser la vérité, ou effrayés du nombre des pièces manuscrites en diverses langues qu'il fallait consulter , ont glissé sur cet événement sans l'approfondir, comme s'il était sans importance. Saint-Simon luimême , qui vivait dans l'intimité du régent, piqué du mystère dont s'était entouré l'abbé Dubois, va jusqu'à jeter du doute sur l'existence des documens les plus authentiques, tels que la lettre de Philippe Y au roi de France, lettre qui existe, tout entière de la main de ce monarque, aux archives des affaires étrangères. C'est d'ailleurs le sort des conspirations d'apparaître immenses quand elles sont couronnées du succès, II. 18

insensées et presque ridicules quand elles ne réussissent pas.

Si le régent eût été un prince vulgaire, il n'eût tenu qu'à lui de donner à la conjuration de Cellamare une sanglante célébrité (1). Sous des dehors légers qui appartenaient au caractère du tems , sous l'appareil des plaisirs et des fêtes, une nouvelle ligue s'était formée pour rétablir en France la domination espagnole ; et c'était dans l'ombre et de longue main que la politique de l'Escurial avait tendu le réseau

(1) « Il traita comme une intrigue ce que des hommes d'État moins humains et moins habiles auraient puni comme une conspiration. »

(Lacretelle.)

d'intrigues qui devait envelopper toute la France.

D'abord assise au chevet du lit de Louis XIV dont elle épiait la mort, elle avait donné l'ordre à son ambassadeur de circonvenir les dernières volontés de ce monarque , de faire fléchir les lois du royaume et d'arracher pour Philippe V la régence et la tutelle du jeune roi ; plus tard, déconcertée par le courage du duc d'Orléans , elle appela à son secours la guerre civile et la guerre étrangère. Tandis qu'elle cherchait à soulever l'Europe contre le cabinet du Palais-Royal , elle fomentait sourdement des troubles dans l'intérieur du pays , soudoyait les mécontens , excitait l'armée à la

révolte , les princes du sang à la trahison ,

les parlemens à l'oubli de leurs devoirs; enfin parjure à tous ses sermens, elle rêvait audacieusement la couronne de France.

Certes, jamais crime d'État ne fut mieux caractérisé : cependant qu'a fait le régent ? Du haut de sa pensée, il a mesuré la portée de ces coupables projets et les a divisés en deux parts, celle qui ne concernait que sa personne , et celle qui intéressait l'État.

Comme duc d'Orléans, son âme, dédaigneuse du danger et avide de clémence , prit plaisir à couvrir de son pardon et les ingrats qui avaient insulté lâchement à sa gloire, et les insensés qui avaient menacé sa puissance et sa vie.

Comme régent du royaume , dépositaire de l'autorité royale et premier gardien des

lois de l'État , de l'honneur du pays et des droits du jeune roi, il avait d'autres devoirs à remplir : il s'en est noblement acquitté. Il a confié aux champs de bataille le soin de venger les injures faites à la France , et la victoire a consacré la justice de sa cause. C'est que, malgré l'or et les caresses de l'Espagne, il n'avait jamais pu croire que les soldats français seraient infidèles à leurs drapeaux, les parlemens à leur dignité, la nation à sa haine pour l'étranger; il s'est souvenu qu'au tems de la ligue, la France avait fui le joug espagnol pour se jeter dans les bras d'Henri IV ; il n'a pas douté de l'honneur national, du dévouement de l'armée, de la probité des magistrats; et le peuple, touché de cette généreuse con-

fiance, l'en a récompensé par son amour et par son dévouement.

Si la conduite du duc d'Orléans , comme homme et comme prince, fut admirable dans ces graves circonstances , les résultats qu'elle entraîna furent d'un immense intérêt. Les prétentions de la maison d'Autriche au trône d'Espagne, celles du cabinet de Madrid aux possessions de l'empire en Italie, menaçaient l'Europe d'une guerre nouvelle; le czar, jaloux de l'Angleterre, était impatient d'élever par une victoire la Russie au rang des grandes puissances ; l'inquiet Charles XII, dont Albéroni avait invoqué le courage, brûlait de promener ses armes aventureuses sur les bords du Danube et du Rhin , et Philippe V , couvrant de ses

flottes l'Océan et la Méditerranée , essayait de ressaisir par l'intrigue une couronne d'où l'avait exclu la foi des traités et des sermens. La politique habile et puissante du régent triompha de tous ces obstacles. Par son alliance avec l'Angleterre , il imposa aux puissances du Nord; libre alors de se mesurer avec l'Espagne ? il lui apprit qu'on ne se jouait pas impunément des renonciations , et qu'il y avait quelque danger à toucher à la couronne de France; il renferma Philippe V dans les limites de ses droits et de ses États , le força à signer le traité de la quadruple alliance sur une base plus large, confirma ainsi les traités d'Utrecht et de Bade; et satisfait d'avoir rejeté dans l'impuissance d'un cloître le

prêtre turbulent qui voulait bouleverser le monde, il ne se réserva pour lui-même que la gloire de donner la paix à l'Europe, et de faire grâce à ses ennemis.

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