‹ La Conspiration de CellamareChapitre 164 sur 166 · II · texte numérisé non relu

II

partit, qu'il alloit du côté d'Orléans voir une terre qu'il avoit dessein d'acheter. Je crois qu'il alla en Poitou et en Anjou. Je ne me souviens pas qu'il m'ait dit qu'il ait poussé jusqu'à la Bretagne; mais je sais parfaitement qu'il ne m'a jamais dit qu'il eût fait aucune mention du roi d'Espagne, ni qu'il eût révélé, à qui que ce soit, les liaisons que j'avois avec l'ambassadeur. S'il l'a fait, ça été de son propre mouvement, et il me l'a entièrement caché.

Je ne sais dire autre chose de ce dernier voyage, si ce n'est qu'il fut question de plusieurs réflexions critiques sur le gouvernement, qui, je crois , furent faites verbalement; car je crois me souvenir qu'il m'a dit qu'il n'y avoit porté aucun écrit. J'ignore donc qu'il y ait eu aucun parti formé dans les provinces; mais j'ai su seulement qu'il y avoit de l'indisposition dans les esprits.

A l'égard de la Bretagne , je n'y ai eu de ma vie aucun commerce, et n'ai jamais vu que deux gentilshommes de cette province une seule et unique fois, et voici comment cela est arrivé. MM. de Bonamour et de Noyan , qui étoient exilés à Paris, me firent proposer de venir chez moi; mais, craignant que cela ne tirât à conséquence, je les refusai. Ils me firent dire qu'ils

me prioient au moins de trouver bon qu'ils me fissent la révérence dans les Tuileries, où ils savoient que j'allois souvent me promener les soirs après souper. J'y consentis, et un soir, après que la compagnie, qui étoit à la promenade avec moi, se fut retirée, je restai dans le jardin, où j'attendis ces messieurs, qui me joignirent un moment après. Ils m'entretinrent fort des affaires de la Bretagne et de leur mécontentement du maréchal de Montesquiou; ils me firent une proposition fort étrange, dont je leur fis voir le ridicule ; ils me demandèrent si je n'avois pas quelques liaisons avec l'Espagne; je leur dis que non , et leur cachai très-soigneusement mon commerce avec l'ambassadeur, ce que l'on ne doit pas avoir de peine à croire, puisqu'il eût été de la dernière imprudence de dire à des gens que l'on n'a jamais vus, et que l'on ne connoît pas, des choses de cette conséquence. Je leur fis seulement beaucoup decomplimens , et leur dis que je souhaitois fort que la noblesse eût satisfaction dans les choses qu'elle désiroit. Ils me parurent même fort fâchés de ce que je ne leur proposois rien, et de ce que je ne leur ouvrois aucun avis. Voilà la pure vérité sur cette visite , qui a été la seule fois que j'aie vu ces messieurs.

3f)6 pièces justificatives.

Il m'est revenu que M. Duglesquier, le troisième des gentilshommes exilés à Paris avec MM. de Noyan et de Bonamour, avoit dit en Bretagne qu'il m'avoit vue en particulier à Bercy, dans le jardin de madame la duchesse de Rohan, et que je lui avois promis beaucoup d'argent et de pierreries pour entretenir la révolte de Bretagne. C'est la plus noire des calomnies, et je demande en grâce à M. le Régent d'approfondir le fait; et s'il se trouve vrai que j'aie eu aucune conversation particulière avec lui , en quelque endroit que ce puisse être , et que je lui aie fait les moindres offres , je consens qu'on me fasse les punitions les plus sévères. Voici la manière dont j'ai vu M. Duglesquier. J'allai souper à Bercy, chez madame la duchesse de Rohan, avec plusieurs personnes dont je donnerai la liste si Ton veut ; comme je traversois la galerie avec toute la compagnie pour monter en carrosse, M. et madame de Rohan étant à mes côtés , je vis entrer un homme que je ne connoissois pas. Madame de Rohan me dit : « C'est M. Duglesquier, gentilhomme breton, qui m'a demandé en grâce de vous faire la révérence un moment. Je n'ai pas voulu qu'il assistât au souper que je viens de vous donner. Je lui ai seulement permis de se présenter à vous , lorsque

vous mouleriez en carrosse, comptant que cela n'étoit d'aucune conséquence. » Je fis la révérence de loin à M. Duglesquier, qui n'approcha pas de moi. Je lui fis un très-léger compliment, et continuai ma marche avec la compagnie et montai dans mon carrosse. Voilà le seul instant que M. Duglesquier a paru devant moi , et si quelqu'une des personnes qui étoient avec moi à Bercy peut dire que j'aie parlé un seul instant en particulier à cet homme , que j'aie disparu un seul moment, je consens, comme je l'ai dit, que M. le duc d'Orléans ne me fasse jamais de grâce.

Je savois que cet homme avoit la tête trèslégère, et c'étoit la raison pour laquelle il n'accompagna pas MM. de Noyan et de Bonamour dans la visite qu'ils me rendirent dans le jardin des Tuileries, parce que nous ne voulions pas, ni eux ni moi, qu'on sût qu'ils m'avoient vue, à cause qu'ils étoient fort suspects. Je n'ai jamais offert ni donné d'argent à qui que ce soit au monde , si ce n'est au baron de Walef , à qui j'envoyai, comme je l'ai dit, environ deux mille livres, que j'eus une peine infinie à ramasser. J en fournirai la preuve facilement en faisant voir les mémoires de toutes mes dépenses. Et comment aurois-je pu donner de mes pierreries ,

sans que M. Dubois s'en aperçût et plusieurs autres personnes qui en savent le compte ! Quelques diamans nauroient pas suffi pour la révolte dune province. Il les auroit fallu tous donner, et ce n'auroit pas été même un secours suffisant pour une telle entreprise. Enfin, je le répète, je n'ai jamais ni donné ni offert d'argent ni pierreries à qui que ce soit sans exception.

Tout ce que j'ai su de la Bretagne sur l'affaire d'Espagne, le voici. M. de Laval me dit un jour qu'il lui étoit revenu que plusieurs gentilshommes bretons , dans le tems des mouvemens de la province , avoient envoyé en Espagne offrir leurs services au roi, et lui faire des plaintes de ce qui se passoit à leur égard. M. de Laval ne nïe dit pas comment il l'avoit su. Il m'en parla comme d'une chose qu'il avoit apprise par hasard. J'avoue que je n'en crus pas un mot. Ce qu'il y a de bien certain , c'est que cela n'avoit pas le moindre rapport avec les démarches que j'avois faites, que je ne voulois pas absolument que l'on confiât à personne. On peut donc être sûr que l'affaire de Bretagne est absolument indépendante des choses dont je me suis mêlée, à moins que les personnes qui étoient dans ma confidence n'en aient abusé à mon insu , ce que

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je ne crois pas. M. le duc d'Orléans peut être assuré que je lui avouerois cette affaire comme les autres, si j'y avois la moindre part(i).

Voilà, dans la pure vérité, tout ce que j'ai fait et tout ce que j'ai su de la malheureuse affaire d'Espagne. Si quelques circonstances étoient échappées à ma mémoire , je supplie M. le duc d'Orléans qu'on me remette sur les voies, afin que je puisse me les rappeler pour lui en donner l'éclaircissement, que je lui ferai avec la même sincérité que je viens de faire ce détail; à l'égard de tout ce que je viens de citer, ce sont des faits certains qui sont très-présens à ma mémoire. Si quelqu'un en contredit la moindre circonstance, je supplie M. le duc d'Orléans de vouloir bien m'admettre à lui donner des preuves certaines de tout ce que je viens de lui avancer. Il verra quelle est ma sincérité et le désir

(i) «On peut juger par ces détails avec quelle légèreté Duelos reproche à la duchesse du Maine d'avoir conduit à l'échafaud les quatre Bretons qui furent exécutés à Nantes. Non-seulement la déclaration de madame du Maine est insignifiante, non-seulement elle ne dénomme aucun des quatre gentilshommes qui furent punis de mort, mais encore elle est postérieure de trois mois à l'emprisonnement de ces chefs de révolte et à l'établissement de la chambre royale à Nantes. L'iujustice de Duelos et de ses copistes sera encore plus avérée quand on consultera les troubles de Bretagne. » (Histoire de la Régence).

ardent que j'ai de réparer tous mes torts et de rentrer dans ses bonnes grâces.

Je dois une justification authentique à M. le duc du Maine, et qui me tient infiniment plus à cœur que ma liberté et que ma propre vie; c'est qu'il n'a jamais su le moindre mot de toutes ces intrigues, que je me suis cachée de lui plus que de personne au monde, que je lui ai toujours dit que mon commerce avec M. de Laval n'avoit été fondé que sur les affaires qui regardoient son rang, et que nous nous contentions, lui et moi, de parler des affaires du tems sans qu'il fût question d'aucune cabale. Je lui ai dit la même chose sur M. de Pompadour, et lorsque M. du Maine entroit dans ma chambre dans le tems que je parlois avec ces messieurs de ces sortes d'affaires , nous changions de discours. J'avoue que j'ai dit témérairement à l'ambassadeur d'Espagne que le roi son maître pouvoit être assuré de M. du Maine; mais je déclare que je l'ai dit de moi-même, et sans qu'il m'en ait jamais parlé. Je dois même dire que M. du Maine m'a défendu plusieurs fois de voir MM. de Pompadour et de Laval, par la crainte qu'il avoit qu'il ne m'embarquassent dans quelques intrigues. Je supplie donc M. le duc d'Orléans, avec les plus fortes instances, de lui rendre sa liberté

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sur le témoignage que je lui rends de son entière innocence.

Je n'aurois pas attendu si tard à rendre à M. du Maine la justice qui lui est due, si je n'avois eu à accuser que moi seule. J'ai donc été obligée d'attendre que je trouvasse un moyen de faire savoir à M. le Régent le désir que j'avois de me confesser entièrement à lui, pour lui marquer mon véritable repentir, sous la condition qu'il auroit la bonté de me donner parole qu'il pardonneroit à tous ceux qui avoient eu le malheur d'entrer dans cette affaire , ce qu'il m'a fait la grâce de m'accorder, en me faisant porter cette parole par M. de LaBillarderie, me promettant en même tems de me remettre à Sceaux comme j'y étois après le lit de justice , et de me rendre ses bonnes grâces, que je désire mille fois plus que ma liberté.

Je n'ai pas cru devoir mêler dans des faits aussi graves que ceux dont je viens de parler, un article très-peu important qui regarde un de mes valets de chambre, nommé Davranches. Dans le tems de l'affaire des princes légitimés, je lus, dans un lardon de Hollande, un article qui disoit que l'on alloit incessamment juger cette affaire. J'écrivis deux lignes qui contenoient à peu près ce qui suit : « On ne doute pas que

« l'on ne renvoie l'affaire des princes légitimés « à la majorité du roi , et on est persuadé qu'on « ne la jugera pas à cause des conséquences. »

Je donnai à mon valet de chambre ces deux ou trois lignes d'écriture et lui ordonnai d'aller en Hollande, et de tâcher de les faire imprimer dans une des gazettes. Il les donna à madame Dunoyer, qui les inséra dans le lardon appelé la Quintessence (i). Il est aisé de le savoir d'elle. Je crois même qu'il ne seroit pas difficile de retrouver ce lardon à Paris. Je jure que le voyage de mon domestique n'a eu aucun autre motif. On peut le savoir de lui-même. Pour ne rien omettre, je ne puis mempêcher de faire un récit très-long et très-ennuyeux sur l'abbé de Vérac. Outre que M. le Régent sait que c'est un fripon, j'ai conté plusieurs fois à madame la princesse, en détail, tous les efforts que cet homme a faits pour s'introduire chez moi , y envoyant une madame Dupuy pour m'en faire la proposition , et me faisant offrir par elle de travailler à tels ouvrages que je voudrois. Je n'ai jamais douté que ce ne

(i) Madame Petit-Dunoyer, calviniste réfugiée en Hollande, y tenait bureau de nouvelles et de calomnies. Elle renouvelait le rôle que Pierre Antin avait joué au seizième siècle. Le roi George ne venait jamais sur le continent sans la voir, et plusieurs souverains pensionnaient sa plume satirique.

fût un panneau que mes ennemis m'avoient tendu , et loin d'y donner , j'ai refusé net de voir l'abbé de Vérac, etlui ai fait dire que jen'avoispas besoin de sa plume, ne faisant composer aucun ouvrage. Cette même femme , après le lit de justice , trouvant un de mes gens dans la rue, lui dit que l'abbé de Vérac s'en alloit incessamment en Espagne, que si je voulois lui donner des commissions , il les exécuteroit fidèlement. Je fis fort gronder ce laquais de s'être chargé d'une pareille commission. J'en donnerai la preuve à M. le Régent quand il voudra. A l'égard du valet de chambre que j'envoyai chez lui, voici le fait : Un certain abbé , appelé Lecamus , qui m'avoit apporté quelques remarques qu'il avoit faites sur les affaires des princes légitimés , et qui par là s'étoit introduit chez moi, me vint avertir que l'abbé de Vérac étoit l'auteur d'un certain petit libelle , qui courut dans le tems de l'affaire des princes légitimés, par lequel on disoit qu'il n'appartenoit qu'aux Etats-Généraux de la décider. Je savois que l'on disoit que cet ouvrage avoit été fait chez moi; ce qui me donna envie de tâcher d'en avoir l'original de l'abbé de Vérac. Je chargeai ce même abbé Lecamus de faire ce qu'il pourroit pour me le faire donner ; mon dessein étant de le porter à M. le Régent pour

ma justification. L'abbé de Vérac, ayant envie de s'introduire chez moi, me fit promettre pendant long-tems , par la dame Dupuy, qu'il me donneroit cet ouvrage. Enfin , voyant que je ne pouvois le tirer de lui , j'envoyai un valet de chambre , nommé Davranches, qui prit un nom emprunté, dont je ne me souviens pas, et qui fit semblant d'avoir une généalogie à lui faire composer, afin de tâcher par la suite de lui attraper ce libelle. Mais comme l'abbé de Vérac eut de la défiance de cette première visite , j'abandonnai ce projet, qui ne me parut pas fort important. Cependant j'ai su que ce fripon avoit dit que j'avois voulu l'employer à beaucoup de choses , et principalement que j'avois voulu l'employer à faire un ouvrage contre le gouvernement dans le dessein de l'imputer à M. le Duc. Je me flatte qu'on ne me croit pas capable d'une action aussi basse et aussi indigne. Pour peu que l'on eût de soupçons, je demanderois en grâce que l'on confrontât l'abbé de Vérac, la dame Dupuy, l'abbé Lecamus , mon valet de chambre et mademoiselle Delaunay , à qui madame Dupuy a souvent parlé , et je ne dédaignerai pas d'être moimême confrontée plutôt que de laisser le moindre soupçon d'une chose aussi affreuse. Cette madame Dupuy, qui a voulu me parler deux ou trois

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fois de la part de l'abbé de Vérac , en me pressant de lui donner entrée chez moi, me dit de sa part que M. le Duc faisoit faire plusieurs ouvrages , et qu'il alloit faire beaucoup de choses contre nous. Je lui dis que , pour me prouver ce qu'elle m'avançoit de la part de l'abbé de Vérac, il falloit que je visse les écrits qu'il prétendoit que M. le Duc faisoit faire contre nous; qu'à moins de cela, il n'auroit pas l'entrée chez moi ; et jamais , en effet , je ne l'ai voulu voir. La veille que je fus arrêtée, madame Dupuy, à qui j'avois défendu plusieurs fois d'entrer dans ma maison, ne laissa pas que d'y venir , et ne voulut jamais s'en aller qu'elle ne m'eût parlé. Je la fis entrer un moment. Elle me dit que l'abbé de Vérac nié mandoit que j'allois être arrêtée, et M. du Maine aussi; qu'il y avoit plusieurs gardes-du-corps et plusieurs mousquetaires de commandés, et que, si je voulois voir l'abbé de Vérac, il me diroit plusieurs autres particularités. Quoique je n'eusse pas de peine à croire cet avis , qui me venoit de plusieurs autres endroits , je pensai néanmoins qu'il ne m'étoit donné qu'à mauvaise intention de la part de l'abbé de Vérac , et je ne voulus pas ie voir. Dès la première démarche qu'il a faite pour s'introduire chez moi , j'en ai rendu compte à madame la Princesse, comme je l'ai dit, et l'ai

ennuyée plusieurs fois de ces récits , que j'ai prié M. du Maine de faire de son côté à madame la duchesse d'Orléans, afin que l'abbé de Vérac, que je connois pour un fripon , ne me fît aucune affaire par des récits remplis de mensonges et de calomnies.

A l'égard de l'abbé Lecamus , je n'ai jamais reconnu qu'il fût un fripon. Il a feuilleté quantité délivres d'histoires, dont il m'a donné des extraits pour l'affaire des princes légitimés. Voilà tout le commerce qu'il y a eu entre nous.

«Je certifie avoir dicte ce Mémoire a M. de La Billarderie, qui contient la pure vérité (i). »

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