Camille Desmoulins, p
Il est possible, il est probable que le procès des Girondins qui s'annonçait ait été pour quelque chose dans l'absence de Danton. Mais s'il a pleuré, comme l'assure le cauteleux Garât, c'est moins encore sur les Girondins que sur lui-même. A l'heure où la Montagne triomphante demandait compte aux Brissotins de leur rôle équivoque dans le procès du roi, de leur folle diplomatie qui avait provoqué la coalition, de leur impuissance à repousser l'invasion, des intrigues et de la trahison de Dumouriez, de leurs attaques forcenées contre Paris, de l'accusation et du meurtre de Marat, de l'arrestation d'Hébert, du supplice de Chalier, de la révolte fédéraliste, Danton pouvait s'interroger sur ses propres responsabilités.
N'avait^l pas été longtemps l'ami, le complice de ce Brissot avec lequel il avait rédigé la pétition orléaniste du Champ de Mars, de ce Brissot dont l'influence l'avait porté au ministère ; n'avait-il pas été l'ami, le complice de ce Dumouriez qu'il avait défendu jusqu'au dernier jour contre l'évidence* ; ne s'était-il pas donné pour, tâche de réconcilier jusqu'à la fin Girondins et Montagnards ; n'avait-il pas retenu le bras des sections, n'avait-il pas prolongé par ses coupables ménagements le règne des ennemis de Paris ; n'avait-il pas essayé, le 2 juin, d'empêcher l'^rrestatfcn des
I . Voir, dans les Annales révolutionnaires de juillet-septembre 1918, l'article intitulé: « Une letlre de Dumouriez à Danton ».
22, n'avait-il pas ce jour-là blâmé Hanriot et brandi sur le chef de l'insurrection les foudres du Comité de salut public où il trônait, n'avait-il pas, le 7 juin, insisté à la tribune pour qu'on garantît la sûreté des députés détenus en leur donnant des otages, comme si la République devait traiter avec la Gironde d'État à État?
Oui, Danton devait se dire que les Sans-Culottes n'avaient pas oublié, que le procès des Girondins était un peu son procès à lui Danton, qu'il ferait bien de ne pas rester à Paris pendant que ses protégés seraient sur la sellette, de peur qu'il ne prît fantaisie à leurs accusateurs de le mettre en cause, lui aussi, comme un complice ou comme un complaisant.
Il a pleuré, disent ses pitoyables historiographes. C'est bien possible. C'était le 26 septembre que le grand assaut dantoniste contre le Comité de Salut public avait échoué. C'était d'hier que dataient les premières attaques d'Hébert. Danton se voyait déjà montant derrière les Girondins les degrés del'échafaud. Il n'allait pas àArcis pour oublier, «mais pour se faire oublier.
Peut-être y avait-il à sa fuite une autre raison encore, une raison dont aucun historien jusqu'ici n'a parlé parce qu'elle est restée enfouie dans les cartons des archives.
Le 19 du premier mois de l'an II, le 11 octobre 1798, deux jours avant que Danton demandât son congé, Hérault de Séchelles faisait arrêter et incar-
78 ÉTUDES ROBESPIEBRISTES
cérer à La Force un agent du Comité de Salut public nommé Louis Comte, par les soins duquel un des lieutenants du général Wimpffen, chef des fédéralistes du Calvados, avait révélé à Hérault et à Billaud Varenne des relations récentes que Danton aurait eues avec les Girondins révoltés et le projet qi^ils auraient combiné de concert pour rétablir la royauté.
Y a-t-il un rapport, autre chose qu'une coïncidence, entre les révélations et l'arrestation de Louis Comte et le congé, de Danton ? La question vaut la peine d'être posée, encore que ce soit une romanesque histoire que celle de cet accusateur inédit de Danton.
Dans les nombreuses suppliques qu'il adressa de sa prison au Comité de sûreté ^générale pour se justifier et obtenir sa mise en liberté, Louis Comte a fait sa propre biographie. On peut penser qu'il Ta embellie, mais les éléments subsistent qui permettent de la rectifier, au moins sur certains points.
Il avait 4o ans en 1794, étant né à Varennes en Saône-et-Loire en 1753. Son père, fils d'un vigneron du hameau de Cercot, était ^ devenu notaire royal et avait exercé à Moroges^ d'abord, puis à Varennes. Lui-même Louis Comte est qua-
lifié dans les actes de négociant, mais j'ignore quel commerce il avait jamais exercé.
Son existence fut plutôt mouvementée. Avant la Révolution, dit-il, « des magistrats prévaricateurs, n'écoutant que la faveur et non la justice », lui avaient fait perdre un procès « qui était tout pour lui » , et, « pour Tempêçher de se pourvoir en cassation », avaient fait demander par sa mère une lettre de cachet contre lui*. Sa mère, pour des raisons que Comte ne dit pas, avait satisfait au désir des magistrats. Elle avait demandé la lettre de cachet qu'elle finit par obtenir au bout de trois ans d'instances, « sur des allégations aussi fausses que calomnieuses ». Comte fut donc enfermé quatre ans par ordre du ministre Breteuil au fort de Trescou en Bas-Languedoc. Pendant 27 mois il fut mis au cachot, chargé de fers, pour le punir d'avoir réclamé contre sa détention. Pendant qu'il était en prison, « ses ennemis », probablement ses parents sur lesquels il est vraiment trop discret, se faisaient, « par un acte capté à sa mère », substituer son bien dont elle le privait.
Sa mère morte, il croyait être libéré. Mais la duchesse de Rohan, « sous prétexte que libre il tuerait les détenteurs de son bien », le fit maintenir en prison. La Révolution fit tomber ses
I. Extrait jde rinterrogatoiro de L. Comte joint à sa lettre à\i II prairial an II. Arch. nat., F"^ 4653 .
8o ÉTUDES ROBESPIEBBISTES
chaînes le 3 juin 1789'. 11 salua l'ordre nouveau reconnaissance et enthousiasme. Quand le rce fut institué, il s'empressa de se débarrasser 9 femme qui l'avait a trahi, opprimé et pillé ». Libliait d'ajouter que sa femme, Benoite LOulin, s'était auparavant retirée chez sa mère - se soustraire à ses mauvais traitements, que i mai 1790 il s'était présenté à Ameugny chez sUe-mère où habitait sa femme, qu'il les avait pées toutes les deux et leur avait extorqué Francs, et que, quelques jours plus tard, il était nu faire une nouvelle scène', amte n'avait pas manqué de se jeter dans le vement révolutionnaire. Le premier dans sa mune, dit-il, il arborait les couleurs nationales, ssipait en juillet 1789, au bourg de Cormatin, parti considérable de brigands qui avaient é les châteaux. 11 donnait ensuite l'exemple de )rmation des gardes nationales. Il oubliait, il vrai, de rappeler que la garde nationale de [uatin, qu'il avait formée, ne lui eut aucune nnaissance. N'écrivit-elle pas au Comité de stitution , le aS septembre 1 790, pour demander le port de l'uniforme fût interdit à Louis ite, qui troublait et excitait les habitants, et d'ailleurs avait été condamné par le bailliage ituD à un ■ supplice infamant » et banni pour ans par le Parlement de Dijon ^1 Je n'ai pas pu
Archives nationalea, F' 3887».
Arch. nat., D"' 5g.
DANTON ET LOUIS COMTE 8l
savoir si les ennemis de Comte disaient ici la vérité, « s'il avait été réellement condamné à un supplice infamant )>. Quoi qu'il en soit, Comte comprit qu'il devait quitter un pays où il était mal vu. Il s'enrôlait en septembre 1791 dans les volontaires de Saône-et-Loire, mais il ne restait que peu de temps sous l'uniforme. Il était renvoyé presque aussitôt comme homme marié.
Louis Comte vint alors à Paris, à une date que je n'ai pu déterminer avec exactitude. Il se trouva presque immédiatement, sans qu'il dise à la suite de quelles interventions, employé par le gouvernement à des missions de confiance. Le ministre des Affaires étrangères l'envoya en Savoie au printemps de 1792. En juin, il était à Chambéry. Le major de la place le faisait arrêter comme espion et menaçait de le faire pendre. Il se tira d'affaire cependant et revint à Paris en juillet. Dubois- Crancé lui avait confié à son retour une lettre pour Paris. 11 portait aussi à l'Assemblée législative des pétitions « d'où dépendait le salut du Midi )). Par malheur, à son passage en Saône-et- Loire, le procureur-syndic d'Autun J.-B. Lambert, que Comte traite de contre-révolutionnaire, le fit arrêter et garder en prison pendant quarante jours. Il ne fut remis en liberté qu'après le 10 août ; mais- Lambert son ennemi porta plus tard la tête sur l'échafaud,
Merlin de Thion ville projetait d'organiser le
Ma'Biez. — Conspiration. 6
Sa ÉTUDES nOBESPIEHniSTES
bataillon des tyrannicides. Comte lui écrivit pour s'y faire admettre. Peu après, il était chargé d*ane nouvelle mission à Tarmée des Alpes. II participait à la révolution de Genève en décembre 1792 et en janvier 1798. Le général Biron lui prescrivait ensuite de visiter les côtes de la Méditerranée, depuis Villefranche jusqu'à Toulon et Marseille. Il était à Oneille en mai 1793. Auparavant, en avril, quand il apprit la trahison de Du mouriez, il offrit aux représentants Jagot et Grégoire de partir pour la Belgique exterminer le traître ! Il y avait du Tartarin dans ce Bourguignon*.
Il se rendit ensuite avec Dagobert à l'armée des Pyrénées-Orientales, revint à Paris à la veille du 3i mai et fut chargé en juillet par Hérault de Séchelles d'une mission du Comité de Salut public dans la Normandie soulevée par les Girondins.
II partit le 8 juillet 1798, participa, dît-il, à la bataille sans larmes de Brécourt et, avec 26 chasseurs mal armés et 8 paysans des Andelys, prit à l'ennemi deux hommes et un cheval. Il se rendit ensuite à Caen pour espionner les chefs fédéralistes qui y séjournaient encore, mais fut découvert
I. Le 7 avril 1798, au moment où s'organisa le Comité de Salut public, un citoyen Lecomte est nommé premier commis au bureau de la correspondance avec les commissaires aux armées (^Actes, t. III, p. i33). Est-ce le même personnage que le nôtre P
^ss
et emprisonné, le 12 juillet « sur les insinuatioi>s de Barbaroux qui se repentait de lui en avoir trof) dit ». Il resta en prison jusqu'à l'arrirée de la petite armée de la Convention, le 27 juillet*. A r«n croire, il aurait manqué d'être lanterné par \e% autorités fédéralistes qui auraient mis en délibération s'il ne serait pas guillotiné « par représailles de Charlotte Corday ».
Comte raconte ensuite qu'à peine remis en liberté, il arrêta l'aide de camp de Wiinpffen, Saint-Front, qu'il le conduisait à Paris quand il fut lui-même arrêté par ordre des représentants Lindet, Duroy et Bonnet, en août 1798. Il ne pat jamais, dit-il, deviner la raison de cette arrestation qui était la cinquième qu'il éprouvait en deux ans. Il suppose qu'il fut victime de ce quelque manœuvre obscure d'un traître ou d'un envieux ».
Ici nous pouvons contrôler les affirmations de Comte et suppléer à son silence, volontaire ou non.
Robert Lindet, Duroy et Bonnet ont expliqué, dans une longue lettre datée de Caen, le 10 août ] 793, les raisons pour lesquelles ils avaient oru devoir arrêter l'agent du Comité. Comte, disentils, s'était mis à la recherche des « intrigues secrètes » qui avaient agité le Calvados. Il s'était
1 . Voir l'eaLirait des registres clés écroot de la viU» de «GMii, aux Archives nationales, WSSq. D'après oe dooinMst, Lents Comte, se disant marchand de yin, fut arrêté, attendu qu'il n'avait pas de passeport et qu'il était « plus que suspect ».
84 ÉTUDES BOBESPIERRISTES
attaché à Saint-Front et Pavait arrêté. Mais « il parait que cette arrestation a été un mélange d'intrigues ». Saint-Front voulut avoir une lettre de recommandation de Bertèche * et Comte à son tour sollicita un post-scriptum en sa faveur au bas de la même lettre. Bertèche, qui était un bon enfant, permit qu'on « dictât à son secrétaire une lettre de recommandation adressée aux représentants du peuple pour annoncer les services rendus par Saint-Front. Au-dessous de cette lettre était un post-scriptum qui annonçait la bonne conduite du citoyen Comte, qui était chargé d'expliquer l'énigme »•
Énigme en effet que cette double recommandation donnée, sur le même document, au fédéraliste Saint-Front et à l'agent du Comité de Salut public qui le mettait en arrestation. Les représentants Lindet, Duroy et Bonnet crurent comprendre l'énigme et firent consigner le prisonnier et son gardien chacun sous la surveillance d'un gendarme. Ayant pris des informations sur Comte auprès de l'état-major de la 6* division, ils en reçurent cette réponse, que le citoyen Comte était « un homme qui pouvait être utile, mais qui pouvait être dangereux », autrement
I . Sur Bertèche dit la Bretcche, consulter Fétude de M^ Ghuquet dans Études d'histoire, a* série. Bertèche s'était couvert de gloire à Jemappes, avait été félicité par la Convention et récompensé pour sa b«lle conduite. Son régiment avait été entraîné en son absence dans le parti fédéraliste, mais, à son retour, s'était rangé du côté de la Convention.
dit un personnage équivoque. Ils interrogèrent Comte et ses réponses achevèrent de les 'indisposer. Comte leur dit* qu41 avait « répandu quelques assignats «""pour provoquer un mouvement populaire qui avait éclaté à Caen sous prétexte du haut prix des denrées, dans les derniers jours du règne des fédéralistes. Il ajouta que ce mouvement avait pour objet de forcer le département à licencier ses troupes. Les représentants estimèrent que cette agitation était inutile et qu'elle pouvait être très funeste, qu' « il pouvait en résulter les plus grands désordres ». Comte leur parut un individu dangereux. Ils le remirent en liberté, mais ils le renvoyèrent à Paris en avertissant le Comité de Salut public des motifs de leurs soupçons * : « Nous croyons devoir vous dire notre avis : ce citoyen servirait bien un roi, une cour corrompue, il a de grands moyens. Mais le peuple peut-il beaucoup compter sur de pareils agents? Examinez-le, jugez-le. Nous pensons qu'on ne peut trop l'observer et le surveiller... Des hommes tels que le citoyen Comte ne nous ont rendu aucun service, ils auraient nui dans quelques autres départements... »
Bref, pour Lindet, Duroy et Bonnet, Comte était un intrigant, un aventurier. Le récit de su vie, que nous avons tracé d'après ses propres lettres, n'est certainement pas pour dém&ntir la
I. Aulard, Actes du Comité de Salât public, t. V, pp. SaS-SaS.
mauvaise impression qu'il fit aux représenlanls.
A cette époque, il était dangereux de déplaire
aax maîtres qu'oo servait. L'excès de zSIe était
avsfli suspect que la négligence. Comte n'allait
pas tarder à en faire la cruelle épreuve. Sans
le Comité de Salut public continua à l'em-
11 lui fit acquitter, par un arrêté duSosep-
1793, une somme de 6670 livres repré-
le remboursement de ses dépenses au
6 sa mission en Normandie. Mais Comte
B est suspect. Ignorant les préventions
est l'objet, il s'efforce malgré tout de se
utile.
it appris, pendant qu'il était en prison à jue les fédéralistes entretenaient des coriances à Paris, il se mit à son retour ii la :he de leurs correspondants, « d'autant, t-il, qu'il m'était revenu certaines choses [lant Danton qu'il était essentiel d'éclair-
Bonteraplus tard en ces termes le résultat investigations qui, malheureusement pour ent fructueuses ;
allet, tante de Barbaroux, était au bourg d'Éga-
'es relatives à sa déleitiion. Cahier d'une vingtaine do rch, nal., F' 465i.
lité*, je crus devoir m^introduire auprès d'elle et j*y réussis, bien persuadé que j'y ferais quelques découvertes. Je ne tardais pas à y voir un nommé Mézières ^ qui me dit qu'il avoit été adjudant général de Wimphen ■dans le Calvados, je crus devoir saisir cette occasion de découvrir Wimphen et l'arrêter ; je témoignais à l'adjudant n'avoir aucune rancune contre lui et désirer que la Convention, connoissant son mérite, lui pardonnât et lui donnM le commandement d'une armée.
En somme. Comte opérait avec Mézières comme il avait opéré avec Saint-Front. Il le flattait pour en obtenir des renseignements. Il se disait prêt à lui rendre des services, à le réconcilier avec le parti triomphant. Peut-être était-il à moitié sincère, peut-être aussi se préparait-il en cas de revirement une contre-assurance ?
Mais laissons-le continuer son récit :