‹ La conspiration de l'étrangerChapitre 45 sur 75 · I- Ces bulletini Mit · texte numérisé non relu

I- Ces bulletini Mit

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l88 ÉTUDES ROBESPIEBBISTES

mations n'étaient que des fleurs de rhétorique ! Ah ! quelle triste engeance que celle qui gourernaît alors la France et qui menait l'Europe tambour battant !

Sybel du moins, par habitude professionnelle, s'était posé la question de Tauthenticité du document sur lequel il appuyait ses démonstrations. Mais il se Tétait posée pour la forme et il l'avait résolue par l'affirmative : ce Je ne sais si cet exposé a été imprimé à Paris comme semble l'indiquer l'introduction*. Je le connais par une copie envoyée au gouvernement prussien qui a été publiée alors à Berlin et qui, jamais que je sache, n'a été démentie ». Ainsi Sybel avait eu en mains une édition berlinoise du rapport de Saint-Just et il avait aussi connu la copie manuscrite sur laquelle celte édition avait été faite à l'époque. Cela ne lui avait pas paru étrange que le gouvernement

I . Le rapport était précédé de cet avertissement : ce A mes concitoyens. Puisque des traîtres ont osé violer les secrets ^a Comité de Salut public pour calomnier mes sentiments, puisque Hérault de Séchelles m^a 'accusé sourdement, c'est publiquement que je me justifie. Voilà l'opinion que j'ai manifestée au Comité : mes concitoyens jugeront si mes sentiments appartiennent au modérantisme, aux ultra-révolutionnaires, et si je me suis écarté en rien du pur patriotisme. — Saikt-Just, membre du Comité de Salut public. » D'après ces lignes, ce serait Saint- Just qui aurait. publié lui-même son discours, pour répondre à de soi-disant rumeurs répandues par Hérault, qu'il aUait faire arrêter (Hérault fut arrêté dans la nuit du a 3 au 2 4 ventôse). Il n'est pas besoin de dire qu'il est impossible de trouver aucun exemplaire du rapport, qui aurait été publié à Paris en l'an II.

UN FAUX RAPPORT DE SAINT-JUST 189 prussien se fût ainsi constitué bénévolement l'éditeur de Sainl-Just. Sorei n'avait pas lémoigné plus d'étonnement.

Essayons d'être un peu plus curieux que ces deux pontifes de la science historique.

La première fois qu'il est question du prétendu rapport de Saint-Just, c'est dans une lettre que Francis Drake, chargé d'affaires d'Angleterre à Gênes, écrit à lord Grenville le 2^ avril 1794. Drake envole au ministre des Affaires étrangères d'Angleterre le dii-huitième bulletin qu'un agent des princes lui communiquait de Vérone et qui contenait soi-disant un récit inédit des discussions dont le Comité de Salut public était le théâtre'. Au dix-huitième bulletin était joint le texte du discours que Saint-Just aurait prononcé le n mars précédent contre Deforgues, contre ses agents et contre les neutres. Drake, dont Ir crédulité était égale à celle de MM. Sorel e Sybel, avait cru d'emblée à l'authenticité de V pièce. Illa trouvait naturellement excellente pou les intérêts delà coalition et il proposait à Gren ville de l'imprimer sans retard. « Sa publication disait-il, peut servir très essentiellement la causi

I. Ces bulletins ont été publiés par VHiitorical maniueripi cominission, dans un recueil intitulé : The manuicripU of J.-E ForUscat praemed al Dropmore, vol. II, London. 189^. Con Eulter, sur leur valour, dea études de MM. Glapham (EnglU hislorieal reaieie de janvier 1897); A. Aulard (La Riwilulio /rnnfaiie, de février 1897); H. Glagau (ffijiorùeAe ZeibeAri^

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commune. Elle fera échec au progrès de la corruption française dans les États neutres en inspirant aux gens qui reçoivent habituellement l'argent français la crainte d'être découverts. » 11 recommandait de faire imprimer le rapport de telle sorte qu'il fut impossible de se douter de quelle source il provenait. J'ignore si Grenvillé suivit le conseil qui lui était donné par Drake et si le discours de Saint-Just fut imprimé en Angleterre. Mais il est certain que les autres gouvernements coalisés, qui recevaient eux aussi le bulletin de Vérone, l'ont fait imprimer à leurs frais. M. Sybel nous a appris déjà qu'il avait été édité par les soins du gouvernement prussien à Berlin. Le marquis de Manfredini écrivait de Florence, le 28 juin 1794, à Paolo Greppi : « Si vous n'avez pas vu une brochure imprimée en Italie (cela se voit au papier, aux caractères et aux erreurs) sous le nom d'un rapport de Saint-Just, dans laquelle il est dit des horreurs du Danemark, de la Suède, des Suisses, de Venise, de Genève, de la Toscane..., si vous êtes curieux de la voir, je vous l'enverrait » Paolo Greppi, moins crédule que Drake, vit aussitôt la supercherie. Il écrivait à son père, le 22 juillet 1794, que ce soidisant discours était présenté comme un extrait

I . La correspondance de Paolo Greppi a été publiée par G. Greppi, à Milan, en trois volumes, sous le titre : La RtvoUizione franeese nel carteggio di un osseruatore italiano, 1900- 1904. Voir t. I, p. 343.

du Moniteur du 7 juillet \ qu'il courait l'Italie depuis plus d'un mois. Il ajoutait qu'il n'était évidemment pas l'œuvre de Saint-Just, « mais une imposture composée par l'habile marquis d'Antraigues, l'agent des princes émigrés, qui tantôt résida en Suisse, tantôt à Vérone, et avec lequel notre gouvernement de Milan entretient une correspondance confidentielle » ; et, pour achever ses révélations, il terminait ainsi : « Il y a un mois et demi, pour discréditer les puissancesr neutres, il composa son soi-disant rapport de Saint-Just. Le marquis Malespina me l'apporta à Venise. Je le lus et je découvris immédiatement l'imposture^ ».

Ce jugement fait honneur au bon sens et à la perspicacité de l'observateur italien qui l'a porté sur le moment même. L'Italie a toujours été la terre classique de l'esprit critique.

Il faut dire qu'à ce moment-là la France avait encore des diplomates dignes de ce nom, chez qui « la carrière » n'avait pas encore tué l'intelligence. Notre ambassadeur en Suisse, le célèbre Barthélémy, ne se laissa pas prendre un instant à la mystification. Il annexa dédaigneusement à sa dépèche du 12 thermidor (3o juillet 1794), le prétendu rapport de Saint-Just qu'on faisait cir-

I . Inutile de dire que le Moniteur ni aucun journal français ne renferme la moindre mention du prétendu rapport de Saint- Just.

a. Greppi, 1. 1, p. 365-366.

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culer, dit-il, à la diète de Frauenfeld*. Bâcher, notre agent à Baie, avait éventé la mèche au même instant^. Pour effrayer Hénin, notre agent à Constantinople, l'ambassadeur d'Espagne à Venise, Las Gazas, lui envoya l'extrait du prétendu discours où Saint-Just l'avait menacé de la guillotine. Il ne semble pas que Hénin se soit laissé épouvanter'.

Jacob, notre chargé d'affaires à Venise, eut aussi connaissance du faux discours de Saint-Just, où il était si malmené. Il en parle en ces termes dans sa dépèche du 26 prairial (i^ juin 1794)- « Le but de cette satire, plus mauvaise encore que méchante, dirigée contre tous les agents de la République dans les pays neutres, est d'inquiéter les puissances sur les dispositions du gouvernement français à leur égard et de les pousser par la crainte et par le dépit dans le parti de la coalition. Pour peu que le libelle eût été fabriqué avec un peu d'art, l'abandon très ccyinu où nous sommes, notre détresse que nous ne pouvons plus cacher, eussent été très propres à accréditer les atrocités gratuites que le publiciste éhonté met dans la bouche de Saint-Just contre nous en particulier. Mais le piège est si grossier et la diatribe si platement dégoûtante que personne ne

I. Papiers de Barthélémy» publiés par Jean Kaulek, t. IV, p. 217.

a. Ibid.» p. 331.

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