‹ La conspiration de l'étrangerChapitre 70 sur 75 · Mémoires de Barère, i843, t. II, pp. aa7-a3o · texte numérisé non relu

Mémoires de Barère, i843, t. II, pp. aa7-a3o

divîdus. L'âme, la sagesse, la probité, la bienfaisance : voilà les principes de la gloire qui percent le plus; et Platon, Newton et Rousseau sont aussi bien ou mieux connus de nous à l'âge de 2 1 qu'Alexandre et César, qui doivent leur renommée plus aux grands traits de leurs caractères qu'à leurs conquêtes.

Pourquoi donc ne pas proposer de la part de la France aux sept provinces des Hollandais, aux dix provinces des Autrichiens ; à Liège,

Aux électorets ecclésiastiques sur le Rhin et à tous les autres pays enclos entre le Rhin et la France :

Que, s'ils veulent profiter promptement de l'occasion, la France les aidera de devenir un gouvernement fédératif sous un Congrès, sauf à eux à s'amalgamer ou non après, l'un avec l'autre, pour leurs gouvernements particuliers ; pourvu toujours que tout . mâle d'une âge convenable aura le droit de voter pour le choix du gouvernement, et particulier et fédéra tif, c'est-à-dire sans rejeter les sans-culottes de l'un côté, ni les privilégiés de l'autre, tous étant hommes. Dans ce pays là, il faut commencer ; l'universalité des voix est un bon principe, et l'exclusion des privilèges ne fera, comme auparavant, que des tumultes. Un gouvernement à trois quarts libre deviendra bientôt libre tout à fait, dans cet âge d'avancement, comme a prouvé la France.

L'à-propos d'un tel fédération peut mettre de votre côté une masse de huit ou neuf millions d'hommes, qui d'eux-mêmes feront conquête de leur pays contre les coalisés, sans faisant payer les frais à la France. La France tirera de là la gloire, l'économie, la paix dans le moment, un rempart dans le futur, et donnera le modèle de l'émancipation de l'Allemagne, c'est-à-dire du monde. — Pour sçavoir le bon de ce projet, il faut considérer le peu de mal qu'il renferme, et le comparer avec d'autres projets.

Si se trouve que je ne vous dégoûte pas, je prendrai

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de temps en temps la liberté de vous écrire, par le canal de vos ministres. Je puis me tromper et sur les objets et sur les moyens ; mais je ne puis pas me tromper en me persuadant que des mesures nobles et fortes briefement proposées, ne vous déplairont, quoique vous les auriez devancées par des meilleures.

J'ai donné assez de preuves que je puis garder le secret, car me voilà à quarante-quatre, presque inconnu, quoique toujours mêlé dans de grandes cboses avec de grands hommes.

Salut et fraternité.

Genève, a 6 messidor an II.

Signé: Benj. Vaughan*.

Cette pièce prouverait, au dire de Barère, la trahison de Robespierre : « Qu'on dise mjaiintenant que Robespierre n'avait pas de relations avec l'étranger, avec le gouvernement anglais et qu'il n'aspirait pas à la dictature demandée en sa présence aux deux Comités, en messidor an II, par Saint-Just ! »

Barère ne se souvient plus qu'il a approuvé le rapport d'Herman "concluant à l'innoncence de Vau-: ghan. Il ne se souvient pas davantage qu'il a signé avec Carnot, Prieur (de la Côte-d'Or), Billaud et Collot, tous thermidoriens, l'arrêté qui a remis Vaughan en liberté et qui l'a autorisé à passer en Suisse.

I . La lettre originale de M. B. Vaughan fut décachetée et lue au Comité de Salut public, qui fit constater le fait par la signature de deux de ses membres, en ces termes : Adressée à Robespierre et décachetée au Comité le g thermidor. Signé : B. Barère. J. Billaud (Note de Barère).

Pour les besoins de sa cause, parce qu'il faut expliquer devant la démocratie les raisons pour lesquelles il a participé à la chute de l'Incorruptible, Barère invente maintenant les histoires les moins vraisemblables. Le même Vaughan, qu'il innocentait avant Thermidor, devient un agent de Pitt. Pitt l'a chargé de proposer une paix qui renfermerait la France dans ses anciennes frontières. « Voilà un espion de haut parage qui commence par proposer le démembrement de la France, la fédération de l'Allemagne, enfin l'abandon de la Belgique et de la limite du Rhin... »

Il suffit de lire la lettre de Vaughan pour s'apercevoir que Barère en détourne le sens. Ce qu'il propose, ce n'est nullement de démembrer la France, c'est d'organiser avec ses conquêtes une série de républiques vassales qui « mettront de son côté une masse de huit à neuf millions d'hommes ». Mais l'imagination de Barère voit immédiatement ces huit ou neuf millions d'hommes des républiques sujettes servir d'appui ou de marchepied à l'ambition de Robespierre.

Le romande Barère ne pouvait prendre quelque couleur de vraisemblance que si Benjamin Vaughan devenait un ami, un correspondant habituel de Robespierre. Barère ne manqua pas d'affirmer que, pendant son séjour à Passy, Vaughan « allait souvent chez Robespierre », et c'est à Barère que M. Alger a emprunté ce renseignement que rien ne confirme et que tout dément.

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Tout est inexact dans ce passage des Mémoires de Barère. Il prétend que Vaughan arriva à Paris a au début de messidor », quand il était arrêté dès le début de prairial. Il prétend que le Comité de Salut public « chargea la commission du ministère des Affaires étrangères de surveiller cet Anglais ». C'est la commission des administrations civiles, représentée par Herman, qui fut chargée de l'enquête. Il prétend que « les rapports furent que cet envoyé secret n'allait que chez Robespierre, et qu'on croyait qu'il n'avait été choisi par M. Pitt dans le parti de l'opposition que pour tromper la police de France et pour obtenir plus de crédit auprès de Robespierre ». Le rapport d'Herman, que nous avons publié^ dit tout le contraire. Il innocente Vaughan et le représente comme une victime de Pitt. Il ne fait aucune allusion aux visites que Vaughan aurait faites à Robespierre avant son arrestation. Il dit formellement que Robespierre ne s'est occupé de l'aflFaîre que parce qu'il était momentanément chargé de la direction du bureau de la police administrative* Enfin il n'est pas exact que le Comité de Salut public ait ordonné que Vaughan « sortirait du territoire français dans les vingt-quatre heures ». Barère, qui a rédigé la fin de l'arrêté et qui l'a signé le premier, ment ici avec effronterie. Si Vaughan a été autorisé à passer en Suisse, c'est que Vaughaa l'avait lui-même demandé.

Avant que Barère n'essayât de tirer parti, dans

ses Mémoires, de la lettre de Vaughaû, Billaud Varenne, son acolyte, avait déjà tenté de s'en faire une arme contre sa victime. Le lendemain même de la mort de Robespierre, le 1 1 thermidor, devant les jacobins épurés et peu nombreux, Billaud s'était efforcé de justifier le fait accompli :

Ce monstre [Robespierre], de concert avec Saint-Just et Gouthon, devait se partager l'empire. Antoine Couthon régnait dans le Midi, Lépide Saint-Just au Nord et CatUina Ropespierre au Centre. Une lettre (Tun membre du Parlement d^ Angleterre vient d^en instruire les Comités. Cet étranger qui, ne pouvant plus, disait-il, supporter le despotisme de sa patrie, était passé en France, lut amené à Paris et Robespierre voulait qu'il fût envoyé à la mort. On demanda à l'entendre; il divagua, ne donna point de notions utiles, ne cita que les membres aristocrates du Parlement d'Angleterre, et ne parla pas d'un seul membre du parti de l'opposition. 11 finit par demander un passeport pour se rendre en Suisse ou dans la Nouvelle-Angleterre, où il voulait, disait-il, établir une république. Robespierre devint son prolecteur et prétendit que c'était un excellent citoyen. 11 obtint, en effet, du Comité, un passeport pour la Suisse. C'est ce même individu qui a écrit à Robespierre une lettre dans laquelle il est dit qu'il faut ménager la caste privilégiée, ne pas mettre les sans-culottes au niveau de la noblesse, et

autres assertions contre-révolutionnaires * .

Le commentaire de Billaud Varenne, on le voit, est assez différent de celui de Barère. Robespierre n'est plus représenté au début comme Tami de Vaughan. Bien au contraire, Robespierre voulait

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