ÉTAT-MAJOR DE LA
PLAGE DE PARIS Le a3 octobre 1812.
« Monseigneur,
(( Votre Altesse est sans doute instruite de Tévénement qui vient d'arriver ; le général Hulin vient d'être assassiné par un général Malet ; toutes les
^ Cambacérès (Jean-Jacques Régis de), homme d'État, né à Montpellier en 1753, député de THcrault à la Convention et
troupes étaient mises par lui en mouvement pour consigner les autorités. Je donne les ordres nécessaires pour rétablir l'ordre.
« J'attends ceux de Votre Altesse.
« Agréez, Monseigneur, Thommage de mon respect.
« DoucET. »
a Le général Hulin n'est que blessé à la tète*».
Sur ces entrefaites, Real ^ arrivait à rhôtel et confirmait la stupéfiante nouvelle à l'archichancelier, tout étourdi d'un si fabuleux coup de théâtre. — « 11 n'y a pas de doute, dit-il, les conspirateurs vont venir me massacrer. »
Et vite il envoie ordonnances sur ordonnances
aux Cinq-Cents, second consul après brumaire ; sous l'Empire, archictancelier, prince, duc de Parme ; aux Cents jours, pair et ministre de la Justice. En i8i5, il fut exilé comme régicide, ce qui est faux : dans le procès de Louis XVI, il r avait déclaré coupable, mais il avait demandé la suspension du décret jusqu'à la fin des hostilités, et s'était prononcé pour le sursis de Texécution. A sa mort, en 1824, une ordonnance royale voulut enlever à ses héritiers ses lettres et ses papiers, ce qui fut l'occasion d'un procès célèbre.
* Papiers de Cambacérès, Arch. nat.
2 Alors adjoint au ministre de la police. Il habitait l'hôtel n^ I de la rue de Verncuil, à proximité par conséquent de Cambacérès.
I'aH la conspiration de MALET
au ministre Clarke, et lui signifie « qu'il répond sur sa tête de la sûreté de sa personne ; qu'en sa qualité de chef du gouvernement il lui ordonne de prendre les mesures les plus promptes, les plus extrêmes, pour préserver sa personne et faire arrêter les scélérats qui osent se révolter contre l'Empereur *».
Mais déjà des estafettes envoyées par Laborde annonçaient que la conspiration était étouffée^ et que tout rentraitdansl'ordreaccoutumé.
A la hâte, Cambacérès quitte l'hôtel, traverse la grande ville bouillante de fièvre, et il gagne le palais de Saint-Gloud, résidence de l'Impératrice, où s'empressaient d'arriver les conseillers de la Couronne, tous essoufflés de frayeur et de serments.
La princesse reçut avec une sorte d'impassibilité et d'indifférence les graves nouvelle» qu'on lui apportait. Elle se disposait à monter à cheval et elle parut fort contrariée
A Cité par Montgaillard. Hist. de France, t. Vif, p-, i3^
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d'être ainsi dérangée dans sa quiétude et ses projets de promenades. « Qu'auraientils pu me faire? dit-elle avec une sorte de hauteur à l'archichancelier. Je voudrais bien savoir ce qu'ils auraient pu faire à la fille de l'Empereur d'Autriche ! » Cambacérès, sortant un peu de ce calme solennel qui jamais ne le quittait, lui répondit assez aigrement : « Ma foi, Madame, Votre Majesté est bien heureuse de voir les événements d'un œil aussi philosophique, car elle sait sans doute que le projet du général Malet était de mettre le roi de Rome ^\yyi Enfants-Trouvés^ », pour y être élevé jusqu'à sa première communion et être mis ensuite en apprentissage. L'idée de Malet était sans doute
1 M™e d'Abrantès, loc. cit., p. i36. On trouva, en effet, dans la pocbe de Malet un plan rédigé par lui qui réglait ainsi le sort du roi de Rome et arrêtait que pour Marie-Louise « on devrait décider la chose plus tard ». L'hospice des Enfants-Trouvés se trouvait, depuis 1809, n^ 74 rue d'Enfer, dans Tancienne maison de VOratoire fondée en i65o pour le noviciat de cette illustre congrégation. La rue d'Enfer, aujourd'hui rue Denfert-Rochereau, devait sa dénomination à une porte dite de Fer, établie en face le palais des Thermes, lors de la construction de l'enceinte de Philippe-Auguste, et détruite en 1684^
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de le faire porter au tour * par un planton.
Lorsque Cambacérès fut de retour à Paris,
* La législation qui réglait le sort des enfants trouvés venait d'être établie par le décret du 19 janvier 181 1.
Sous l'empire de ce décret, des tours furent ouverts dans les différents hospices. Chaque tour se composait d'une sorte de boîte assez spacieuse pour recevoir l'enfant abandonné. La personne qui avait pris sur elle la responsabilité de l'abandon arrivait furtivement la nuit, déposait son fardeau, tirait une sonnette et s'éloignait sans être inquiétée. Le berceau mobile avait tourné sur lui-même, et l'enfant délaissé se trouvait dans une salle, en présence d'une sœur de la charité qui lui donnait les soins convenables.
Malgré notre peu de penchant pour l'histoire conjecturale, il est permis ici de nous demander ce qui serait arrivé si Malet eût triomphé. A ce sujet, Rovigo, qui fut acteur dans le drame, témoin des événements et particulièrement à même de juger de l'état des esprits, s'exprime ainsi dans ses Mémoires :
« Sans le contre-temps qui lui lit manquer l'arrestation du ministre de la Guerre, et qui me rendit aussitôt à mes fonctions, le général Malet aurait été maître de beaucoup de choses en peu de moments, et dans un pays si susceptible de la contagion de l'exemple. Il aurait eu le trésor, qui était riche dans ce temps-là, la poste et le télégraphe, et il y avait cent cohortes de gardes nationaux en France. Il aurait su, par l'arrivée des estaffettes de l'armée, la triste situation où étaient alors les affaires, et rien ne l'aurait empêché de saisir l'Empereur lui-même, s'il était arrivé seul, ou de marcher à sa rencontre, s'il avait été accompagné.
« Malgré cela, Malet n'aurait pas joué longtemps le rôle d'un nouveau Cromwell, parce que la fourberie aurait été reconnue, et que tout le monde en France était las de mouvements; vraisemblablement, il aurait bientôt été seul pour consolider l'exécution de son projet.
« Mais ce danger dont la tranquillité publique fut menacée était grand, et l'on reconnut, malgré soi, un côté faible dans notre position que chacun croyait mieux affermie. » Rovigo, loc. cit., p. 40.
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le gouvernement composé des ministres et des grands dignitaires s'assembla sous sa présidence et arrêta ce qu'il y avait à faire, ce L'archichancelier, avec son art d'adoucir les aspérités, de neutraliser les propositions extrêmes, ce qui est du bon sens, mais ce qui n'est pas toujours de la justice, fit décider la formation d'une commission militaire à laquelle furent déférés plus de vingt prévenus. En réalité, il n'y avait qu'un coupable, car, outre l'attentat politique que le général Malet avait essayé de commettre, il avait renversé presque mort à ses pieds un homme qui, heureusement, n'en mourut pas. Mais les généraux Lahorie et Guidai, entrés volontiers sans doute dans son projet, entrés toutefois sur l'articulation d'un faux auquel ils avaient cru, d'ordres supposés qu'ils avaient admis, n'étaient des coupables ni devant Dieu ni devant les hommes. C'étaient à la vérité des officiers d'un grade élevé, et fort suspects ; ils avaient participé assez longuement à un attentat, soit ; mais si pour eux un doute pouvait naître, pouvait-il y en avoir
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un seul à Tégard du commandant de la lo® cohorte, le colonel Soulier, brave militaire qui avait appris la mort de Napoléon avec chagrin, y avait ajouté foi et avait obéi^? » N'était-ce pas le cas aussi des vingt-deux autres prévenus?
Le lendemain, quoique à peine remis de leurs angoisses et de leur frayeur, le prince archichancelier et les ministres célébraient dans un splendide festin donné au Rocher de Cancale^y Theureuse issue d'une aussi vigoureuse bastonnade qui, du crépuscule au jour, avait failli mettre bas l'Empire. Gambacérès (( s'y rendit en grand costume ; toutes les issues de ce grand cabaret étaient obstruées
* ïhiers, loc. cit., p. 624,
* Dans la rue Montorgueil, à l'angle de cette rue et de la rue Maudar n^ 2. C'étaient là que les membres du Caveau tenaient leurs séances et que se réunissaient les viveurs, les fameux de PEmpire et de la Restauration, Romieu, James Rousseau, Horace Raisson, etc. Là ont chanté Piis, Desaugiers, Parny, Desfontaines, etc. Là Béranger est venu apporter ses premiers essais.
par des équipages en grande livrée », et une atmosphère de gaieté exhilarante emplissait les salles du légendaire restaurant, où le fameux Baleine offrit à ses convives tous les chefs-d'œuvre de son répertoire ; « l'un des ministres se montra même en grande loge à l'Opéra », comme s'il se fut agi « de rassurer les bons Parisiens, en leur montrant que les ministres étaient sains et saufs, ainsi que le gouvernement^ ».
^ Montgaillard, loc. cit., p. i33.