LE JUGEMENT
Quatre jours après la conjuration, le 27 00tobre, à sept heures du matin, le procès s'ouvrit dans la grande salle des Conseils de guerre ^ La commission militaire se composait% outre le président général Dejean, de cinq juges, tous officiers supérieurs. Malet parut le premier, suivi des vingt-trois autres inculpés, chacun assisté d'un gendarme. Le
^ Rue du Cherche-Midi, alors n® 34, aujourd'hui n^ 37. Disons en passant, si cela peut intéresser le lecteur, que cette appellation bizarre venait d'un cadran, placé dans cette rue, près duquel on avait peint des gens « cherchant midi à quatorze heures ».
^ La Commission militaire était ainsi composée : président, le général de division Dejean ; juges, le général de brigade Dériot, le général de brigade Henri, le colonel Géneval, le colonel Moncey et le major Thibaut ; rapporteur, le capitaine Delon» Moniteur du 3o octobre 181 a.
I4a L\ CONSPIRATION DE MALET
capitaine rapporteur Delon donna lecture de l'arrêt, et, tout de suite, les débats s'ouvrirent.
Interrogé le premier, Malet répond avec beaucoup de calme : son attitude est noble sans emphase et ferme sans arrogance, et ses réponses au président sont superbes d'abnégation et de sérénité. Il assume sur sa tête toutes les responsabilités du complot; il reconnaît les pièces pour les avoir fabriquées, et il affirme hautement que les officiers assis avec lui sur le banc de l'accusation sont absolument innocents,
— Alors, quels sont vos complices ? lui dit le président Dejean.
— La France entière ; vous même, monsieur le président, si j'avais réussi, riposte Malet avec un air de grandeur et de fierté.
Lahorie prend son rang dans la procession qui va suivre : « J ai été trompé comme le préfet de la Seine et le ministre lui-même. Pourquoi ne sont-ils pas à mes côtés ?
ce J'avais vu, ajouta-t-il,ledix-huitbrumairef
LE JUGEMENT i/|3
une révolution qui s'était faite de la même manière. En effet, un grand nombre de troupes obéissaient au général Malet, non pas comme une troupe accoutumée à obéir à un gouvernement qui ne se croit pas dans un état de fausse position ; tous les officiers qui sont ici présents peuvent l'attester; ils obéissaient comme on obéit communément. Paris était dans un état de tranquillité absolue. Il était grand jour... J'ai pu me tromper; j'ai pu croire le Sénat assemblé; j'ai pu croire qu'il formait un gouvernement nouveau ; je me suis trompé. Demandez à un corps entier d'officiers qui sont ici ; je ne doute pas de leur bonne foi à tous ; ils étaient dans un état de crédulité absolue*. »
* Procès-verbal du jugement. Le docteur Luys, dans une étude sur la Crédinté sociale^ n'a pas manqué d'exprimer son opinion sur ce qui s'était passé d'étrange, au point de vue psychologique, à Paris en 1812. « Les études sur l'hypnotisme, dit-il, mettent à nu un état d'âme spécial, la suggestibilité, la crédivité, qui existe à l'état normal chez certains groupes humains, et qui vit avec leur substance et se révèle çà et là, à certaines périodes de l'existence. Cette crédivité spéciale est plus ou moins forte suivant les âges, suivant les moments variés de la vie, suivant le milieu ambiant, suivant certaines conditions professionnelles (les fonctionnaires^ les militaires
Ce système de défense est aussi celui de tous les autres accusés, et particulièrement du colonel Soulier, qui déclare que la mort de TEmpereur lui a fait verser des larmes, que son émotion était telle qu'il n'a rien compris
et toutes les carrières disciplinées en sont des exemples journaliers) ; elle constitue le fond commun de la neurologie humaine et une force active automatique toujours latente, toujours en puissance, que les conducteurs d'hommes savent toujours plus ou moins canaliser à leur profit; c'est l'élément fondamental du gouvernement des âmes ; c'est l'immense puissance de la bêtise humaine qui se déroule en action !
Dans cet ordre d'idées, quoi de plus étrange, au point de vue psychologique, que ce qui s'est passé à Paris en 1812, au sujet de la conspiration du général Malet ? Il y a là un exemple de la crédivité humaine des plus manifestes, et qui donne une idée bien nette du pouvoir rayonnant d'un esprit vigoureux, fascinateur, sur des esprits aptes à la suggestion ! C'est une action comparable à celle du rayonnement de la lumière sur une plaque photographique qui enregistre tout ce qu'on lui présente sans réaction. N'a-t-on pas vu un homme d'une énergie rare, le général Malet, ayant mûri un projet de conspiration contre le gouvernement de l'Empereur, qui était à ce moment à son apogée, le mettre à exécution, et chercher inopinément des complices chez des généraux détenus à ce moment à la prison de la Force et les embaucher dans son complot, en leur racontant les faits les plus invraisemblables, qu'ils acceptent sans chercher à les vérifier ! Il leur fait voir un faux sénatus-consulte, qui les met à sa disposition, en leur annonçant la mort de lEmpereur.
Tous ces officiers acquiescent, ils sont suggestionnés, et, sans discuter, ils se mettent sous ses ordres, acceptent des missions et suivent passivement, par habitudes hiérarchiques, les instructions reçues ; ils sont acquis et prêts à l'action.
Chose bien plus étrange ! alors que cette échauffouréepure-