SES CONDITIONS PRÉALABLES | SA FORME SPÉCIALE EN ANGLETERRE
Le gouvernement de Cabinet est une rareté, parce qu’il nécessite un grand nombre de conditions préalables. Il exige la coexistence, chez une nation, de plusieurs traits qu’on ne rencontre pas souvent dans le monde et dont on devrait faire l’analyse avec plus de soin qu’on ne le fait souvent. On s’imagine qu’une certaine intelligence et quelques vertus simples sont les conditions qu’il suffit de réaliser. Sans doute ces qualités intellectuelles et morales sont nécessaires, mais il y a bien d’autres choses qui sont nécessaires encore. Un gouvernement de Cabinet est le gouvernement d’un comité élu par la législature, et par conséquent il doit remplir des conditions de deux ordres : premièrement celles qui sont essentielles, par sa nature, à tout gouvernement électif; et en second lieu celles que réclame ce genre particulier de
gouvernement électif. Il y a les conditions préalables communes au genre, et d’autres conditions particulières à l’espèce.
La première condition préalable que suppose un gouvernement électif, c’est la confiance mutuelle des électeurs. Accoutumés à accepter pour gouvernants des ministres élus, nous sommes portés à nous imaginer que le monde entier aurait facilement des dispositions analogues. L’état de nos connaissances et la civilisation ont fait chez nous assez de progrès pour qu’instinctivement et sans raisonner, presque sans en avoir conscience, nous accordions à un certain nombre de personnes le droit de choisir nos * gouvernants pour nous. Cela nous paraît la chose la plus simple du monde. Et cependant c’est l’une des plus graves.
Ce qui indique particulièrement l’état de demi-barbarie chez un peuple, c’est le sentiment général de méfiance et le caractère soupçonneux qu’on y remarque. Les hommes , à part d’heureuses circontances de temps et de pays, tiennent par de fortes racines au sol natal ; ils pensent comme on y pense, et ne peuvent souffrir une autre manière de penser.
La paroisse voisine elle-même est pour eux un objet de soupçons ; ses habitants ont des usages qui, pour offrir avec les leurs des différences imperceptibles, sont néanmoins différents; ils ont un accent particulier, ils emploient certains mots qui leur sont propres, la tradition leur attribue une foi équivoque.
Et si la paroisse voisine donne ainsi prise aux soupçons, le comté voisin y prête beaucoup plus. Là on signale un commencement de maximes nouvelles, de pensées nouvelles, d’habitudes nouvelles; cette limite qui de temps immorial sépare les deux comtés fait pressentir l’existence d’un monde étranger. Si l’on a des préventions contre le comté voisin, on a pour les comtés éloignés une méfiance absolue. « Il vient de là des vagabonds » , voilà ce qu’on en sait, et l’on n’en connaît rien de plus. Les habitants du Nord parlent un dialecte qui ne ressemble pas au dialecte du Sud ; ils ont d’autres lois, une autre aristocratie, une vie autre. Aux époques où l’idée des pays lointains n’olfre rien à l’esprit , où le voisinage est chose de sentiment et la localité objet d’une véritable passion, on ne peut concerter une coopération entre des pays éloignés, même pour des intérêts vulgaires. Les habitants de ces pays n’ont pas mutuellement assez de confiance dans la bonne foi, dans le bon sens et dans le bon jugement de leurs voisins ; ils ne peuvent assez compter les uns sur les autres.
S’il ne faut pas attendre cette coopération pour les affaires ordinaires, il n’y faut pas compter à plus forte raison pour l’acte le plus sérieux de la vie politique, c’est-à-dire le choix du pouvoir exécutif. S’imaginer que le Northumberland, au xin° siècle, aurait consenti à s’allier avec le comté de Somerset pour choisir un magistrat suprême, c’est une idée absurde; ces deux pays seraient à peine
tombés d’accord pour choisir un bourreau. Aujourd’hui même, si l’objet qu’on poursuit avait quelque chose d’ostensible, aucun des districts séparés ne l’accepterait. Mais dans une élection de comté, jamais on ne dit : «Le but de notre réunion est de choisir un dé- » légué pour nous représenter dans ce corps particu- » lier que les Américains appellent un collège électo- » ral, pour l’assemblée qui doit nommer notre pre- » mier magistrat, lequel remplace chez nous leur pré- » sident. Les représentants de ce comté se réuniront » avec ceux des autres comtés, villes ou bourgs pour » élire nos gouvernants.» Une explication aussi catégorique eût été impossible autrefois, et on la regarderait même comme bizarre et excentrique si elle était donnée aujourd’hui. Par bonheur le procédé électoral est si indirect, si caché, l’introduction de ce procédé s’est faite d’une manière si graduelle et si latente, qu’on remarque à peine combien est énorme le degré de confiance politique que nous nous accordons les uns aux autres. Le crédit commercial le plus étendu semble, à ceux qui l’accordent, chose naturelle, simple et ordinaire ; on ne le raisonne pas, on n’y songe guère ; le crédit politique le plus étendu a quelque chose d’analogue ; nous donnons notre confiance h nos compatriotes sans réfléchir à cet acte.
Une seconde et très-rare condition du gouvernement électif, c’est le calme de l’esprit national, c’està-dire cette disposition d’esprit qui permet de traverser, sans perdre l’équilibre, tout ce que renferment
d’agitations nécessaires les péripéties des événements. Jamais, à l’état de barbarie ou de demi-civilisation, un peuple n’a possédé cette qualité. La masse des gens sans éducation ne pourrait pas aujourd’hui, en Angleterre, écouter paisiblement ces simples paroles : «Allez, choisissez vos gouvernants » ; semblable idée les affolerait et leur ferait appréhender un danger chimérique ; une tentative d’élection aboutirait forcément à quelque usurpation de pouvoirs. L’avantage incalculable des institutions imposantes dans un pays libre, c’est qu’elles empêchent cette catastrophe . Si la nomination de nos gouvernan ts se fai t sans troubles, c’est grâce à l’existence apparente d’un gouvernement non soumis à l’élection. Les classes pauvres et ignorantes, celles qui sont plus sujettes aux agitations et aux égarements qui les suivent, s’imaginent en toute conscience que la reine gouverne. Impossible de leur expliquer la différence qu’il y a entre régner et gouverner ; les mots nécessaires pour l’exprimer n’existent pas dans leur langue, et les idées nécessaires pour en pénétrer le sens n’existent pas dans leur esprit. Cette distinction établie entre le pouvoir suprême et le rang suprême est un raffinement qu’elles ne peuvent pas même concevoir. Elles s’imaginent être .gouvernées par une reine héréditaire, et gouvernant par la grâce de Dieu, tandis qu’en réalité elles sont gouvernées par un cabinet et un parlement composés d’hommes de leur propre choix et sortant de leurs rangs. Les traits saillants de
la dignité imposent le respect, et souvent des individualités qui, sans cela, n’auraient aucun crédit en profitent pour gouverner à la faveur de ce sentiment.
Enfin la troisième condition de tout gouvernement électif, c’est ce qu’on peut nommer la raison instinctive. Par là j’entends une faculté qui implique l’intelligence mais qui en est pourtant distincte. Un peuple entier appelé à choisir ses gouvernants doit être capable de se représenter clairement les objets éloignés. Ordinairement le caractère divin qu’on attribue à un roi ne permet pas qu’on se fasse de sa personne une idée exacte. On s’imagine que l’être à qui on rend hommage a une supériorité de nature autant que de position; on le déifie par le sentiment comme autrefois on le déifiait par la doctrine. Cette illusion a été et est encore d’un avantage incalculable pour la race humaine. Elle l’empêche, il est vrai, de choisir ses gouvernants, car les hommes ne peuvent s’illusionner au point d’accorder ce tribut de leur sentiment à un homme qui était hier leur égal et qui peut le redevenir demain, à un homme qu’ils ont en définitive choisi pour être ce qu’il est. Mais quoique cette superstition empêche l’élection directe des gouvernants, elle rend possible l’existence des gouvernants qui ne sont pas élus. Un peuple ignorant s’imagine que son roi ceint d’une couronne auguste, sacré à Reims par l’huile sainte, ou appartenant à la descendance des Plantagenets, est un être différent de ceux qui ne descendent pas d’une maison royale,
qui n’ont ni couronne ni caractère sacré. Il croit fermement que cet être a un droit mystique à leur obéissance; et, i’i ce titre, il lui obéit. C’est seulement plus tard, quand le monde s’est étendu, quand l’expérience des peuples s’est élargie, quand ils ont plus de sang-froid dans la pensée, que l’autorité d’un gouvernant choisi d’une façon visible peut obtenir son plein exercice.
Ces conditions rétrécissent beaucoup le domaine des gouvernements électifs. Mais les conditions préliminaires qu’exige un gouvernement de Cabinet sont encore plus rares. Un tel gouvernement, outre qu’il lui faut renfermer les conditions déjà mentionnées, doit rencontrer encore une bonne législature, c’està-dire une législature capable d’élire une administration habile.
Or une législature capable est une rareté. Toute législature permanente, tout mécanisme dont l’action constante a pour but de faire ou d’abroger des lois, bien que ce soit à nos yeux une institution fort naturelle, ne s’en écarte pas moins des idées traditionnellement admises par l’humanité. La plupart des nations se font de la loi un idéal qui la présente soit comme un don de la Divinité, par conséquent invariable, soit comme l’effet d’une habitude fondamentale, legs du passé qu’il faut transmettre intact à l’avenir. Le parlement anglais, dont les fonctions principales consistent à faire des lois, n’avait pas ce caractère autrefois. C’était plutôt un corps chargé de
conserver la loi. La coutume du royaume, cette loi originelle transmise par les ancêtres, cette loi confiée aux soins des juges, ne pouvait être modifiée sans le consentement du parlement; on était donc assuré qu’elle ne subirait ses changements que dans les circonstances graves et dans les cas tout à fait particuliers. On estimait que le parlement n’avait pas tant pour objet de modifier les lois que de s’opposer à leur modification. Tel était en effet son emploi réel.
Dans les sociétés primitives, il importe plus d’avoir des lois fixes que de les avoir bonnes. Toute loi faite chez un peuple, aux temps d’ignorance, renferme nécessairement beaucoup d’erreurs et entraîne beaucoup de conséquences fâcheuses. Les perfectionnements de la législation ne se trouvent, ni ne sont même bien utiles, dans une société grossière, péniblement occupée et à vues étroites. Mais alors, il y a un besoin impérieux de stabilité. Que l’homme puisse recueillir les fruits de son travail, qu’on reconnaisse les lois sur la propriété, sur le mariage, que tout le train de la vie marche dans une ornière connue d’avance, tel est le souverain bien dans les âges primitifs et le désir suprême de l’humanité aux époques de demi-civilisation. Ces temps-là demandent moins l’amélioration des lois que leur fixité. Les passions y ont une telle violence, la force y est si entreprenante et le lien social si faible que, pour frapper les yeux par un auguste spectacle, rien ne vaut alors l’ inaltérabilité *de la loi nécessaire au maintien de l’ordre.
Aux premiers âges de la société humaine, tout changement est regardé comme funeste et l’est en effet le plus souvent. Les conditions de la vie y sont si simples et si invariables qu’un bon ensemble de règles y suffit, pourvu que les hommes s’en rendent bien compte. La coutume est lè premier obstacle à la tyrannie. Cette fixité routinière des usages sociaux qui irrite si fort les novateurs modernes, parce qu’elle entrave les perfectionnements, sert de digue aux usurpations. L’idée des nécessités politiques n’a pas encore fait son apparition ; on ne conçoit les abstractions de la justice que faiblement et vaguement; on demeure obstinément attaché comme à un moule aux usages transmis, c’est une nécessité pour conserver intacte et en bon état la vie fragile qui s’y modèle.
En un temps pareil, une législature toujours occupée à faire et à abroger des lois, aurait offert une anomalie et un danger. Mais dans l’état actuel du monde civilisé, ces difficultés disparaissent. Les aspirations des Etats civilisés les portent à réclamer qu’on approprie les lois aux mœurs, qu’on adopte la législation du passé aux besoins nouveaux d’un monde qui varie maintenant chaque jour. Il n’est plus nécessaire de conserver des lois mauvaises, parce qu’il est devenu nécessaire d’avoir des lois. La civilisation est assez forte pour qu’il soit permis de greffer sur elle des perfectionnements au moyen des lois. Cependant, envisagée dans son ensemble, l’histoire démontre que
si les bons Cabinets sont rares, c’est parce qu’il y a moins encore de législatures dont l’action soit continue.
D’autres conditions limitent en outre le domaine où peut se rencontrer un gouvernement de Cabinet. Il ne suffît pas qu’il y ait une législature, il faut que cette législature soit capable, qu’elle veuille élire et conserver un bon pouvoir exécutif. Et la chose n’est pas très-facile. Ce n’est pas que nous nous proposions l’entreprise d’étudier l’organisation laborieuse et compliquée, dont on trouve déjà l’exemple dans la Chambre des communes, et dont on a tracé avec plus de détails le libre développement dans les projets formés pour améliorer cette Chambre. Nous ne songeons en ce moment ni à la perfection, ni à ce qui est excellent, nous bornant à rechercher seulement les conditions suffisantes de capacité.
Ces conditions sont au nombre de deux : d’abord il faut avoir une bonne législature ; ensuite il faut la conserver bonne. Ces deux problèmes n’ont pas une liaison aussi intime qu’on pourrait le croire à première vue. Pour conserver une législature dans toute sa valeur, il est nécessaire de lui donner un travail sérieux qui l’occupe. Qu’on emploie la meilleure assemblée à ne rien faire, les membres de cette assemblée se disputeront à propos de rien. Où finissent les grandes questions, commencent les petits partis. Et l’État le plus heureux, s’il a peu de nouvelles lois à faire, peu de lois anciennes à abroger, et des rela-
lions étrangères peu compliquées, éprouve une difficulté considérable à employer une législature. N’ayant rien à décréter, rien à régler, cette législature court grandement le risque, toute autre affaire lui manquant, de se livrer à des querelles sur la partie de sa tâche qui concerne les élections. Des disputes relatives aux ministères occuperont tout son temps, et ce temps pourra être mal employé ; une suite continue d’administrations faibles, incapables de gouverner et peu propres au maniement des intérêts publics, viendra se substituer à ce qu’un gouvernement de cabinet doit procurer quand il fonctionne bien, c’est-à-dire un nombre suffisant d’hommes capables, se maintenant assez longtemps au pouvoir pour déployer leurs capacités. Déterminer exactement la somme d’affaires n’ayant pas trait aux élections qu’il faut confier à un parlement chargé d’élire l’exécutif, voilà qui n’est guère facile. 11 n’y a ni chiffres ni statistique dans la théorie des constitutions. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’un parlement, s’il a peu d’affaires à traiter, ne peut être aussi bon qu’un parlement dont les affaires sont nombreuses, à moins que sous tous les autres rapports il ne soit bien meilleur que ce dernier. Un parlement médiocre s’améliore beaucoup au frottement des grandes affaires, mais s’il n’a pas d’affaires importantes, il doit être intrinsèquement d’une nature tout à fait supérieure, pour ne pas marquer son existence d’une manière déplorable.
S’il est difficile de conserver une législature en bon
état, il est évidemment plus difficile de l’obtenir telle tout d’abord. Deux sortes de nations sont aptes à choisir un bon parlement. C’est, en premier lieu, la nation où le peuple est intelligent et à son aise. Là où ne se trouve point ce qu’on nomme Y honnête pauvreté, là où l’éducation est répandue et où l’intelligence politique est commune, rien n’est plus facile pour la masse du peuple que d’élire une bonne législature. Les traits principaux de cet idéal se présentent dans les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale et dans tous les États libres de l’Union. Ces pays ne connaissent pas Y honnête pauvreté; l’aisance matérielle s’obtient là bas à un degré que nos pauvres d’Angleterre n’imaginent pas, et s’obtient facilement avec de la santé et du travail. L’éducation y est trèsrépandue et s’y répand rapidement. Partis ignorants de l’ancien monde, les émigrants, arrivés dans leur nouvelle patrie, ont souvent l’occasion d’apprécier les avantages intellectuels dont ils sont eux-memes dépourvus, et ils souffrent de leur infériorité dans un pays où l’éducation élémentaire est si commune.
La plus grande difficulté qu’on éprouve dans des régions aussi nouvelles est uniquement le fait de la géographie ; en général la population est éparse, et partout où la population est éparse la discussion devient difficile. Mais même dans un pays très-grand, comme nous en comptons en Europe, un peuple réellement intelligent, réellement bien élevé, réellement à son aise, se formerait bientôt un bon courant d’opi-
nions. On ne peut douter queles États de la Nouvelle- Angleterre, s’ils formaient un pays séparé, auraient une éducation, une capacité politique et une intelligence moyennes, telles que n’en posséda jamais la majorité chez aucun peuple aussi nombreux. Dans un État de ce genre, où le peuple est capable de choisir une législature, il est possible et presque facile de la choisir bonne. Si les États de la Nouvelle- Angleterre formaient une nation séparée ayant un gouvernement de Cabinet, ils se feraient dans le monde, par leur sagacité politique, une réputation égale à celles qu’ils ont pour leur prospérité générale.
La structure de ces États est, il est vrai, fondée sur le principe de l’égalité, et il est impossible qu’aucun État de ce genre puisse satisfaire entièrement et rigoureusement un théoricien politique. Dans tous les États de l’ancien monde, l’égalité n’est qu’une fiction légale presque toujours en désaccord avec les faits. Théoriquement, tous les hommes ont les mêmes droits politiques, et ils ne peuvent les exercer que s’ils ont une égalité de sagesse. Mais aux débuts d’une colonie agricole, cette hypothèse est aussi voisine de la vérité que l’exigent les besoins de la politique. Dans un pays de cette sorte il n’y a pas de grandes propriétés, pas de grands capitaux, pas de classes aristocratiques, chacun a de l’aisance et une vie simple, et nul n’est supérieur à son voisin. Ce n’est pas artificiellement que l’égalité s’établit
dans une colonie nouvelle; elle s’établit par ellemême. On raconte que parmi les premiers colons de l’Australie occidentale, quelques-uns, qui étaient riches, prirent à gages des ouvriers et voulurent se donner le luxe d’équipages pour se promener. Mais ils eurent bientôt à se demander s’ils pourraient s’arranger de manière à vivre dans leurs voitures. Avant que les maisons de leurs maîtres eussent été construites, les ouvriers étaient partis, ils se bâtissaient des maisons à eux-mêmes et cultivaient eux-mêmes leurs terres, abandonnant leurs maîtres avec leurs équipages. Ope ce fait se’soit exactement passé ainsi, je l’ignore ; en tout cas, les faits de ce genre sont arrivés des milliers de fois.
On a souvent essayé de transplanter aux colonies, avec ses nuances de classes, l’image de la société anglaise ; on a toujours échoué dès les premiers pas. Les classes grossières des bas fonds ont bien vite senti qu’elles étaient les égales des classes placées au haut de l’échelle ou même qu’elles leur étaient supérieures ; elles ont changé de position, laissant les gentillàtres s’arranger à leur façon ; la base de la pyramide venant à manquer, le sommet croulait aussitôt et disparaissait. Dans l’enfance d’une colonie agricole, qu’il y ait ou non une démocratie politique, il y a nécessairement une démocratie sociale ; la nature se charge de la créer sans le concours de l’homme. Mais avec le temps la richesse s’accroît et l’inégalité commence. A et ses enfants sont industrieux, ils prospèrent ; B et ses
enfants sont paresseux, ils échouent. S’il s’établit des manufactures sur un grand pied, et la plupart des pays jeunes s’efforcent d’en établir même au moyen des droits protecteurs, la tendance à l’inégalité s’en accroît d’autant. Le capitaliste arrive seul à une grande fortune, ses ouvriers forment la foule ayant peu de ressources.
Après quelques générations bien élevées il se crée plusieurs variétés de classes, il se trouve un millier d’aristocrates ou quelques dizaines de mille, composant une classe dont l’éducation est supérieure au milieu d’un grand peuple dont l’éducation est ordinaire. En théorie, il est désirable que cette classe qui a plus de richesse et de loisir, ait une influence plus grande ; une constitution parfaite trouverait un expédient habile pour accorder aux idées délicates de cette classe une action puissante sur les idées plus grossières de la foule, mais dans la marche présente du monde, quand toute la population d’un pays est aussi instruite et aussi intelligente qu’elle l’est dans le cas que j’ai supposé, on n’a pas à s’occuper de résoudre ce problème. Les grands États, presque jamais, si ce n’est dansdes moments de transition, n’ont été gouvernés par l’aristocratie de la pensée ; et si l’on obtient qu’ils se laissent gouverner par une pensée d’une capacité convenable, on peut déjà se féliciter. On aura fait plus qu’on ne pouvait espérer, bien qu’on pût désirer davantage 4 En tous cas, un État isocratique, c’est-à-dire
où tout le monde vote et où tout le monde vote de la même façon, peut, si l’éducation y est solide et l’intelligence répandue, offrir certainement matière à un gouvernement de Cabinet. Il satisfait à la condition essentielle du système, car il a un peuple capable de choisir un parlement chargé de choisir lui-même le pouvoir exécutif.
Supposons le cas où la masse du peuple n’est pas capable d’élire le parlement, et c’est ce qui arrive dans le plus grand nombre des nations, l’exception à cette règle étant fort rare, comment alors un gouvernement de Cabinet est-il possible ? Il est possible alors seulement chez les peuples que je nommerai les peuples respectueux. On a regardé ce fait comme étrange, maisc’est unegrande vérité, qu’il y a des nations chez lesquelles la multitude, moins habile politiquement que le petit nombre des privilégiés, désire être gouvernée par eux. La majorité numérique, soit par habitude, soit de propos délibéré, peu importe, est disposée et même ardente à déléguer le pouvoir de choisir ses gouvernants à une certaine minorité d’élite. Elle abdique en faveur de cette élite, elle obéit volontiers à ceux qui ont la conüance de cette aristocratie intellectuelle. Elle reconnaît pour ses électeurs au second degré, chargés comme tels de choisir ses gouvernants, les membres d’une minorité bien élevée, capable et qui ne trouve pas de résistance ; elle accorde unesorte de mandat à quelques personnes qui lui sont supérieures, qui peuvent choisir un bon gou-
vernement et auxquelles on ne fait pas d’opposition. Une.nation dans des circonstances si heureuses, fournit des moyens singulièrement avantageux d’organiser un gouvernement de Cabinet. Elle a les meilleurs citoyens pour élire une législature, et par conséquent, on peut à juste titre espérer qu’ils la choisiront bonne et capable à son tour de choisir une bonne administration.
L’Angleterre est le type des nations respectueuses , et la manière dont elle l’est et dont elle est arrivée à l’être est chose extrêmement curieuse. Les classes moyennes, c’est-à-dire la majorité des gens qui ont de l’éducation , voilà aujourd’hui la source du pouvoir en Angleterre. « L’opinion publique aujour- » d’hui, c’est l’opinion du brave bourgeois qui prend » l’omnibus. » Ce n’est nullement l’opinion des classes aristocratiques par elles-mêmes, ni celle des classes qui ont le plus d’éducation ou de goût, c’est tout simplement l’opinion de la masse ordinaire qui a reçu une certaine instruction, mais qui n’en demeure pas moins assez vulgaire. Voyez dans leur ensemble les collèges électoraux, ils n’ont rien de bien intéressant, et si vous promenez vos regards derrière la scène pour y voir les gens qui manœuvrent et opèrent dans le mouvement électoral, peut-ctre vous offriront-ils encore moins d’intérêt. La Constitution anglaise dans toute la vérité de sa forme tangible, se résume en ceci : la masse du peuple obéit à un certain nombre d’individus; et quand on examine ces individus, on
s’aperçoit que s’ils ne sont pas de la dernière classe, cependant ce sont des individus assez lourds et assez grossiers; ce sont, si elle les passait en revue, les derniers auxquels songerait une très-grande nation pour leur accorder une préférence exclusive.
En fait, la masse du peuple anglais a une obéissance très-grande pour autre chose que pour ses gouvernants. Ce qu’elle respecte, c’est ce qu’on peut nommer la pompe théâtrale de la société. Qu’une cérémonie imposante, qu’un cortège de grands personnages, qu’un certain spectacle de femmes élégantes, qu’une de ces mises en scène dans lesquelles la richesse et le luxe se déploient, viennent à frapper ses regards, voilà cette masse profondément impressionnée. Son imagination est subjuguée, elle sent son infériorité devant tout l’apparat qui se révèle ainsi. Les cours et les aristocraties ont une grande supériorité qui domine la multitude, bien que les philosophes n’y aperçoivent rien, c’est leur éclat et leur solennité. Lesgens de cour peuvent faire ce qui est impossible à d’autres. Un homme du peuple essayerait aussi vainement de rivaliser de jeu sur la scène avec les acteurs, qu’avec les membres de l’aristocratie dans leur rôle. Le grand monde vu de dehors est une sorte de théâtre où les acteurs brûlent les planches comme les spectateurs ne le pourraient faire. La pièce se joue dans chaque district. Un homme des champs reconnaît que sa maison ne ressemble pas au château de mylord, sa vie n’est pas celle de mylord, sa femme n’a pas la
BAGEHOT. 4
physionomie de mylady. Le dernier mot de la pièce, c’est la reine : nul ne suppose que sa propre demeure ait quelque analogie avec la cour; que la vie d’un simple particulier soit celle de la reine, que les ordres donnés par lui s’approchent des ordonnances royales. .
Il y a en Angleterre un spectacle enchanteur qui lascine la multitude et qui s’empare de son imagination charmée. De même qu’un paysan en arrivant à Londres se trouve en présence d’un grand et vaste étalage d’objets qui l’éblouissent par l’incompréhensible mystère de leur construction mécanique, de même la constitution de notre société le met face à face avec une foule d’objets politiques, dont il n’aurait jamais imaginé ni su fabriquer les détails et auxquels son esprit no trouve rien d’analogue.
Que les philosophes raillent cette superstition, elle n’en a pas moins des résultats inappréciables. Grâce au spectacle de cette société imposante, la multitude ignorante obéit au petit nombre des électeurs nominaux, c’est-à-dire aux rentiers taxés sur le pied de 10 livres dans les bourgs, et aux rentiers de 50 livres dans les comtés. Et cependant ces gens-là n’ont rien d’imposant en eux-mêmes, rien de propre à attirer les regards ou à séduire l’imagination. Ce qui frappe la foule, ce n’est pas la pensée, ce sont les résultats de la pensée ; et le plus grand de ces résultats, c’est le merveilleux spectacle qu’offre une société toujours nouvelle et toujours la même, dans laquelle les acci-
dents passent et l’essence demeure, où une génération périt et où une autre la remplace, comme s’il s’agissait d’oiseaux en cage ou d’animaux dans une ménagerie ; en observant cette société admirable, est-ce un langage trop métaphorique que de dire de ses parties diverses qu’elles sont comme des membres appartenant à un être éternel, tant les changements s’y opèrent avec tranquillité, tant il y a d’identité entre la vie qui anime cette année le corps social et celle dont il était animé l’an dernier. Les personnages qui gouvernent en apparence l’Angleterre, sont comme ceux qui figurent le plus ostensiblement dans une magnifique procession, ce sont eux qui occupent les regards de la foule et qui provoquent ses acclamations. Ceux qui gouvernent en réalité sont renfermés dans des voitures de second ordre, nul ne les remarque ni ne demande leurs noms, mais on leur obéit implicitement et instinctivement, en raison de la splendeur déployée par ceux qui les éclipsent et les précèdent.
Il est vrai que ce sentiment, produit par l’imagination, s’appuie sur un fond de satisfaction politique. On ne peut pas dire que la masse du peuple anglais soit extrêmement heureuse en somme. Des classes entières n’ont aucune idée de ce que les classes supérieures appellent l’aisance; elles n’ont pas les conditions indispensables de l’existence morale, elles ne vivent pas de la vie qui convient à la dignité humaine. Cependant les plus misérables n’imputent pas
leur misère à la politique. Si un agitateur, s’adressant aux paysans du Dorsetshire, tentait d’exciter en eux la désaffection politique, il serait plus probablement lapidé que porté en triomphe. Ces êtres misérables connaissent à peine ce qu’est le Parlement, ils n’ont jamais entendu parler du Cabinet; mais malgré tout ce qu’on leur aurait fait entendre, ils s’écrieraient : « Après tout, la reine est bonne ! » Se révolter contre l’organisation politique serait, à leur sens, se révolter contre la reine qui gouverne la société dont les caractères les plus imposants, ceux qu’ils connaissent, ont leur expression suprême dans sa personne. La masse du peuple anglais est satisfaite politiquement et elle est politiquement respectueuse.
Un peuple respectueux , lors même que les classes inférieures y sont peu intelligentes, convient beaucoup plus au gouvernement de Cabinet qu’un pays démocratique, parce qu’il fournit de plus sûrs moyens d’arriver û l’excellence politique. Les classes élevées y peuvent gouverner , or les classes élevées ont plus d’habileté politique que les autres. Une vie de travail, une éducation incomplète, une occupation monotone, une carrière qui occupe beaucoup les bras et fort peu l’esprit, ne peuvent permettre autant de souplesse à l’esprit, autant d’application à l’intelligence, qu’une vie de loisir, de longues études, une expérience variée, une existence qui exerce sans cesse le jugement et qui le perfectionne continuellement. Un pays où se trouvent des pauvres respectueux.
bien qu’il puisse être moins prospère que les pays où il n’y en a pas, est néanmoins beaucoup plus propre que ces derniers à l’existence d’un bon gouvernement. On peut utiliser les meilleurs citoyens dans un État respectueux, on n’emploie que les plus dangereux dans un État où tout homme se croit l’égal de ses concitoyens.
Évidemment, rien n’est plus difficile que de créer une nation respectueuse. Le respect est affaire de tradition, on l’accorde non pas à ce qui est bon, mais à ce qui est vénérable par l’antiquité. Certaines classes, chez certains peuples, conservent d’une façon marquée le privilège d’être préférées pour les fonctions politiques, parce qu’elles ont toujours possédé ce privilège, et parce qu’elles reçoivent comme par héritage un certain prestige qui semble les en rendre dignes. Mais dans une colonie nouvelle, dans un État où les capacités ont chance d’être égales, et où il n’y a point de signes traditionnels pour marquer le mérite et les aptitudes, il coule de source qu’on ne peut accorder de respect politique à la supériorité intellectuelle, que lorsqu’il est bien prouvé d’abord qu’elle existe, ensuite qu’elle a une valeur politique. 11 est presque impossible de fournir des preuves semblables de manière à convaincre les ignorants. Dans l’avenir, en un siècle meilleur, peut-être pourra-t-on y arriver, mais aujourd’hui les éléments les plus simples font défaut pour cela ; si l’on ouvrait une
discussion sérieuse et des débats convenables, on
ne parviendrait pas facilement à obtenir de la multitude qu’elle motive, par un argument rationnel, son acquiescement à la domination du petit nombre qui se compose de gens bien élevés. Ce petit nombre gouverne par la prise qu’il a, non pas sur la raison de la foule, mais sur ses préjugés et ses habitudes, sur la manière dont elle se représente les choses éloignées qu’elle ne connaît nullement et sur la connaissance usuelle qu’elle a des objets rapprochés et familiers.
Un pays respectueux , où la masse du peuple est ignorante, est par conséquent dans cette situation qu’on nomme en mécanique l’équilibre instable. Cet équilibre une fois troublé, rien ne tend plus à le rappeler, au contraire tout en éloigne. Un cône placé sur son sommet est dans un équilibre instable, car si vous l’ébranlez tant soit peu, il s’écartera de plus en plus de sa position et tombera à terre. Il en est de même dans les États où les masses sont ignorantes, mais respectueuses ; si vous permettez une fois à la ' classe ignorante de prendre le pouvoir en mains, adieu le respect pour toujours. Les démagogues déclareront et les journaux répéteront que le pouvoir du peuple vaut mieux que la domination de l’aristocratie déchue. Un peuple est rarement à même d’entendre discuter les deux côtés d’une question qui l’intéresse ; les organes populaires adoptent le côté qui plaît à la foule, et les feuilles populaires sont en fait les seules qui pénètrent jusqu’aux masses. Un peuple ne s’en-
tend jamais critiquer. Jamais personne ne lui dira que la minorité bien élevée qu’il a déplacée, gouvernail mieux et plus sagement que lui. Jamais une démocratie, à moins d’aflreuses catastrophes, ne consentira à rétrocéder ce qu’on lui aura accordé une fois : car agir ainsi ce serait avouer son incapacité, mais c’est là un fait dont les plus lourdes calamités auraient seulement le pouvoir de la convaincre.
LA ROYAUTÉ
Le rôle de la reine, en tant que pouvoir imposant, est d’une utilité incalculable. Sans la reine, le gouvernement actuel de l’Angleterre s’effondrerait et ne serait plus. Souvent, quand on lit que la reine s’est promenée sur les talus de Windsor, ou que le prince de Galles s’est rendu au derby , on s’imagine que c’est donner trop d’attention et d’importance à des minuties. Mais on a tort ; et il convient d’expliquer comment les actes d’une veuve isolée et d’un jeune homme inoccupé peuvent offrir tant d’intérêt.
Ce qui fait principalement de la monarchie un gouvernement fort, c’est qu’elle est un gouvernement intelligible. La masse des hommes comprend cette forme de gouvernement et presque nulle part dans le monde on n’en comprend d’autre. On dit communément que les hommes se laissent guider par leur imagination ; il serait plus vrai de dire qu’on les gouverne grâce à la faiblesse de leur imagination. La nature d’une constitution, l’ac-
LA ROYAUTÉ
tion d’une assemblée, le jeu des partis, la formation invisible d’une opinion dirigeante, sont autant de faits dont la complexité présente à l’esprit des difficultés et prête à l’erreur. Mais l’unité d’action, l’unité de résolution, voilà des idées faciles à saisir, chacun s’en rend compte et on ne les oublie jamais. Demander à la masse des hommes s’ils veulent être gouvernés par un roi ou par une constitution, c’est leur donner le choix entre un gouvernement qu’ils comprennent et un autre qu’ils ne comprennent pas. Le cas s’est présenté pour les Français : on leur a posé cette question: Voulez -vous être gouvernés par Louis-Napoléon ou par. une assemblée ? Le peuple français a répondu : Nous voulons, pour nous gouverner, un homme dont notre esprit ait une image précise, et non une foule de gens que nous ne nous représentons pas.
Le meilleur moyen de se renseigner sur la nature des deux gouvernements est d’examiner un pays où tous les deux, dans un espace de temps relativement court, se sont succédé l’un à l’autre.
« La situation politique, d’après M. Grote, telle que dans la Grèce légendaire elle s’offre partout à nous, diffère d’une manière frappante en ses traits princi- . paux de l’état de choses universellement accepté parmi les Grecs à l’époque de la guerre du Péloponèse. L’histoire nous montre que l’oligarchie et la démocratie étaient d’accord pour admettre un certain système de gouvernement, lequel comprenait en
principe les trois éléments avec leurs attributions spéciales, puis des fonctionnaires nommés pour un temps et relevant en dernier ressort sous une forme ou sous une autre d’une assemblée générale de citoyens composant soit le Sénat, soit le Corps législatif, soit les deux ensemble. Il y avait, bien entendu, des différences nombreuses et marquantes entre ces gouvernements sous le rapport des qualités requises pour être citoyen, des attributions et des pouvoirs conférés à l’assemblée générale, de l’admissibilité aux fonctions, etc., et souvent un individu avait lieu de critiquer la manière dont on traitait ces questions dans son propre pays. Mais dans l’esprit de tous, une règle ou un système, quelque chose enfin d’analogue à ce qu’on nomme dans les temps modernes une Constitution , était d’une nécessité indispensable à un gouvernement pour qu’il fût regardé comme légitime et capable d’inspirer aux Grecs le sentiment d’obligation morale d’où l’obéissance découle.
» Les fonctionnaires auxquels était confié l’exercice de l’autorité pouvaient être plus ou moins compétents et populaires, mais l’estime personnelle qu’on avait d’eux se perdait ordinairement dans l’affection ou la répugnance que provoquait l’ensemble du système. Si un homme énergique parvenait, à force d’audace ou de ruse, à renverser la constitution et h établir d’une façon permanente sa domination arbitraire, il avait beau gouverner parfaitement, jamais il n’obtenait du peuple une sanction morale ; son sceptre était
LA ROYAUTÉ
entaché d’illégitimité dès le début, et l’assassinat môme d’un tel maître, loin d’être interdit par le sentiment qui dans toute autre circonstance rendait condamnable l’acte de verser du sang, était regardé dans ce cas spécial comme un fait méritoire ; on ne trouvait même pour qualifier ce maître qu’un nom dans la langue (rwpavvo S , c’est-à-dire tyran), ce nom le flétrissait à la fois comme un objet de terreur et de haine.
» Si nous reportons nos regards de laGrècehistorique à la Grèce légendaire, celle-ci nous offre un spectacle opposé. Nous y voyons dans le gouvernement peu ou point de parti pris ou de système, encore moins l’idée d’une responsabilité vis-à-vis des gouvernés; mais l’obéissance du peuple y prend sa source dans les sentiments personnels de respect qu’inspire le chef. Nous remarquons d’abord et par-dessus tout le roi, ensuite un nombre limité de rois ou chefs subordonnés, puis la masse des hommes libres tant guerriers qu’ agriculteurs, artisans, aventuriers, etc.; enfin au-dessous d’eux les journaliers libres et les esclaves achetés. Aucune barrière large ou infranchissable ne sépare le roi des autres chefs auxquels le titre de Basileus est applicable aussi bien qu’à lui-mème ; la suprématie dont il jouit lui vient par héritage de ses ancêtres et il la transmet par héritage, en règle générale, à son fils aîné ;. c’est un privilège accordé à la famille par la faveur de Zeus. En temps de guerre, le roi conduit ses guerriers, se
signale par des exploits et dirige tous les mouvements militaires ; en temps de paix, il est le protecteur suprême des faibles et des opprimés ; de plus, il offre au ciel pour le public les prières et les sacrifices destinés à attirer sur le peuple entier la faveur des dieux. Un vaste domaine donné en apanage au souverain lui permet de consacrer en partie le produit de ses champs et de ses troupeaux à une hospitalité fort large quoique simple. En outre, on lui fait beaucoup de cadeaux, soit pour désarmer son inimitié, soit pour acheter sa faveur, soit pour pallier des exactions, et quand on a pris du butin sur l’ennemi, on commence par prélever une part considérable, où d’ordinaire se trouve la plus attrayante captive, et cette part est réservée au roi en dehors de la distribution générale.
» Telle est la position que le roi occupe aux temps légendaires de la Grèce; seul, si l’on excepte les hérauts et les prêtres qui ont un rang spécial et secondaire, le roi se présente aux yeux comme revêtu d’une autorité individuelle, et toutes les fonctions, alors peu nombreuses, dont l’exercice est utile à la société, sont accomplies par ses soins ou par ses ordres. Son ascendant personnel, qui tient à la protection divine répandue sur sa personne ou sur sa race, et peut-être aussi à ce qu’on le croit descendu des dieux, voilà quel est le trait principal du tableau ; le peuple écoute sa voix, adopte ses propositions, obéit à ses ordres ; non-seulement il ne trouve
LA ROYAUTE
pas la moindre résistance, mais même la moindre critique paraîtrait blâmable ; on n’en trouve jamais d’exemple, si ce n’est isolément ou chez quelques-uns des princes subordonnés. »
Le trait caractéristique de la royauté anglaise, c’est que tout en conservant le prestige sur lequel l’autorité s’appuyait, aux temps héroïques, pour gouverner, elle y réunit la force morale dont les constitutions ont plus tard armé le pouvoir en Grèce dans un temps plus civilisé. Nous sommes un peuple plus mélangé que celui d’Athènes et probablement que tous les autres peuples de la Grèce politique. Notre progrès a marché d’un pas plus inégal que le leur. Les esclaves, autrefois, formaient une classe séparée ayantd’autres lois et d’autres pensées que les hommes libres. On n’avait pas à s’occuper d’eux en faisant une constitution ; nulle nécessité d’améliorer leur sort pour rendre le gouvernement possible. Un législateur grec n’éLait point tenu d’embrasser dans l’économie de son œuvre des gens tels que les journaliers du comté de Somerset et des esprits distingués comme M. Grote. Il n’avait pas à organiser une société dans laquelle des éléments appartenant à la barbarie primitive servent de base à l’édifice de la civilisation. Pour nous, le cas est différent. Nous n’avons pas d’esclaves qu’il faille contenir par les terreurs d’une législation spéciale. Mais nous avons des classes entièrement incapables de se faire l’idée d’une constitution, incapables
BAUEHOT. 5
r.oNSTrri'TiOiY anglaise.
d’éprouver le moindre attachement pour des lois abstraites. Beaucoup de personnes, sans doute, dans cette multitude savent bien d’une façon vague qu’il y a, outre la reine, d’autres pouvoirs établis et qu’il existe des lois pour la diriger dans le gouvernement. Mais la masse se préoccupe de la reine plus que de tout le reste, et voilà ce qui donne au rôle de la reine une valeur si précieuse. La république n’a que des idées difficiles à saisir dans sa théorie gouvernementale ; la monarchie constitutionnelle a au contraire l’avantage . d’offrir une idée simple, elle renferme un élément qui peut être compris par la multitude des cerveaux vulgaires tout en présentant les problèmes complexes de ses lois et de ses principes à la curiosité du petit nombre.
Une famille sur le trône a encore son utilité en ce sens qu’elle sert à porter les rayons de la souveraineté jusqu’aux profondeurs de la vie commune. Bien de plus puéril, en apparence, que l’enthousiasme des Anglais pour le mariage du prince de Galles. On donnait les proportions d’un grand événement politique à un fait qui en lui-même n'avait que peu d’importance. Mais aucun sentiment n’est plus en harmonie avec la nature humaine telle qu’elle est et qu’elle sera probablement toujours. Les femmes qui composent, pour moitié au moins, la race humaine se préoccupent cent fois plus d'un mariage que d’un ministère. Tout le monde, sauf quelques esprits chagrins, aime à voir le charme d’un joli roman se
LA ROYAUTÉ
mêler un instant aux scènes austères de la vie sérieuse. Un mariage princier est l’expression éclatante d’un fait usuel et, à ce titre, fixe l’attention générale. Il nous arrive de sourire en lisant le Bulletin de la Cour, mais qu’on y songe, combien de gens lisent ce bulletin ! Son utilité procède moins de ce qu’on y trouve que du public auquel il s’adresse. Les Américains, dit-on, ont accueilli avec plus de satisfaction la lettre de la reine à madame Lincoln que n’importe quel acte du gouvernement anglais. Cet acte spontané, compris de tous, a éclairé d’une lueur généreuse le train confus et fatigant des affaires. Voilà comment l’existence d’une famille royale adoucit les âprelés de la politique en y introduisant de la grâce et de l’agrément à l’occasion. Sans doute, ce sont là des hors-d’œuvre dans la vie politique, mais ces hors-d’œuvre parlent aux cœurs des hommes et occupent leurs pensées.
En résumé, la royauté est une forme de gouvernement qui concentre l’attention publique sur une personne dont les actions intéressent tout le monde ; tandis que sous la République, celte attention se divise entre beaucoup de personnes, dont les actes privés 11e sont pas intéressants. Par conséquent, tant que la race humaine aura beaucoup de cœur et peu de raison, la royauté sera un gouvernement fort, parce qu’elle s’accorde avec les sentiments répandus partout, et la république un gouvernement faible, parce qu’elle s’adresse à la raison.
Seconde considération. La royauté, en Angleterre, ajoute à la puissance du gouvernement la force du sentiment religieux. Il n’est pas facile d’en donner la raison. Tout théologien instruit affirmerait qu’on doit, lorsqu’on esL venu au monde sous une république, obéir à cette république aussi bien que l’individu né sous une monarchie doit obéissance au monarque. Mais ce n’est point l’opinion du peuple anglais qui, prenant à la lettre le serment d’allégeance, croit de son devoir d’obéir à la reine, et ne se figure qu’imparfaitement qu’on soit tenu d’obéir aux lois, s’il n’y avait pas de royauté. Autrefois, quand notre constitution était encore incomplète, cette façon d’attribuer à un seul pouvoir le droit sacré d’être obéi, ne laissait pas d’avoir ses effets pernicieux. Tous les pouvoirs étaient en lutte , mais les préjugés populaires n’accordaient qu’à la seule royauté les moyens de grandir à son aise, sans qu’il fût permis aux autres pouvoirs de grandir en dehors d’elle. Le parti des Chevaliers tout entier avait pour maxime qu’on devait obéir au roi quand même ; ils lui vouaient une obéissance passive et ne se croyaient obligés d’obéir à nulle autre autorité. Le roi, pour eux, était l'Oint du Seigneur , et nul autre pouvoir n’avait un caractère sacré. Le parlement, les lois, la presse n’étaient que des institutions humaines , tandis que la royauté était, une institution divine. C’est ainsi qu’en accordant des attributions exagérées à l’un des pouvoirs
LA ROYArTÉ.
établis , on entravait le progrès de l’ensemble.
Après la révolution, ce préjugé funeste ne tarda pas à s’amoindrir. Le changement de dynastie lui porta un coup décisif. Si quelqu’un avait une sorte d’investiture divine, ce devait être évidemment Jacques II ; s’il y avait obligation morale pour les Anglais d’obéir à un souverain quand même, c’était * à lui que revenait le droit d’être obéi ; si la souveraineté était une sorte de privilège héréditaire, c’était au roi, fils des Stuarts, à qui la couronne revenait par sa naissance, et non point au roi de la révolution, qui n’avait une couronne que grâce au vote du Parlement.
Pendant tout le règne de Guillaume III, il y eut, pour employer les termes vulgaires, un roi fait par les hommes et un autre roi que Dieu avait fait.
Le roi qui gouvernait en réalité n’avait pas à compter sur cette fidélité que la religion impose par le
sacre ; bien qu’il fût le souverain de fait, il y avait en
France, d’après la théorie du droit divin, un autre roi qui devait gouverner. Mais il était difficile pour le peuple anglais, avec son bon sens et son esprit positif, de conserver longtemps un sentiment de vénération pour cet aventurier étranger, vivant sous la protection du roi de France, ne faisant que des choses absurdes, et ne montrant que dans ce qu’il omettait de faire quelque étincelle de sagesse. Aussitôt que la reine Anne fut sur le trône, il y eut une modification dans les esprits ; les vieilles croyan-
ces de royauté sacrée se réunirent autour d’elle. Il existait bien quelques difficultés qui auraient arrêté en chemin beaucoup de inonde, mais l’Anglais y va de tout cœur et ne se laisse pas facilement décourager. La reine Anne avait un frère et un père, tous deux vivants, et d’après toutes les règles de succession, leurs droits l’emportaient sur les siens. Mais en général, on adopta une manière de voir qui éludait ces obstacles. On se dit alors que Jacques II, en prenant la fuite, avait abdiqué par cela même. Cependant, il n’avait pris la fuite que contraint et forcé par intimidation, et il rappelait chaque jour à ses sujets leur serment de fidélité. Le prétendant, assurait-on, n’était pas un fils légitime, bien que la légitimité de sa naissance fût prouvée par des témoignages que toute cour de justice aurait acceptés. Enfin, le peuple anglais, après s’être débarrassé d’une royauté revêtue du caractère sacré, fit beaucoup d’efforts pour en reconstituer une autre semblable. Mais les événements eurent le dessus. On avait consenti avec plaisir à prendre la reine Anne pour faire souche d’une nouvelle dynastie ; on avait bien voulu passer sous silence les droits de son père et ceux de son frère, mais à ce moment critique il ne lui restait pas d’enfants. Elle en avait eu treize autrefois, mais elle leur avait survécu et il fallait ou bien en revenir aux Sluarts ou créer un nouveau roi par acte du parlement.
Suivant la loi de succession adoptée par les wliigs,
LA ROYAUTÉ
la couronne fut décernée aux descendants de la princesse Sophie de Hanovre, fdle cadette d’une fille de ' Jacques I er . Il y avait avant elle Jacques II, son fds, les descendants d’une fdle de Charles I er et des enfants plus Agés de sa propre mère. Mais les whigs les mirent de côté, parce qu’ils étaient catholiques, et choisirent la princesse Sophie, qui avait tout au moins le mérite d’être protestante. Assurément, ce choix était d’une bonne politique, mais il ne pouvait être fort populaire. Impossible de déclarer que c’était un devoir pour les Anglais d’obéir à la maison de Hanovre sans admettre les principes qui reconnaissent au peuple le droit de choisir ses gouvernants, et sans faire descendre la royauté de la sphère isolée où elle recueille majestueusement les hommages pour la ranger au nombre de tant d’autres institutions qui ont tout simplement leur utilité. Si un roi n’est qu’un fonctionnaire public utile qu’on peut changer et remplacer, n’exigez pas qu’on ait pour lui une vénération profonde. Aussi, pendant tout le règne de George I er et celui de George II, les sentiments de fidélité qu’inspire la religion se refusèrent à appuyer la couronne. La prérogative royale n’eut point de partisans; les tories, qui la soutiennent d’ordinaire, n’aimaient pas beaucoup la personne du roi, et les whigs n’étaient point portés par leurs idées à aimer la royauté. Jusqu’à l’avénement de George III, la couronne trouva scs plus vigoureux adversaires parmi les nobles de campagne, qui sont pourtant ses
amis naturels, et parmi les représentants des districts ruraux où la fidélité monarchique a son asile de prédilection. Mais quand George III fut sur le trône, le sentiment public redevint le même que sous la reine Anne. Les Anglais consentirent à voir dans la jeunesse du nouveau prince le germe d’une branche sacrée, comme ils l’avaient fait jadis pour la vieillesse d’une femme qui était cousine au second degré de sa trisaïeule. Voilà où nous en sommes. Demandez à l’immense majorité des sujets anglais quels sont les titres de la reine pour gouverner, jamais ils n’iront vous dire qu’elle règne en vertu d'un acte du parlement passé dans la sixième année de la reine Anne, cliap. VII. Ils vous répondront qu’elle règne par la grâce de Dieu, et ils se croient tenus par devoir religieux de lui obéir. Quand sa famille est montée sur le trône, il y avait presque crime de trahison à prétendre que la transmission héréditaire de la souveraineté dans une branche est inaliénable, car cela revenait à dire qu’une autre famille avait des droits supérieurs à ceux de la famille régnante ; mais aujourd’hui, par un singulier revirement des choses humaines, ce sentiment est le plus sùr et le meilleur appui de la reine.
Cependant, on aurait grand tort de croire qu’à l’avénement de George III, l’instinct de fidélité monarchique ait eu autant d’utilité qu’aujourd’hui. C’est la vigueur de cet instinct qui commença alors de se faire sentir et non son influence avantageuse.
LA ROYAUTÉ
Il se mêla tant d’entraves au bien produit par ce sentiment nouveau qu’on peut se demander vraiment s’il fut en somme utile ou nuisible. Durant la plus grande partie de son existence, George III fut pour la politique anglaise une sorte d’oracle sacré. Tout ce qu’il faisait avait une qualité sainte que ne possédaient les actes de nul autre pouvoir; il se trouva par malheur qu’en général ses actions étaient mauvaises. Sans doute, ses intentions étaient assez bonnes, et il s’occupait des affaires de son pays avec autant d’assiduité qu’un employé qui a besoin do gagner sa vie en déploie dans l’accomplissement de sa tâche. Mais son esprit était faible, son éducation médiocre, et il vivait à une époque agitée. Aussi se montra-t-il toujours l’adversaire des réformes et le protecteur des abus. Il fit une opposition funeste mais puissante par son caractère sacré à la moitié de ses ministres ; et quand la révolution française eut soulevé l’horreur universelle, et jeté sur la démocratie la souillure du sacrilège, la piété de l’Angleterre concentra tous les dévouements autour du roi, décuplant ainsi la puissance de son autorité. La royauté répand actuellement sa sanction religieuse sur tout l’ordre politique ; à l’époque de George III, elle ne s’en servait guères que pour son propre usage. Elle donne maintenant une grande vigueur à tout le système constitutionnel, en lui assurant, par les liens de la foi, l’obéissance de masses très-nombreuses; mais autrefois, se tenant à l’écart, elle absorbait en elle-
même le bénéfice de ce caractère sacré, laissant au reste du corps politique le rôle d’instrument de son bon plaisir.
Un des motifs principaux qui permettent à la royauté de donner une si bonne consécration au mécanisme gouvernemental, c’est cette particularité de notre système qui, pour les Américains et pour un grand nombre d’utilitaires, n’est qu’un sujet de raillerie. On rit de cet extra comme disent les Yankees, de cet élément isolé dans sa domination. On cite le mot de Napoléon, disant qu’il ne voulait pas « être mis à l’engrais », quand il refusa le titre de grandélecteur, que la constitution de Sieyès avait créé pour une fonction qui était, d’après M. Thiers, empruntée avec raison à la monarchie constitutionnelle. Mais ces objections sont tout à fait erronées. Sans doute, il était absurde de la part de Sieyès de proposer une institution nouvelle dépourvue de tout respect traditionnel, et de toute consécration religieuse pour tenir la place occupée par un roi constitutionnel dans les nations dont l’histoire est monarchique. Une telle institution loin d’être assez auguste, pour répandre autour d’elle une sorte de respect par action réflexe, a une origine trop récente et trop artificielle pour avoir quoi que ce soit d’imposant ; et de plus, si l’absurdité de l’idée pouvait encore s’accroître, c’était par l’offre d’une sinécure inutile, mais qu’on prétendait sacrée, à Napoléon, c’est-à-dire à l’homme le plus actif de France, à l’homme qui ayant au plus haut
LA ROYAUTÉ
point le génie des affaires, mais nullement le caractère sacré, semblait fait exclusivement pour l’action. Mais l’erreur de Sieyès ne sert qu’à mettre en pleine lumière l’excellence de la royauté réelle. Si un monarque peut faire le bonheur d’un peuple, ce qu’il y a de mieux, c’est de le mettre hors de toute atteinte. Il faut admettre comme un axiome qu’il ne peut faire le mal, et ne point l’abaisser aux proportions mesquines de la réalité. Sa place doit être élevée et solitaire. Comme la royauté anglaise n’a guère que des fonctions latentes, elle remplit cette condition. Elle paraît commander, jamais elle ne paraît lutter. Elle est ordinairement cachée comme un mystère, quelquefois elle attire les yeux comme un grand spectacle, mais jamais elle n’est mêlée aux conflits. La nation se divise en partis, la couronne demeure en dehors de tous. Son isolement apparent des affaires l’éloigne des hostilités et des profanations, lui conserve un charme mystérieux, et lui permet de réunir à la fois l’affection des partis contraires, d’être le symbole visible de l’unité pour les gens dont l’éducation encore incomplète ne peut encore se passer d’un symbole.
En troisième lieu : la royauté sert de tête à la société. Si elle n’existait pas, le premier ministre serait le premier personnage du pays. C’est lui et sa femme qui auraient h recevoir les ambassadeurs et quelquefois les princes étrangers, à offrir les plus grandes fêtes du pays, à donner l’exemple de la vie luxueuse,
à représenter l’Angleterre aux yeux de l’étranger, et le gouvernement de l’Angleterre aux yeux des Anglais.
11 est facile d’imaginer un monde où ce changement n’aurait pas de suites bien fâcheuses. Dans un pays où le peuple, n’ayant aucun souci des pompes extérieures, ni le goût de l’apparat théâtral, regarderait exclusivement au fond des choses, ce ne serait qu’une bagatêlle. Que lord et lady Derby soient chargés de recevoir les ambassadeurs étrangers, ou que ce devoir incombe à lord et lady Palmerston, peu importe dans ce cas, et la supériorité de ceux-ci ou de ceux-là dans l’organisation de leurs fêtes n’intéresserait que leurs invités. Une nation de philosophes austères ne se préoccupera en aucune façon de ces détails. Le nom du metteur en scène n’a de valeur que pour quiconque prend intérêt à la parade.
Mais il n’y a peut-être pas au monde une nation qui renferme aussi peu de philosophes que la nôtre. Ce serait chez nous une affaire très-sérieuse que de changer tous les quatre ou cinq ans la tête visible de notre société. Si nous ne nous distinguons point par une ambition extraordinaire, il faut nous reconnaître un penchant très-remarquable pour cette petite sorte d’ambition qui confine à l’envie. La Chambre des communes est pleine de membres dont le seul but, en y entrant, a été de faire figure dans la société, comme on dit, et d’obtenir pour eux et leurs familles le droit de participer à des cérémonies qui, autre-
LA ROYAUTÉ
ment, leur seraient interdites. Celte partie des privilèges parlementaires est enviée par des milliers de personnes, quoique ce soient là de pures frivolités pour le penseur. Si le poste le plus en évidence dans la vie publique était livré aux compétitions, ces sentiments étroits d’ambition et d’envie augmenteraient épouvantablement. Les séductions de l ordre politique sont trop éblouissantes pour notre pauvre humanité ; mises à la portée des Ames basses, elles deviendraient la proie des habiles et ceux-ci seraient jalousés par les sots. Il y a même aujourd’hui un danger dans la distinction qu’on accorde à ce qu’on nomme exclusivement la vie publique. Les journaux font quotidiennement et sans cesse le tableau d’un certain monde ; ils glosent sur le compte des personnages qu’il renferme, l’analysent dans ses détails, étudient ses intentions et annoncent d’avance ce qui s’y passera. Ils donnent à ce monde sur tous les autres, une prédominance dont ils n’honorent aucun autre monde. Le monde de la littérature, celui de la science et celui de la philosophie, non-seulement ne s’élèvent pas à la hauteur du monde politique, mais ils existent à peine en comparaison de celui-ci. On n’en fait pas mention dans la presse, on ne songe même pas à l’essayer. Tels journaux, tels lecteurs. Ceux-ci, par suite d’une irrésistible association d’idées, en viennent à croire que les personnages dont les noms se trouvent constamment dans les journaux sont plus habiles, plus capables, et en tous cas supérieurs aux
autres. « J’ai fait des livres pendant vingt années, » disait un écrivain, « et je n’étais rien ; je suis arrivé au parlement, et avant même d’y avoir pris séance, j’étais devenu un personnage. » Les personnages politiques de l’Angleterre occupent à eux seuls la pensée du public anglais, ce sont des acteurs en scène, et il est difficile aux spectateurs de ne pas se laisser entraîner par leur admiration à imaginer que l’acteur admiré leur est supérieur. A notre époque et dans notre pays, il serait fort périlleux d’augmenter en quoi que ce soit la force d’un penchant déjà trop dangereux. Si la place la plus élevée de la société pouvait être disputée dans la Chambre des communes, il y aurait chez nous un nombre d’aventuriers infiniment plus considérable, et quelle ne serait pas l’àpreté de leurs désirs !
C’est à une singulière combinaison de motifs qu’est due l’existence d’un trait si saillant dans la société anglaise, le moyen fige avait légué à l’Europe entière un système social à la tête duquel se trouvaient des souverains. Le gouvernement prit la tête de la société, des rapports sociaux, de la vie sociale ; tout releva du souverain, tout se rangea autour du souverain ; plus on s’en rapprocha plus on grandit, et selon qu’on en était éloigné on diminuait de taille.
L’idée que le gouvernement est la tête de la société se trouve enracinée dans l’esprit populaire ; pour quelques philosophes seulement, c’est là un accident historique, et approfondissant la matière
LA ROYAUTÉ
on trouve que leur opinion est certaine et évidente.
D’abord la société, en tant que société, n’a par sa nature aucunement besoin d’une tète. Laissée à ellemême, elle se constitue non point monarchiquemenl mais aristocratiquement. La société, dans le sens que nous lui donnons, est une assemblée de personnes qui se réunissent pour se distraire et causer. Si l’on y conclut des mariages, ce n’est pour ainsi dire qu'incidemment; mais le but général, le but principal qu’on y poursuit, c’est la causerie et le plaisir. 11 n’y a, en cela, rien qui exige l’existence d’une seule tête; on obtient ces résultats sans qu’une seule personne doive nécessairement dominer. Naturellement, si une aristocratie de dix mille membres vient à se créer, un certain nombre de personnes et de familles ayant la même culture intellectuelle, les mêmes ressources, le même esprit, arrivent au même niveau, et ce niveau est très-élevé. Leur initiative hardie, leur éducation, leur connaissance du monde les placent au-dessus des autres, et en font les premières familles, toutes les autres se rangent au-dessous d’elles. Mais ces premières familles tendent à conserver entre elles un certain niveau, aucune d’elles n’est considérée ni par toutes ni par plusieurs, comme ayant une supériorité sur les autres. Voilà comment la société s’est formée en Grèce et en Italie, voilà comment elle se forme aujourd’hui dans les villes naissantes d’Amérique ou des colonies. Loin que l’idée d’avoir une tête de société soit une idée nécessaire, à certaines époques elle
n’aurait pas offert un sens intelligible. Si on la lui avait exprimée, Socrate ne l’eût pas comprise. Il aurait dit : « Prétendez-vous qu’un de mes semblables » doit être le premier magistrat et que je suis tenu de » lui obéir? Fort bien, je vous comprends et vous » parlez d’or. Déclarez-moi encore que tel autre étant » prêtre doit offrir aux dieux les sacrifices que ni moi s ni aucun autre profane ne pouvons leur offrir, je » vous comprends aussi et vous approuve. Mais si » vous venez m’affirmer qu’il y a, dans quelque ci- » toyen, un charme secret, lequel rend ses paroles » meilleures que mes paroles, sa maison meilleure » que la mienne, je ne vous entends plus et je vous » serais obligé de vous expliquer. »
Lors même que l’existence d’une tête de société serait une idée naturelle, on n’aurait pas le droit de conclure que cette tête doive nécessairement être celle du gouvernement civil. La société, par elle-même, ne dépend pas plus du gouvernement civil que de la hiérarchie ecclésiastique. L’organisation d’hommes et de femmes dans un hut de plaisir n’a pas une identité nécessaire avec leur organisation politique, non plus qu’avec leur organisation religieuse ; elle ne regarde pas plus l’État que l’Église.
Les facultés qui rendent un homme éminemment propre au gouvernement ne sont pas celles qui plaisent dans la société; on a vu quelques hommes d’État impénétrables comme Cromwell ou brusques comme Napoléon, ou grossiers et barbares comme sir Robert
LA ROYAUTÉ
Walpole. En Ire les petits riens du salon et les graves intérêts du cabinet, il y a autant de différence qu’en peuvent comporter les affaires humaines. Est-il donc si naturel dès lors de les unir? De cette union il peut résulter toujours qu’on place à la tête de la société un homme qui, au point de vue social, peut avoir de très- grands défauts sans avoir des qualités éminentes.
Il n’y a pas de meilleur commentaire pour ces observations que l’histoire de la royauté anglaise. On n’a pas assez remarqué qu’il s’est opéré dans la structure de notre société un changement analogue à celui qui s’est produit dans notre polit ique. La République s’est glissée chez nous sous couleur de monarchie. Charles II était réellement la tète de la société ; le palais de Whitehall, de son temps, était un centre où se trouvaient les plus fines causeries, l’élégance la plus recherchée, et les intrigues d’amour les plus raffinées. Assurément ce roi ne contribua pas à moraliser la société, mais il donna le ton à tous ceux qui recherchaient l’agrément de la vie. Il concentra autour de lui tous les esprits badins de la haute société que renfermait Londres, et la ville de Londres concentrait elle-même tout ce qu’il y avait de plus léger dans le grand monde de l’Angleterre. La cour était un foyer d’ou rayonnaient toutes les fascinations et où se réunissaient toutes les séductions. Whitehall était un club sans rival, ayant en outre une société féminine du choix le plus habile et le plus piquant.
Tout cela, nous le savons, est bien changé. Le palais de Buckingham ressemble aussi peu que possible à un club. La cour vit retirée, à l’écart du monde qui brille dans Londres; elle n’a que de très-faibles rapports avec la partie agréable de ce monde. Les deux premiers George ne connaissaient pas l’Anglais, et ils étaient parfaitement incapables de diriger comme chefs la société anglaise. Tous deux préféraient la société d’une ou de deux Allemandes dont la réputation était mauvaise à tout ce que Londres pouvait leur offrir de séduisant. George III n’avait pas de vices sociaux, mais il n’avait pas non plus de qualités sociales. C’était un brave père de famille, un homme d’affaires, et après avoir bien travaillé pendant toute la journée, il préférait manger un gigot aux navets plutôt que de se livrer à tous les plaisirs du monde élégant et à la meilleure causerie. Aussi la société • de Londres, tout en demeurant pour la forme sous la domination de la cour, prenait dès lors sa route naturelle vers l’oligarchie. Cette société est devenue X aristocratie des dix mille que l’on sait, et, en fait, l’influence monarchique ne s’y fait pas plus senlir que dans la société de New-York. Les grandes dames y donnent le ton, non moins indépendamment do la cour qu’en Amérique. Quant aux hommes, le monde élégant des clubs, et ce qui s’y rattache ne se préoccupe pas plus, dans la vie ordinaire, de Buckingham- Palace que des Tuileries. On a conservé officiellement l’usage de la présentation et des visites à la cour. Le
LA ROYAUTÉ
lever et le cercle de la reine sont des dénominations qui rappellent encore le souvenir du temps où la chambre à coucher du souverain et le boudoir de la reine étaient un centre pour la haute société de Londres, mais cela ne fait plus partie des cérémonies officielles auxquelles, d’ailleurs presque toutes les personnes de considération peuvent aujourd’hui être admises si elles le désirent. Les bals de la cour même, où du moins on pourrait attendre raisonnablement un peu de plaisir, passent inaperçus à Londres; ils y sont donnés en plein juillet. 11 y a longtemps que des observateurs attentifs ont remarqué ces changements, mais tous les yeux en ont été frappés dès la mort du Prince-Époux. Depuis ce moment toute vie a été comme suspendue à la cour, et pendant un instant meme, il n’v en avait plus du tout. La société n’en suivit pas moins son train ordinaire ; quelques personnes qui n’avaient pas de filles à marier ou qui possédaient peu de revenus, profitèrent de ce prétexte pour donner moins de soirées, et celles qui manquaient véritablement d’argent demeurèrent à la campagne; mais en somme la différence avec le passé fut peu sensible. La reine des abeilles s’était retirée, la ruebe continuait d’aller.
On a fait récemment cette critique subtile et originale de la cour d’Angleterre, que de nosjours, elle ne déploie pas assez de splendeur. On l’a comparée avec la cour de France, dont le faste s’étale à tous les yeux et dont la magnificence est un spectacle sans
égal dans le pays. On a dit qu’autrefois « la cour d’Angleterre prenait au peuple trop d’argent et le dépensait mal, tandis que maintenant, quand on peut avoir confiance en sa discrétion, elle n’use pas assez des ressources que la nation lui accorderait. On peut soutenir qu’il ne doit pas y avoir de cour, on peut soutenir aussi qu’il doit y avoir une cour et une cour magnifique, mais il est impossible de soutenir qu’une cour doit être mesquine. Mieux vaut dépenser un million pour éblouir les yeux quand on juge la chose nécessaire, que de consacrer les trois quarts d’un million à tenter l’affaire sans éblouir personne» . Peut-être y a-t-il quelque vérité dans cette critique; peut-être la cour d’Angleterre n’est-elle pas aussi somptueuse qu’on devrait le désirer. Mais qu’on ne la compare point à la cour de France. L’empereur représente une autre idée que la reine. Il n’est pas la tête de l’État; il est l’État lui-même. La théorie sur laquelle repose son gouvernement, c’est que tous les Français sont égaux et que l’empereur personnifie le principe de l’égalité. En le grandissant, on amoindrit et par conséquent on met sous le niveau de l’égalité le reste de la France. Élever l’empereur, c’est un moyen de rapetisser toutes les autres individualités. C’est le principe contraire qui sert de base à la royauté anglaise. De même qu’en politique elle perdrait tout son prestige si elle entrait en champ clos, de même, au point de vue social, si elle s’affichait, elle deviendrait un danger. Nous avons déjà bien assez de
LA ROYAUTÉ
DS
luxe volontaire à Londres; loin qu’il y ait lieu de l’encourager et de l’augmenter, il faudrait en arrêter ou en restreindre les progrès. Notre cour n’est que la tête d’une aristocratie dont les membres rivaux ne sont pas également riches ; la splendeur de la cour ne retiendrait personne dans de sages limites et exciterait l’ambition de certains individus. La royauté est utile tant qu’elle sert à éloigner les ambitieux du rang suprême, tant qu’elle sait garder la réserve dans cette situation isolée. Mais elle serait funeste si elle ajoutait un nouvel aliment au faste ruineux de la classe opulente, si elle donnait la sanction majestueuse de son exemple à ceux qui luttent sur le terrain de la prodigalité.
Quatrième considération. Nous regardons maintenant la couronne comme un modèle de moralité. Les vertus de la reine Victoria et celles de George 111 ont profondément ému le cœur du peuple. Nous en sommes venus à croire qu’un souverain est tout naturellement vertueux, et que le trône donne aux vertus domestiques, pour se produire, autant de facilité que d’éclat. Mais un peu d’expérience et la moindre réflexion démontrent que les rois ne se distinguent point par l’excellence de leurs mœurs domestiques. Ni George I er , ni George II, ni Guillaume IV, n’étaient des types sous ce rapport; George IV était même tout le contraire. La vérité est que si les autres monarques sont portés a mal tourner, parce qu ils sont entourés de séductions, un roi constitutionnel
est exposé plus que personne à faillir,’ ayant, pour employer son activité, moins de besogne que tout autre souverain. Le monde entier avec ses pompes, ses attraits et ses appâts, voilà ce qu’un prince de Galles a toujours eu et aura toujours devant les yeux. Peut-on raisonnablement espérer que la vertu va se montrer dans tout son lustre, là où les tentations les plus attrayantes s’exercent sur l’âge le plus disposé aux faiblesses?
Si les occupations d’un roi constitutionnel sont graves, sérieuses et importantes, elles ne passionnent jamais ; elles n’ont rien pour remuer le sang, éveiller l’imagination et distraire la pensée. Chez des hommes qui comme George 111 ont le goût inné des affaires, les devoirs pratiques d’un roi constitutionnel peuvent certainement avoir une influence calmante et salutaire. L’aliénation mentale contre laquelle il a lutté et souvent avec succès pendant plusieurs années, se serait montrée bien plus fréquemment si elle n’avait été suspendue par la régularité d’une vie laborieuse. Mais combien peu de princes ont à un degré si singulier l’amour du travail, et qu’il est rare de le rencontrer même ailleurs ! Que la situation des princes est peu faite pour y porter, et combien on doit peu compter sur cet instinct pour servir de remède aux séductions qui les environnent! Des souverains dont l’esprit est sérieux et circonspect peuvent apporter quelques vertus domestiques sur un trône constitutionnel ; mais ceux-là mêmes ont
LA ROYAUTÉ
quelquefois des faiblesses, et quant à vouloir que les souverains dont le tempérament est plus ardent donnent ordinairement l’exemple des vertus, c’est demander aux buissons de porter des raisins ou des figues.
Enfin, la royauté constitutionnelle a cette fonction sur laquelle j’ai insisté plus haut, et qui, quoique de beaucoup la plus importante, ne prêtera pas de ma part à de nouveaux développements. Celte fonction, c’est d’être un palliatif. Elle permet à ceux qui gouvernent réellement de se succéder sans que le vulgaire y fasse attention. Les masses en Angleterre ne sont pas propres à un gouvernement électif ; si elles savaient combien nous sommes près de cette forme gouvernementale, elles seraient étonnées et presque tremblantes.
En dernière analyse et à peu près pour la même raison qui en fait un excellent palliatif, la royauté constitutionnelle est un bien précieux aux moments de transition. Ce qui facilite le mieux la substitution d’un gouvernement de cabinet à un gouvernement absolu, c’est l’ avènement d’un roi favorable au système constitutionnel et décidé à le soutenir. Un gouvernement de cabinet, dans sa nouveauté, n’a pas de force aux temps d’agitation. Le premier ministre, ce chef dont tout dépend, et qui, s’il y a quelque responsabilité à prendre, doit l’assumer sur lui-même, et employer la force s’il faut y recourir, n’a aucune garantie de stabilité. Il n’occupe sa place, par la nature même du gouvernement de cabinet, que d’une façon
précaire. Chez un peuple très-accoutumé à celle forme de gouvernement, un tel fonctionnaire doit avoir de la fermeté ; son appui, s’il ne le trouve pas dans le parlement, il faut qu’il le cherche dans la nation qui le comprend et l’estime. Mais lorsque le gouvernement est de création récente, il est difficile au premier ministre d’avoir la fermeté nécessaire ; sa tendance est de trop compter sur la raison humaine et d’oublier les instincts des masses. C’est alors que le prestige dont la tradition entoure un monarque héréditaire est d’une utilité incalculable. L’Angleterre n’aurait jamais pu traverser heureusement les premières années qui ont suivi 1088, sans l’admirable habileté de Guillaume 111 ; jamais l’Italie ne serait parvenue à obtenir et à conserver son indépendance sans Victor-Emmanuel ; ni l’œuvre de Cavour ni celle de Garibaldi, n’étaient plus nécessaires que l’œuvre de ce monarque. La chute de Louis-Philippe survenue, parce qu’il ne s’est pas servi du pouvoir réservé à un roi constitutionnel, est un enseignement prouvant de la manière la plus concluante l’importance de ce pouvoir réservé. En février 1848 , M. Guizot était faible, parce qu’il ne se sentait pas assuré au ministère. Louis-Philippe aurait dû l’y assurer. On aurait pu accorder ensuite la réforme parlementaire à l’opinion bien informée, mais il ne fallait rien accorder à la foule. On aurait dû résister au peuple de Paris, comme M. le Guizot le désirait. Si Louis-Philippe eût été un roi capable d’introduire
LA ROYAUTÉ
en France le gouvernement libre, il aurait fortifié de tout son appui les ministres au moment où il s’agissait de rétablir l’ordre, sauf à les éloigner quand le rétablissement de l’ordre aurait permis de se livrer aux discussions politiques. Mais le roi était un de ces hommes dont la prévoyance diminue fatalement à mesure que la vieillesse arrive ; bien qu’il eût une très-grande expérience et une habileté consommée, il a éprouvé un moment de faiblesse, et il est tombé faute d’avoir montré un peu de cette énergie que, dans une telle crise, un homme résolu n’aurait pas manqué de déployer.
Voilà, dans leurs détails principaux, les motifs qui justifient l’institution de la royauté par l’influence extérieure qu’elle exerce sur la foule des hommes ; et en l’état actuel de la civilisation anglaise, il y a là des avantages précieux. Quant à la tâche particulière du souverain, c’est-à-dire au travail réel dont la reine est chargée, ce sera l’objet du chapitre suivant.
BAGEUOI.
LA ROYAUTÉ
(Suite.)
La Chambre îles communes a fait îles enquêtes sur la plupart des questions, mais jamais elle n’a eu un comité « de la reine ». Aucun blue book ne traite de ce que fait la reine ; semblable enquête ne pourrait avoir lieu, et cependant, si on la permettait, elle épargnerait probablement à la reine beaucoup d’ennuis ordinaires et la perte d’un temps qu’elle emploie péniblement à une besogne inutile. .
Dans la théorie admise en général sur la Constitution anglaise, il y a deux erreurs relativement au souverain. La première, c’est qu’aulrefois du moins, on le regardait comme un Etat du royaume , c’est- • à-dire comme ayant de l’autorité au même titre que la Chambre des lords et la Chambre des communes. Et en effet, le souverain d’autrefois avait cette autorité, son pouvoir était même bien supérieur à celui du Parlement; mais il n’en est plus ainsi. L’exercice d’une pareille autorité suppose dans le monarque un droit de veto sur les actes législatifs. 11 faudrait qu’il
LA ROYAUTÉ
lui lût possible de rejeter les bills, sinon comme le fait In Chambre des communes, du moins de la même manière que la Chambre des lords. Mais la reine n’est. pas armée du veto. Elle serait obligée de signer son propre arrêt de mort si les deux Chambres s’accordaient pour le soumettre à sa signature. C’est par une liction du passé qu’on lui attribue le pouvoir législatif. 11 y a longtemps qu’elle n’en possède plus une seule parcelle.
En second lieu, la théorie ancienne prétend que la reine est le pouvoir exécutif. La Constitution américaine a été le fruit de discussions très-soigneuses quand elle a été faite, et l’on a admis alors comme vérité (pie le roi était un administrateur suprême dans la Constitution anglaise; on en a conclu que la création d’un administrateur analogue, moins l’hérédité, c’est-à-dire d’un président, était de première nécessité. Vivant au delà de l’Atlantique, et se laissant égarer par des doctrines ayant cours , les habiles auteurs de la Constitution fédérale, malgré toute l’attention possible, n’ont, pas vu que le premier ministre avait, la part principale du pouvoir exécutif dans la Constitution anglaise, tandis que le monarque était un simple rouage de la machine politique. 11 est vrai qu’on peut bien trouver l’excuse des législateurs américains dans l’histoire de cette époque. L’idée qu’ils avaient de notre Constitution, ils se l’étaient formée d’après ce qu’ils avaient eu occasion de remarquer. Mais, au temps où lord Norlh était censé administrer
le pays , c’est George III qui gouvernait en réalité. Lord North n’était pas seulement sa créature, il était son agent. Si le ministre poursuivait une guerre qu’il désapprouvait de toutes les forces de son âme, c’est parce que cette guerre avait l’entière approbation du roi. Il suit de là qu inévitablement, les membres de la Convention américaine ont dû voir le véritable exécutif dans le roi, dont les actes leur étaient nuisibles , et non point dans un ministre qui ne leur avait fait aucun mal.
Si , laissant de côté la théorie des lettrés , nous examinons notre vieille législation non-abrogée, c’est merveille d’apprendre tout ce que peut faire le souverain. Il y a quelques années, la reine voulut avec beaucoup de raison nommer des pairs à vie; les membres de la Chambre haute eurent le grand tort, contrairement même à leurs intérêts, de s’opposer à ce désir. Ils prétendirent que le droit revendiqué par la reine était tombé en déchéance , qu’autrefois la royauté l’avait possédé sans doute , mais qu’elle l’avait perdu par prescription. Qu’on lise le Digeste de Comyn, ou tout autre livre de ce genre, au titre Prérogative royale , on trouvera que la reine a cent droits de ce genre, et dont on ne saurait dire s’ils existent encore ou s’ils sont tombés en désuétude, et qui donneraient lieu à de longues et intéressantes discussions, si la reine essayait de les exercer. Il faudrait qu’un bon jurisconsulte écrivît un ouvrage savant pour distinguer entre ces droits divers lesquels
LA ROYAUTÉ
sont en vigueur et lesquels sont frappés de proscription. On n’a pas plus de renseignements authentiques sur ce que la reine peut faire que sur ce qu’elle fait en réalité.
Au point de vue strictement superficiel de la théorie, c’est là dans nos libres instructions un défaut évident. Dans un gouvernement populaire, tout pouvoir doit être défini. L’idée dominante de ce gouvernement, c’est que le monde politique, celui qui gouverne, donne aux affaires la direction qu’il juge convenable. Tous les actes d’une administration y sont passés au crible; on surveille ces actes pour savoir s’ils semblent bons, et pour s’y opposer de manière ou d’autre, s’ils paraissent mauvais. Mais on ne peut les juger qu’en connaissance de cause, on ne peut y mettre ordre si l’on ignore l’étendue des droits divers. C’est une anomalie qu’une prérogativesecréte, c’est peut-être la plus grande de toutes les anomalies. Et cependant, ce caractère secret est indispensable à la royauté anglaise d’aujourd’hui pour qu’elle ait son utilité. Avant tout, la royauté veut être respectée» et si l’on entreprend de fouiller dans le domaine de ses prérogatives, impossible de la respecter. Dès qu’on aura établi un comité spécial « de la reine » , tout le charme fascinateur de la royauté disparaîtra. C’est par le mystère que ce charme existe. On ne fait pas de la magie en plein jour. N’entraînons pas la royauté dans l’arène politique, ou bien elle cessera d’être respectée par les combattants ; elle ne
sera plus qu’un combattant pareil aux autres. Si l’existence de ce pouvoir secret est, au point de vue purement abstrait, un vice de notre Constitution politique, c’est un vice inhérent à une civilisation telle que la nôtre, où il est nécessaire d’avoir des pouvoirs augustes, et, par conséquent, inconnus, tout aussi bien que des pouvoirs définis d’un usage ordinaire.
Si, pour apprécier le fonctionnement de ce pouvoir secret, on s’en réfère aux témoignages de ceux qui, parmi les morts ou les vivants , l’ont approché de près, on observe une étrange différence entre leurs opinions. Comme les courtisans de George 111, les hommes d’Etat qui vont à la cour de la reine Victoria n’ont qu’une voix pour affirmer l’étendue de l’influence royale. Les uns et les autres admettent que la Couronne fait beaucoup plus qu’elle ne paraît faire. Mais il y a une énorme divergence d’opinions en ce qui concerne la valeur des actes qu’elle accomplit. M. Fox ne mettait aucun scrupule à qualifier sévèrement l’influence latente de George 111; il y voyait les manœuvres cachées d’un « esprit infernal ». Les actes de la Couronne à cette époque inspiraient de la crainte et de la terreur aux libéraux ; aujourd’hui les libéraux les plus avancés parlent ainsi: « Nous ne saurons jamais pour notre part, mais, quand on aura écrit l’histoire, nos enfants pourront savoir tout ce dont nous sommes redevables à la reine et au prince Albert. » Le mystère de la Con-
LA ROYAUTÉ
stitution, qui dépitait si fort autrefois les hommes d’État les plus calmes, les plus réfléchis et les plus instruits, est un objet d’amour et de respect pour leurs successeurs.
Avant de chercher à expliquer ce changement, il est une partie des devoirs de la reine qu’il s’agit de mettre hors de discussion ; c’est la partie routinière. Il faut que la reine donne son assentiment et sa signature à une foule innombrable de documents officiels qui n’ont pas trait à la politique, dont le contenu est insignifiant, et que le moindre employé pourrait aussi bien signer qu’elle-même. George III avait coutume de lire une quantité considérable de documents avant de les signer; il cessa de les lire quand lord Thurlow lui déclara qu’il était « absurde d’examiner des pièces qu’on ne pouvait comprendre» . Mais la pire classe de documents est celle des commissions dans l’armée. Avant un acte passé il y a trois ans seulement, la reine devait signer toutes les commissions militaires, et encore aujourd’hui elle signe toutes les commissions nouvelles. Par une conséquence naturellement inévitable , ces commissions demeuraient et demeurent encore arriérées par milliers. On a vu souvent des officiers ne recevoir leurs commissions pour la première lois que des années après avoir quitté le service. Si la reine était un fonctionnaire ordinaire, elle aurait fait entendre des plaintes depuis longtemps , et depuis longtemps on l’aurait débarrassée de ce travail assujettissant. On
prétend qu’un homme d’État un peu libre dans ses propos a trouvé le moyen de défendre cet abus en disant : « Il se peut faire qu’un sot monte sur le trône, et, dans ce cas, il serait bon de lui réserver beaucoup d’occupations d’une nature telle qu’il ne puisse pas faire de mal. » Mais ‘c’est un enfantillage que d’entasser tant de besogne routinière sur les bras d’un souverain que son titre condamne à remplir une infinité de devoirs officiels dans la société. C’est là un débris du temps passé où George III voulait connaître par lui-mème les détails les plus vulgaires, et ne donner qu’un assentiment motivé aux mesures les plus insignifiantes. Laissons donc hors de la discussion ces labeurs imposés par la routine. Ils ne procurent au souverain aucune influence ni pour le mal ni pour le bien.
Le meilleur moyen d’apprécier tout ce dont nous sommes redevables à la reine est de faire lin vigoureux effort d’imagination pour voir comment nous nous arrangerions sans elle. Dépouillons le gouvernement de cabinet de ses accessoires, réduisons-le à ses deux éléments essentiels, c’est-à-dire une Assemblée de représentants, nommée Chambre des communes, et un cabinet choisi par cette assemblée; voyons ce que nous pourrions faire avec cela seulement. On est si peu accoutumé à analyser la Constitution, on a tellement l’habitude d’attribuer à l’ensemble de la Constitution la totalité de ses effets que, dans l’opinion de beaucoup de gens, il n’est guère pos-
LA ROYAUTÉ
sible pour une nation de prospérer ou même de vivre avec ces deux éléments seuls. C’est pourtant de là que dépend la possibilité d’imiter les formes générales du gouvernement anglais. Un monarque réellement capable d’inspirer le respect, une Chambre des pairs ayant la même qualité : voilà des accidents historiques presque spéciaux à notre île , et qui , en tous cas, se trouvent uniquement en Europe. Un pays nouveau, s’il veut adopter le gouvernement de cabinet et ne pas se jeter dans les travers du gouvernement présidentiel, est obligé de créer son cabinet avec ses propres ressources, car il n’a pas à sa disposition les vieux débris de l’ancien monde.
On peut imaginer plusieurs systèmes pour obtenir d’un Parlement en apparence, ce que notre Parlement nous assure en réalité, la facilité de choisir un premier ministre. Mais je m’en tiendrai au mode le plus simple. De cette manière , on aura sûrement le squelette du système, on montrera en quoi il diffère du système monarchique, et l’on échappera au reproche d’avoir entouré de charmes et de séductions illusoires le premier de ces systèmes pour le substituer à l’autre.
Supposons donc que la Chambre des communes, existant'seule et par elle-même, doive choisir le premier ministre comme les actionnaires d’une Compagnie de chemins de fer nomment un directeur; qu’au moment de chaque vacance causée, soit par la mort, soit par une démission, les membres des Com-
munes aient le droit de nommer le successeur du ministre; qu’après un certain délai, tels qu’en exigent ordinairement les crises ministérielles, soit une dizaine de jours ou une quinzaine, les membres des Communes votent pour le candidat qu’ils préfèrent ; que le speaker fasse le compte des votes , et que le candidat réunissant le plus grand nombre de voix soit élu premier ministre : un semblable moyen d’élire le premier ministre en remettrait le choix aux mains des partis organisés absolument comme il arrive chez nous, avec la différence que produit le droit d’intervention réservé à la Couronne. Jamais un candidat indépendant ne sera nommé, parce que le nombre considérable de voix dont chacun des grands partis dispose l’emporterait sur les petites minorités de passage. Le premier ministre ne serait pas nommé pour un temps fixe, mais pour tout le temps que sa conduite plairait au Parlement. Avec les modifications naturelles et les différences qu’il reste à signaler, tout se passerait alors comme aujourd’hui. Alors, comme maintenant, le premier ministre devrait donner sa démission après un vote indiquant qu’il a perdu la confiance du Parlement ; mais la volonté du Parlement s’exercerait au moyen d’un acte évident et simple, qui serait le choix d’un successeur, tandis qu’elle arrive aujourd’hui à prédominer d’une manière indirecte.
Pour éclairer la discussion, il sera bon de la diviser en trois parties. La carrière d’un gouverne-
LA ROYAUTÉ
ment représentatif a trois périodes : la première embrasse la formation d’un ministère, la seconde son exercice, la troisième sa fin. Examinons avec soin quel est le rôle de la reine à chacune de ces périodes ; voyons en quoi notre forme actuel'e de gouvernement diffère dans chacune d’elles, soit en bien, soit en mal, de cette forme plus simple qu’aurait un gouvernement de cabinet existant sans la reine.
Aux débuts d’une administration, il n’y aurait pas beaucoup de différence entre la forme monarchique et la forme non monarchique, en ce qui concerne les gouvernements de cabinet, s’il y avait seulement deux grands pa lis dans l’État, et si tous les membres qui composent le plus important de ces deux partis s’entendaient parfaitement pour reconnaître le même chef parlementaire et élire par conséquent le même ministre. Le souverain doit actuellement accepter le chef ainsi reconnu, et, dans le cas où ce serait la Chambre des communes qui élirait directement le premier ministre , elle 11e pourrait élire que ce chef. Le parti principal , agissant avec ensemble et accord , emporterait toutes les décisions de la Chambre sans résistance sérieuse et, peut-être, sans lutte apparente. Un parti prépondérant, qui ne serait point divisé, aurait une autorité absolue. En pareille circonstance, le gouvernement de cabinet marcherait sans obstacle, avec ou sans la reine. Le meilleur souverain n’y ajouterait aucun avantage, le plus mauvais souverain n’y pourrait faire aucun mal.
Les difficultés sont bien plus grandes quand les membres du parti prépondérant ne s’entendent pas sur le choix de leur chef. Dans une monarchie, c’est du souverain que le choix dépend alors en fait , mais, sous une forme de gouvernement non monarchique, à qui revient le choix dans ce cas? Il faudra tenir des meetings tels que ceux de Willis Rooms ; il faudra que la majorité du parti exerce sur la minorité cette sorte de despotisme qui obligea lord John Russel, en 1859, à mettre de côté ses prétentions au premier rang, pour servir en sous-ordre dans le ministère de lord Palmerston.La pression tacite qu’un parti désireux du pouvoir exerce sur les chefs qui divisent ses forces aurait et devrait alors avoir son emploi. Quant à savoir si, en pareil cas, ce parti choisirait toujours l’homme le plus capable, il y a lieu d’en douter. Une fois qu’un parti est divisé, rien n’est plus malaisé que de réunir l’unanimité de ses suffrages sur la personne qu’un spectateur désintéressé lui recommanderait. Toutes sortes de jalousies et d’inimitiés s’éveillent, et il est toujours difficile, sinon impossible , de les apaiser. Mais , bien que ce parti puisse alors ne pas choisir le meilleur chef, il a les motifs les plus graves de choisir un chef très-convenable. C’est à ce prix seulement qu’il peut conserver son influence. Sous le gouvernement présidentiel, les réunions préliminaires qui désignent le président n’ont pas à se préoccuper des talents que pourra déployer plus tard le candidat de leur choix. Ce qu’elles
LA ROYAUTÉ
recherchent c’est un candidat capable d’attirer les suffrages ; peu importe sa capacité gouvernementale.
Si l’on choisit un homme médiocre, il n’en gouvernera pas moins pendant toute la durée constitutionnelle de son mandat; et, lors même qu’il donnerait les preuves de capacité les plus grandes, à l’expiration de son mandat il y aura, d’après les prescriptions constitutionnelles, une autre élection. Mais un gouvernement ministériel n’est pas assujetti à une limite d’existence si formelle. Ce gouvernement est toujours révocable, la durée de son existence dépend de sa conduite. Si le parti qui est maître du pouvoir commet la faute de choisir pour son chef un homme . insuffisant, ce parti perd tout son crédit. L’habileté en est la condition vitale. Supposons qu’en 1859 le parti whig se fût décidé à rejeter le comte Russell et lord Palmcrslon pour leur substituer une médiocrité, les wighs seraient probablement tombés du pouvoir au moment où se présenta la question du Schleswig-Holstein. La nation les eût abandonnés, le Parlement en aurait fait de même ; on n’aurait pas souffert qu’une négociation secrète, d’où dépendait la solution d’un grave problème, à savoir s’il y aurait la guerre ou la paix, fut confiée aux mains d’un ministre insuffisant, d’un ministre qui aurait dù sa nomination à sa médiocrité et qui n’aurait pas été respecté, même par ses amis. En outre, un gouvernement ministériel agit en plein jour; il puise sa force dans la discussion. Un président peut être un homme
BAGEHOT. 7
médiocre, et cependant , s’il a de bons ministres jusqu’à la lin de son administration, il peut ne pas montrer sa médiocrité et laisser en doute la question de savoir s’il est intelligent ou incapable. Mais un premier ministre doit se montrer tel qu’il est; il faut qu’il se mêle aux débats dans la Chambre des communes , il faut qu’il guide cette assemblée dans le maniement dés affaires, il faut qu’il la conseille en toute occasion et qu’il la dirige aux moments agités. Sa personne tout entière est soumise à l’épreuve des investigations, et s’il ne sait pas y résister, il faut qu’il abandonne le pouvoir.
Aucun parti ne consentirait à revêtir un homme médiocre des graves fonctions qu’un gouvernement de cabinet remet au premier ministre. Ce personnage, quoique l’élu du Parlement, peut dissoudre le Parlement. Les représentants veilleront tout naturellement avec soin à ce que le droit de mettre fin à leur mandat si envié ne tombe qu’en des mains habiles. Ils n’iront pas confier à des mains maladroites l’exercice d’un dCoit qui , en froissant la nation, peut les ruiner eux-mêmes. On peut donc être certain que, dans le cas même où le parti pré-, pondérant est divisé, un gouvernement de cabinet, s’il n’existe pas de monarque, n’en trouvera pas moins dans le Parlement un chef habile et capable ; n’en offrira pas moins un hon premier ministre, sinon le meilleur possible. Dira-t-on que sous la monarchie ce gouvernement peut donner mieux !
LA ROYAUTÉ
Oui, je le crois, mais à une seule condition. Si le monarque constitutionnel est doué d’une rare pénétration, s’il n’a point de préjugés, s’il a amassé de vastes connaissances politiques , il est à même de prendre dans les rangs d’un parti divisé le chef le meilleur, alors même que ce parti, livré à scs propres instincts, ne le choisirait pas. Quand le souverain est en mesure de jouer le rôle de ce spectateur très-intelligent et très-désintéressé qui occupe une si belle place dans les œuvres de certains moralistes, il peut mieux choisir que scs sujets eux-mêmes le ministre qui leur convient. Mais si le monarque n’est pas exempt de préjugés, s’il n’a pas ce merveilleux discernement, selon toute probabilité il ne saura pas faire un choix meilleur que ne le ferait le parti divisé. Evidemment il n’a pas les mêmes motifs que ce parti de se conduire sagement dans son choix. Sa situation est assurée quoi qu’il arrive, tandis que la chute d’un parti peut être produite par l’incapacité déployée par le ministre élu.
11 y a beaucoup à craindre que le souverain obéisse à des préjugés. Pendant plus de quarante années les antipathies personnelles de George III ont paralysé les administrations qtii se sont succédé au pouvoir* Presque au début de sa carrière, il mit de côté lord Chatham , et, presque à la fin de son règne, il ne voulut pas permettre à M. Pitt de s’entendre avec M. Fox. Il eut toujours un faible pour la médiocrité; en général, les gens habiles ne lui plaisaient pas, et
toujours il montra de l’éloignement pour les grandes idées. Si les monarques constitutionnels se trouvent être des hommes ayant une expérience limitée et une intelligence commune, on n’a aucunement le droit de leur supposer par miracle des qualités supérieures; les choix de ces souverains auront souvent moins de valeur que ceux d’un parti divisé ; le danger qu’on devra toujours appréhender alors, c’est que le souverain préfère un serviteur obséquieux et vulgaire, tel qu’Addington, à un homme d’un talent hors ligne mais indépendant, tel quePilt.
On arrivera à une conclusion analogue en examinant la manière de choisir un premier ministre sous les deux systèmes de gouvernement, si l’on suppose le cas le plus critique, c’est-à-dire le cas où il existe trois partis. C’est le cas dans lequel un gouvernement de cabinet risque le plus de révéler ses défauts, et a les chances les plus défavorables pour déployer ses qualités. Ce qui caractérise surtout le gouvernement de cabinet, c’est que le pouvoir exécutif y est élu par' l’Assemblée législative ; mais quand il y a trois partis, impossible de faire un choix satisfaisant. On n’est assuré d’obtenir un choix réellement bon que lorsqu’une grande majorité se prononce en faveur d’un homme et lui accorde sa confiance. Mais quand il existe trois partis, rien de semblable n’arrive. Le parti le plus faible numériquement, en donnant l’appoint de son vote, détermine le choix du candidat. Sa conduite, dans ce cas, n’est soumise à aucune
LA ROYAUTÉ
sanction ; renonçant au droit de voler pour son propre avantage, ce parti se borne à opter d’une manière décisive entre les candidats des autres auxquels il sacrifie le sien. Quand le choix d’un ministre repose sur un tel acte acte d’abnégation, il n’a point de solidité; ce choix peut à tout instant être révoqué. Les événements de 1858, bien qu’ils ne soient pas «le nature à fournir un exemple parfait à l'appui de ma pensée, l’expliquent pourtant suffisamment. A cette époque, le parti radical, se séparant des libéraux modérés, consentit à maintenir lord Derby au pouvoir. Ainsi le parti le plus avancé jugea convenable de se coaliser avec le parti de l’immobilité.
L’un des radicaux exprimait ses idées avec plus de clarté que de délicatesse, en disant : « Nous allons mieux à nos fins sous ces gens-là que sous d’autres », laissant entendre que, dans son opinion, les tories se prêteraient mieux aux vues des radicaux que les whigs. Mais il est évident que l’union de partis si opposés ne pouvait être durable. Les radicaux l’avaient achetée de leurs voles en faveur de personnages dont les principes leur étaient tout à fait hostiles, et les conservateurs l’avaient payée en consentant à des mesures diamétralement contraires à leurs doctrines. Après un court intervalle, les radicaux en revinrent aux whigs modérés, qui sont naturellement leurs alliés, tout en leur donnant non moins naturellement quelques motifs d’aigreur. Ils se servirent donc du poids décisif qu’avaient alors leurs votes, d’abord
pour un certain gouvernement , puis pour un gouvernement d'opinion opposée.
Je n’ai pas à blâmer cette politique. Je me borne ii la citer pour appuyer ma pensée, et je dis que si, par supposition, ce jeu politique se répétait outre mesure et se prolongeait longtemps, le gouvernement parlementaire serait impossible. Quand il y a trois partis, parmi lesquels il ne s’en trouve pas deux qui coalisent leurs efforts d’une façon durable, s’il arrive que le plus faible , en oscillant rapidement entre les autres, donne tour à tour sa préférence à chacun d’eux, la condition élémentaire qu’exige le gouvernement de cabinet n’est pas remplie. Il n’y a point dans le Parlement un corps capable de choisir; on ne peut compter que son choix créera un pouvoir exécutif ayant des chances suffisantes de durée, parce qu’il n’y a alors fixité ni dans les idées ni dans les sentiments de ceux qui doivent choisir le gouvernements
Sous toutes les formes que peut avoir le gouvernement de cabinet, avec ou sans monarchie, il n’est qu’un seul remède à ce mal. Il faut que les esprits modérés de tous les partis s’unissent pour soutenir le gouvernement qui , en somme , convient le mieux à l’ensemble. C’est par ce moyen que l’administration de lord Palmerston s’est soutenue naguère, et parce que ce ministère, quoique insuffisant sous divers rapports, avait une politique étrangère excellente, et déployait à l’intérieur son activité avec plus de
LA ROYAUTÉ
succès que ne l’ont fait la plupart des ministères anglais. Les conservateurs modérés et les radicaux modérés sont parvenus à maintenir fermement cetle administration, en consentant à donner leur appui, dans une mesure suffisante, aux whigs modérés. Qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas de roi, cette abnégation salutaire est la force principale sur laquelle on doit compter pour assurer un fonctionnement régulier au gouvernement parlementaire, en cette circonstance, qui constitue pour lui sa crise la plus redou table. Cet esprit de modération est -il favorisé ou contrarié par la forme monarchique? Aura-t-il un effet plus avantageux sous la forme royale du gouvernement ministériel que sous l’autre forme? Cet effet sera-t-il funeste?
Si le souverain porte la pénétration jusqu’au génie, son assistance pourra , dans une pareille crise , être d’une utilité immense. Il prendra pour ministre et il conservera au ministère , s’il est possible , l’homme d’Etat sur lequel le parti modéré devra fixer son choix en dernière analyse, mais qu’il est encore à rechercher à tétons ; le souverain étant un homme de sens, d’expérience et de tact, saura voir comment peut s’établir l’équilibre et quelle est la fraction politique à laquelle viendront plus tard se rallier les esprits modérés qui se trouvent dans les autres partis. Au milieu des variations successives et de l’incertitude générale, le monarque verra probablenent s’offrir à lui plusieurs occasions de [faire un choix.
II dépendra de lui d’appeler au pouvoir A B ou bien X Y, et de les éprouver. L’état agité des partis ne permet point de fixité , mais il est très-favorable à une sorte de tolérance provisoire. On sent qu’il est utile d’avoir quelque chose, sans savoir précisément ce qu’on désire, et l’on accepte provisoirement tout ce qui se présente, pour examiner si ce n’est point là ce dont on a besoin et quels résultats donnera cet essai. Pendant la longue succession de gouvernements faibles , qui commence à la démission du duc de Newcastle en 1762, et se termine à l’avénement de M. Pitt en 1784, la volonté énergique de George III a eu des effets extrêmement considérables. En un temps où la mêlée des partis présente des complications prolongées, comme il doit arriver souvent et pour de longues durées sous un gouvernement parlementaire dont l’existence est déjà ancienne, si le pouvoir royal exerçait habilement son influence, il rendrait à l’ordre politique des services incalculables.
Mais ce pouvoir s’exercera-t-il avec un tact habile? Un souverain constitutionnel, dans la pratique ordinaire, n’est en général qu’un homme dont les facultés sont ordinaires. J’ai bien peur, en considérant la décrépitude précoce des dynasties où le pouvoir se transmet héréditairement , que le souverain soit même un homme d’une capacité très -faible. La théorie et l’expérience sont d’accord pour nous apprendre que l’éducation d’un prince ne peut être que médiocre, et qu’une famille royale a en général moins
LA ROYAUTÉ
de talent que les autres familles. A-t-on, dès lors, le droit d’espérer que les souverains appartenant à une dynastie quelconque pourront se transmettre à perpétuité ce tact exquis, lequel, s’il n’est pas une sorte de génie , est tout aussi rare, pour le moins, que le génie lui-même?
En général, la sagesse la plus profonde peut-être, d’un monarque constitutionnel, devra se montrer sous la forme d’une inaction étudiée. Dans ces circonstances si complexes qui ont rempli l’intervalle de J 857 à 1859, la reine et le prince Albert ont eu beaucoup trop de prudence pour imposer jamais leur propre choix au Parlement. S’ils avaient choisi un premier ministre , peut-être n’auraient-ils pas choisi lord Palmerston. Mais ils ont vu, du moins on peut le croire, que le monde politique pouvait se passer de leur ingérence, et, qu’en introduisant dans le courant des affaires un élément étranger , ils ne feraient que retarder le moment où les forces intimes du Parlement se disposeraient dans l’ordre le plus avantageux.
Après tout, un motif devrait engager le souverain même le plus habile et le plus sûr de son habileté à n’en faire usage que tout à fait à la longue, c’est qu’il est bon que le Parlement se sente responsable. Quand un Parlement s’imagine que le souverain doit choisir l’administration, il arrive à ne plus être capable lui -même d’en trouver les éléments. La forme royale de gouvernement ministériel est la
pire de toutes, si elle aboutit à substituer un rouage accessoire au mécanisme principal , et à faire qu’une assemblée se désintéresse de ses fonctions suprêmes, pour en confier l’accomplissement à un autre pouvoir.
Pour rendre bonne justice au gouvernement de cabinet sous une république, remarquons en lui l’absence d’un des vices les plus graves et les plus saillants qui se rencontrent sous la forme royale. Là où il n’y a pas de cour, on n’a point à craindre l’influence fâcheuse qu’une cour peut exercer. En quoi consiste cette influence , tout le monde le sait , bien que personne , ni même l’observateur le plus attentif, ne puisse préciser avec assurance l’immensité de ses effets. Sir Robert Walpole, employant un langage qui effaroucherait nos mœurs modernes, déclarait, après la mort de la reine Caroline, qu’il ne se préoccuperait nullement des filles du roi (ces donzelles, comme il les appelait), et qu’il s’appuierait exclusivement sur M rac de Walmoden, la maîtresse du roi. « Le roi », dit un écrivain du temps de George IV, « le roi nous est favorable , et,
» ce qui vaut mieux encore, la marquise de Conyng- » ham est aussi pour nous ». Nul n’ignore à quelles sortes d’influences on a attribué certains changements qui se sont produits dans le gouvernement, en Italie, depuis que l’unité est faite. Ces influences mauvaises ont naturellement l’effet le plus considérable dans les moments de trouble, c’est-à-dire alors
LA ROYAUTÉ
qu’elles peuvent offrir le plus de danger. Une maîtresse de roi aussi audacieuse , aussi portée au mal qu’on la suppose , formerait en vain des complots contre une administration invulnérable; mais l’intrigue choisira pour agir le moment où le Parlement étant embarrassé, et les partis se trouvant divisés, les chances de succès seront plus nombreuses et les actions perverses plus faciles à commettre; alors, en un mot, que le gouvernement de cabinet éprouve le plus de difficultés à s’exercer.
Il est très -important de voir qu’une bonne administration peut être organisée sans monarque: plusieurs hommes d’Etat qui se sont occupés de nos colonies en ont douté. « J’admets, a-t-on dit, qu’un ministère pourrait aller assez loin sans un gouverneur , une fois qu’il aura été lancé , mais je ne vois pas qu’il soit possible de s’en passer pour créer le ministère. » On a même émis l’idée que si une colonie se séparait de l’Angleterre et était appelée à organiser son propre gouvernement, elle ferait bien de choisir un gouverneur à vie pour lui confier uniquement le soin de nommer les ministres ; ce serait une fonction analoque à celle du grand électeur dans le système de Siéyès. Mais, en créant une fonction de ce genre, la colonie ne ferait que se donner volontairement un embarras artificiel. Ce gouverneur serait inévitablement un homme ayant des passions de parti. Le poste le plus imposant de l’État ne manquerait pas de fournir matière à des rivalités entre
les hommes d’opinions différentes qui divisent ordinairement tout pays où la vie politique a de l’activité. Ces hommes de partis se préoccupent et se mêlent de tout; jamais ils ne permettraient de confier le poste le plus honoré, le plus en évidence, autrement qu’à un des leurs. On se dirait de plus, que le grand électeur, nommé pour choisir les ministres , pourrait, au moment d’une crise importante, se montrer l’ami zélé des uns, l’ennemi dangereux des autres. Le parti le plus fort choisirait dès lors un gouverneur qui serait avec lui quand il faudrait se décider, qui inclinerait en sa faveur quand il s’agirait de se montrer favorable , enfin un auxiliaire constant pour lui-mème et en même temps un obstacle continuel pour ses adversaires. Il est absurde de choisir au moyen d’élections disputées un homme d’État pour lui donner mission de choisir impartialement les ministres.
Mais c’est pendant la durée d’un ministère, plutôt qu’au moment de sa formation, que les fonctions du souverain intéressent le plus de personnes, et qu’en général dans le public on leur attribuera le plus d’importance. J’avoue que je suis moi -même de cette opiniom 11 est possible, je crois , de montrer que le poste du souverain régnant sur un peuple qui est intelligent et pénétré de l’esprit politique, dans une monarchie constitutionnelle, est précisément la place qu’aimerait le mieux occuper un homme sensé; là s’olïriraient à lui les meilleurs
LA ROYAUTÉ
moyens de stimuler le talent et de s’opposer aux mauvaises tendances de l’esprit humain.
Relativement à la manière dont la reine entend ses devoirs pendant la durée d’une administration, nous avons un précieux fragment écrit de sa propre main. En 4851, Louis Napoléon avait fait son coup d’Élat; en 1852, lord John Russel fit le sien pour renverser lord Palmerston. Par une dérogation trèsutile à l’étiquette, il donna lecture à la Chambre des communes du mémorandum suivant adressé par la reine au premier ministre : « La reine désire d’a- » bord que lord Palmerston lui apprenne clairement » ce qu’il se propose de faire dans une circonstance » donnée , afin qu’elle sache bien à quelle mesure » elle doit donner sa sanction royale. En second » lieu, quand cette sanction est accordée à une rne- » sure, il faut que cette mesure ne soit pas soumise » arbitrairement à des changements ou à des modi- » fieations par le ministre, sinon la reine doit consi- » dérer cette conduite comme manquant de sincérité » envers la Couronne, et exercer dans ce cas le droit » constitutionnel qu’elle a de démissionner le rni- » nistre.Elle compte qu’il la tiendra au courant de ce » qui se sera passé entre lui et les ambassadeurs étran- » gers, avant de prendre des décisions importantes # basées sur leurs entretiens; elle compte recevoir » les dépêches étrangères en temps convenable , et » que le texte des projets de loi qui devront être » approuvés par elle lui seront remis assez à temps
» pour qu’elle en puisse prendre connaissance avant » de les expédier. »
Outre le contrôle qu’elle exerce sur chacun des ministres, et particulièrement sur le ministre des affaires étrangères, la reine a un certain contrôle sur le Cabinet. Le premier ministre, on le sait, lui transmet des renseignements authentiques sur toutes les décisions les plus importantes et, ce qu’elle pourrait aussi bien connaître par les journaux, il lui indique les votes principaux du Parlement. Il est obligé de prendre soin qu’elle soit informée de tout ce qui mérite d’être connu dans la politique courante du pays. L’usage lui donne formellement le droit de se plaindre quand on ne l’instruit pas d’un acte important du ministère , non-seulement avant de l’accomplir, mais assez à temps pour qu’elle puisse l’examiner et s’opposer à ce qu’on l’accomplisse,
En résumé , le souverain , sous une monarchie constitutionnelle telle que la nôtre, jouit du triple droit d’être appelé à fournir des avis , à donner des encouragements, et, enfin , à infliger des avertissements. Un roi prudent et sage ne devrait pas désirer avoir d’autres droits. Il reconnaîtrait que la privation même des autres droits le mettrait en mesure d’exercer ceux-là d’une façon singulièrement efficace. Il dirait à son ministre : « C’est sur vous que retombe » la responsabilité de ces mesures. On doit faire tout » ce que vous jugerez bon, et tout ce que vous ju- » gerez bon de faire aura mon appui plein et entier.
LA ROYAUTÉ
» Mais vous remarquerez que, pour telle ou telle rai- » son, ce projet est mauvais; pour telle ou telle raison, s ce que vous ne proposez pas vaudrait mieux ; je » ne m’oppose pas à l’accomplissement de cette me- » sure , puisque c’est mon devoir de ne m’y point » opposer; mais remarquez bien que je vous donne » un avertissement. » Supposez que le roi ait raison, et qu’il possède ce don que les rois ont souvent, le don de persuader, ses paroles ne manqueront pas d’ébranler le ministre. Sans doute, elles ne parviendront pas toujours à changer ses déterminations, mais elles jetteront presque toujours en son cœur un certain trouble.
Dans le cours d’un long règne, un roi sagace parviendrait à acquérir un degré d’expérience qu’on trouverait chez peu de ministres. Le roi pourrait dire : « Avez-vous songé à ce qui s’est fait sous telle » ou telle administration , il y a environ quatorze » ans, je crois? On en peut tirer un enseignement » pour les conséquences fâcheuses qu’aura certaine- » ment votre projet. En ce temps-là vous n’occupiez » pas dans la vie politique le rang que vous y tenez, » et il est possible que votre mémoire ne vous retrace » pas complètement tous ces faits. Je vous engage à » vous y reporter et à discuter cela avec vos collô- » gués plus âgés qui y ont pris part. Il ne serait pas » prudent de recommencer une politique dont les » résultats ont été alors si mauvais. » Le roi aurait J’avantage qu’un sous -secrétaire permanent a sur
son supérieur le secrétaire d’État, membre du Parlement. Cos affaires ont employé une partie de son existence, occupé ses pensées ; elles lui auront peutêtre causé de l’inquiétude, peut-être du plaisir ; c’est malgré son avis qu’on les aura entamées, ou bien, au contraire , c’est avec son approbation. Le secrétaire membre du Parlement a seulement un vague souvenir qu’on a fait quelque chose de ce genre sous un de ses prédécesseurs, alors qu’il ne connaissait pas, ou du moins qu’il ne s’intéressait nullement à celte partie des affaires publiques. Il faut qu’il se mette à apprendre péniblement et sans espoir de connaître parfaitement tout ce que le secrétaire permanent voit du premier coup d’œil et sans effort de mémoire. Je sais bien qu’un secrétaire membre du Parlement peut toujours réduire au silence son subordonné par la supériorité que son titre lui donne. Il peut se borner à dire : « Tout cela , selon moi , ne prouve pas grand’chose. On a commis bien des fautes au temps dont vous parlez, ne discutons pas là-dessus. » Un personnage arrogant a facilement raison des objections que lui font ceux qui sont au-dessous de lui. Mais si un ministre peut en agir ainsi avec un subordonné, il n’en sera pas de même dans ses rapports avec son roi. Cette force que lui donne la supériorité du rang social, et qui lui a permis de dérouter son sous -secrétaire, n’est plus alors avec lui, mais contre lui. Il ne s’agit plus pour lui de prendre en considération les avis respectueux
LA ROYAUTÉ
d’un subalterne, mais de répondre aux arguments d’un supérieur auquel il doit lui-même le respect. George III connaissait dans le détail la marche des affaires publiques aussi bien et mieux que n’importe quel homme d’État de son temps. S’il avait uni à ses capacités comme homme d’affaires et à son activité les qualités plus élevées, qui sont celles d’un homme d’État clairvoyant, son influence aurait été énorme. L’ancienne constitution de l’Angleterre donnait assurément à la Couronne un pouvoir que notre constitution actuelle lui refuse. Tant que la majorité du Parlement fut principalement achetée au prix des faveurs royales , le roi participait au marché avec ou sans le ministre. Mais, même sous l’empire de notre constitution actuelle, un monarque tel que George III, s’il avait de grandes capacités , ne manquerait pas « d’avoir une influence excellente. Toute l’Europe sait qu’en Belgique le roi Léopold a possédé une autorité immense par l’emploi de moyens analogues à ceux que j’ai décrits.
On sait aussi, quand on est bien au courant des événements de ces derniers temps en Angleterre, que le prince Albert s’est acquis en réalité beaucoup d’influence de la même manière. 11 avait les qualités rares d’un monarque constitutionnel ; s’il eût pu vivre vingt années de plus , il se serait fait en Europe une réputation égale à celle du roi Léopold. Pendant sa vie, il avait un grand désavantage. Les personnages politiques les plus influents alors en /
Angleterre avaient une expérience bien plus longue que la sienne. Il aurait pu exercer, et il a sans doute exercé une grave influence, sinon une influence absolue sur lord Malmesbury; mais il ne pouvait diriger lord Palmcrslon. Le vieil homme d’État qui gouvernait l’Angleterre, à un âge où la plupart des hommes ne sont pas à même de gouverner leurs familles, avait souvenir de toute une génération politique disparue avant la naissance du prince Albert. Lord Palmerston et le prince différaient d’àge et de caractère. La délicatesse étudiée du prince allemand, délicatesse d’esprit qu’on a bien eu raison de comparer à celle de Goethe, était tout à fait étrangère à l’homme d’Etat moitié Irlandais moitié Anglais. Le courage un peu bruyant qu’il déployait dans les difficultés secondaires, l’emploi qu’il savait faire, toujours à propos, pour écraser la contradiction, d’un lieu commun parfois un peu vulgaire, pouvait froisser le prince Albert, qui unissait à la circonspection d’un savant le courage d’un étudiant. Nos petits-enfants sauront à quoi s’en tenir, si nous ne le savons pas nous-mêmes. Le prince Albert a fait beaucoup de bien , mais il est mort avant d’avoir pu étendre son influence sur une génération de personnages politiques moins expérimentés que lui et désireux de recueillir ses leçons.
Il serait puéril de penser que l’entretien d’un ministre avec son souverain puisse jamais avoir le caractère d’une discussion en forme. « La divinité qui
LA ROYAUTÉ
protège les rois » inspire moins de vénération -qu’ autrefois, mais elle ne laisse pas d’en inspirer encore. Personne, ou presque personne ne sait discuter dans le cabinet d’un ministre comme dans son propre cabinet, ou comme on discuterait dans le cabinet d’un autre individu. On n’y est pas aussi fort à son aise pour établir ses raisons et réfuter les arguments opposés. C’est, bien pis quand on est dans le cabinet d’un monarque. La meilleure preuve en est fournie par l’exemple de lord Chatham. Jamais bomme d’État n’eut un ton plus dictatorial, plus impérieux ; de plus, il fut à peu près le premier personnage arrivé au pouvoir contre la volonté du roi et contre celle de la noblesse; il fut le premier ministre populaire. On aurait pu croire qu’un si fier tribun du peuple aurait eu de grands airs vis-à-vis de son souverain et se serait montré à l’égard du roi ce qu’il était auprès de Lout autre. Eli bien, au contraire , il se laissait maîtriser par sa propre imagination, et, frappé par une sorte de charme répandu mystiquement autour de la personne royale , il n’était plus le même homme en présence du roi. « Un coup d’œil dans le cabinet » du roi, » disait M. Burke, « l’enivre complètement î et pour le reste de sa vie. » Un plaisant affirmait que, même au lever, il s’inclinait si bas qu’on pouvait apercevoir le bout de son nez aquilin entre ses deux genoux. Il avait l’habitude de s’agenouiller auprès du lit de George III quand il lui parlait d’affaires. Or, il est bien certain qu’un homme ne peut
pas discuter quand il est agenouillé. Le respect superstitieux qui le tient dans cette attitude physique lui imposera au moral une allure d’esprit analogue. Il ne se permettra pas de réfuter les mauvais arguments d’un roi, comme il le ferait pour un simple particulier. Il ne développera point ses raisons les meilleures avec une force et une portée suffisantes, quand il pensera qu’il peut déplaire au souverain. S’il se présente un point douteux, le roi l’emportera, et, en politique, beaucoup de raisonnements, parmi les plus graves, sont pleins de points controversés. Tout ce qui viendra à l’appui de l’opinion royale portera coup, tout ce qu’on pourrait dire pour appuyer l’opinion du ministre ne se produira qu’en perdant de l’avantage et de la force.
Le roi, d’ailleurs, est armé d’un pouvoir dont, en théorie, il doit user seulement dans les circonstances graves, mais que la loi lui permet d’exercer en toute occasion. 11 a le droit de dissolution; il peut dire à son ministre : « Ce Parlement vous a envoyé ici, mais je veux voir s’il ne m’est pas possible d’obtenir du peuple un autre Parlement qui m’enverra quelqu’un pour vous remplacer ». George III savait bien que, pour exercer ce droit, il fallait saisir le moment favorable et ne dissoudre le Parlement qu'à propos de questions qui, selon toute apparence, et, en tout cas, avec quelque probabilité, lui assureraient le concours du pays. Il s’arrangeait toujours de manière à avoir un ministre qui ne lui fit pas redouter l’ombre de
LA ROYAUTÉ
son successeur possible. La finesse dont il était doué dans ces matières était portée à un degré qui , dans son exagération, se rencontre chez les fous. Quoiqu’il ait eu à lutter contre les personnages les plus habiles de son temps, il n’eut presque jamais le dessous. 11 savait admirablement s’y prendre pour renforcer un argument un peu faible au moyen d’une menace tacite, surtout quand il s’adressait à un individu dominé ordinairement par le sentiment du respect.
Voilà les pouvoirs qu’un homme prudent aimerait à exercer, et ceux dont il craindrait le moins d’être armé. Vouloir être un despote, aspirer à la tyrannie, comme disaient les Grecs, c’est, de nos jours, la marque d’un petit esprit. Pour être dans ces dispositions, il faut n’avoir pas considéré ce que Butler appelle « l’incertitude des choses j>. Se persuader qu’on a absolument raison , imposer sa volonté , ou avoir le désir de l’imposer à autrui par la violence, ne porter attention qu’à ses idées fixes, et se tourmenter l’esprit pour les réaliser, ne point prêter l’oreille aux opinions des autres, être incapable de peser avec un sens rassis ce qu’elles ont de vrai, c’est mériter d’être rangé au nombre des intelligences grossières dans l’état actuel de notre civilisation. On ne peut pas ignorer que le domaine des faits est immense, que le progrès est chose complexe, que les conceptions ardentes , comme il en germe dans les cerveaux de jeunes gens, sont le plus souvent fausses
cl toujours incomplètes. Cet idéal d’un homme d’État à la vue perçante et à la volonté de fer , qui peut tracer des plans pour des générations encore à naître, cet idéal est une chimère engendrée par l’orgueil de l’esprit humain et que les faits n’appuient nullement. Les plans de Charlemagne ont péri avec cet empereur, ceux de Richelieu ont avorté, ceux de Napoléon étaient gigantesques jusqu’à la démence. Mais un monarque constitutionnel , vraiment grand dans sa sagesse , ne visera point à ces vanités grandioses. Il ne bâtit pas de châteaux en Espagne ; sa carrière est celle du monde positif ; il s’occupe de projets réalisables, de projets dont l’accomplissement est souhaitable, et qui valent la peine qu’on y songe. Aux ministres qu’on lui enverra successivement il tiendra ce langage : « Je crois ceci et cela, pensez-vous qu’il » y ait quelque parti à tirer de mes idées ; j’en ai fait » 1 objet de certain mémorandum que je vous sou- » mettrai. Certainement la matière n’y est pas épui- » sée ; mais cela vous donnera lieu de réfléchir. » Après quelques années de discussion avec chacun des ministres successifs, les meilleurs plans d’un roi très-sage finiraient par être adoptés, et ses projets d’un mérite inférieur, ceux qui sont impraticables, seraient rejetés et abandonnés. Un tel monarque ne devancerait pas inutilement son époque, parce qu’il serait obligé de convaincre les hommes d’élite qui la représentent le mieux. Et le meilleur moyen pour lui de prouver qu’il avait de bonnes
LA ROYAUTÉ
idées sur ces questions nouvelles et peu connues, c est qu après des années de discussion, je le répète, il sera probablement parvenu à y rallier les personnages choisis par le peuple, c’est-à-dire des personnages ne devant leur position qu’à la conformité de leurs vues avec celles du public, et, par conséquent peu disposés à accepter les conceptions nouvelles et les pensées profondes. Un monarque constitutionnel, d’une intelligence sagace et originale pourrait plus que personne arriver au tombeau avec la conscience libre. Il saurait que scs lois les meilleures sont en harmonie avec les besoins du temps, qu’elles plaisent au peuple pour lequel elles sont faites, et qui doit en profiter. Et sa vie se serait écoulée sans nuages. Il aurait toujours eu le bonheur de se faire écouter ; grâce à lui , ceux qui devaient prendre la responsabilité des mesures auraient toujoui s réfléchi avant d agir ; enfin, il serait assuré que les plans dont il aurait suggéré la mise en œuvre ne pourraient pas être regardés comme de pures boutades dues au caprice d’un individu, et renfermant le plus souvent de graves erreurs. Ses plans auraient toutes les chances d’ètre excellents, car, après avoir eu pour auteur un homme très-intelligent, ils aui aient passé par une longue épreuve pour être enfin aeceptés et mis en pratique par les gens ordinairement intelligents.
Mais peut-on compter sur l’existence d’un tel roi, ou bien, car c’est le point important, peut-on comp-
ter qu'il y aura une succession de monarques semblables? Tout le monde connaît la réponse de l’empereur Alexandre à M mc de Staël, un jour qu’elle venait de lui vanter pompeusement les bienfaits du despotisme. « Oui, madame, dit-il, mais ce n’est » qu’un heureux accident. » Il savait bien que les grandes capacités et les bonnes intentions , dont la réunion est nécessaire pour qu’un despote fasse œuvre bonne et utile , ne se rencontrent pas avec continuité dans une dynastie quelconque. 11 savait que ces qualités sont loin d’être héréditaires chez les hommes en général. Est-il permis d’espérer que les qualités nécessaires au monarque constitutionnel se lèguent plus facilement? Non, certes, je le crains bien. Nous avons vu que les qualités requises d’un monarque constitutionnel , quand il s’agit d’organiser une administration, dépassaient de beaucoup la portée ordinaire de l’intelligence qu’ont les souverains arrivés au trône par l’hérédité. Je crains fort qu’une recherche impartiale ne nous amène à la même conclusion pour ce qui regarde l’utilité de ces monarques pendant la durée d’une administration.
Si nous jetons un regard sur l’histoire, nous remarquons que c’est pendant le règne actuel seulement qu’en Angleterre on a bien su remplir les devoirs des monarques constitutionnels. Les deux premiers George ne connaissaient rien à la politique anglaise ; ils étaient entièrement incapables de la diriger, soit en bien, soit en mal ; pendant plu-
LA ROYAUTÉ. 133
sieurs années, en leur temps, le premier ministre n’avait pas seulement à obtenir la faveur du Parlement, mais celle d’une femme ; quelquefois c’était la reine, quelquefois une maîtresse qui dirigeait le monarque. George III se mêlait continuellement des affaires, mais toujours pour les faire mal. George IV et Guillaume IV ne se sont jamais appliqués à guider leurs ministres, ils n’étaient pas capables de le faire. Sur le Continent, la royauté constitutionnelle n’a jamais duré plus d’une génération. Louis-Philippe, Victor-Emmanuel et Léopold sont les fondateurs de leurs dynasties. On ne peut compter, dans une monarchie constitutionnelle, non plus que dans une monarchie absolue, sur la transmission héréditaire des qualités possédées par le chef de la famille. Autant qu’on en peut juger par l’expérience, il n’y a aucune raison d’espérer qu’il puisse exister une succession de souverains ayant les qualités nécessaires sur le trône, dans une monarchie limitée.
Si nous consultons la théorie, elle montrera encore davantage combien peu on doit compter làdessus. Un monarque n’est utile que dans le cas où il peut diriger ses ministres avec profit pour le public. Mais ces ministres doivent nécessairement être au nombre des personnages les plus capables de leur temps. 11 faut qu’ils aient manié les affaires et qu’ils sachent défendre leur conduite devant le Parlement de manière à le contenter. Ces actes et ces discours exigent qu’un homme ail des talents considérables et
BAGEHOT. 8
divers. Ce double exercice est excellent pour donner l'expérience du monde; et d’ailleurs, en dehors de cela, par quelle éducation magnifique ne faut-il pas qu’un membre du Parlement passe d’abord, avant d’être reconnu comme chef? Il faut qu’il dispute avec succès un siège au Parlement, il faut qu’il se fasse écouter de la Chambre , il faut qu’il gagne la confiance du Parlement, il faut qu’il obtienne aussi la confiance de ses collègues. Nul n’arrive à remplir ces conditions, nul ne parvient, ce qui est plus difficile, à en conserver le bénéfice tout en les remplissant, s’il n’est doué d’un talent particulier, admirablement exercé par les détails privés de la vie. Quelle apparence y a-t-il que le monarque héréditaire, tel que la nature le fait, tel que le montre l’histoire, puisse être supérieur à un personnage dont l’éducation et la naissance sont si différentes? El d’abord, le roi ne peut être qu’un homme comme tant d’autres ; parfois ce sera un homme intelligent, et parfois un homme stupide : en thèse générale, il ne sera ni l’un ni l’autre , ce sera le simple et banal individu né pour suivre péniblement les ornières de la routine, depuis le berceau jusqu’à la tombe. Son éducation n’atteindra que le niveau auquel on parvient quand on n’a pas eu à lutter ; il aura toujours su qu’il n’avait rien à acquérir ; le premier rang lui étant réservé sans contestation : il n’a jamais connu les réalités de la vie. On attendrait en vain d’un homme né dans la pourpre plus de génie que d’un homme extraordi-
LA ROYAUTÉ
naire, qui a vu le jour loin des palais. Celui dont la place a été marquée d’avance peut-il avoir plus do jugement, qu’un autre qui doit à son intelligence la conquête de la sienne ; celui dont la carrière ne peut changer, soit qu’il ait du discernement, soit qu’il en manque , peut-il avoir l’exquise pénétration do l’homme qui s’est élevé par sa sagesse et qui tombera s’il cesse d’être sage?
L’avantage principal d’un roi constitutionnel est la permanence de sa situation. Cette permanence lui fournit l’occasion d’acquérir sans cesse la connaissance des alfaircs ; mais elle ne lui en fournit que l’occasion. Il faut qu’il sache en tirer parti. Point de routes royales en politique; le détail des affaires est énorme, désagréable, compliqué, mélangé. Pour être l’égal de ses ministres dans la discussion, il faut que le roi travaille comme eux; il faut que, comme eux, il soit un homme d’affaires. Cependant, un prince constitutionnel est plus entraîné au plaisir que porté au travail. Un despote doit savoir qu’il est le pivot de l’Etat ; tout le poids de son royaume repose sur sa tête. Tant vaut l’homme, tant vaut son œuvre. Il peut être séduit par l’attrait des plaisirs et négliger tout le reste; mais il court un risque évident: c’est de se nuire et de s’exposer à une révolution. S’il devient incapable de gouverner, quelque autre, plus capable, conspirera contre son autorité. Mais un roi constitutionnel n’a rien à craindre. Il peut négliger ses devoirs sans avoir h en souffrir. Sa situation est tout
aussi fixe , ses revenus aussi assurés , les occasions qu’il a de se livrer au plaisir aussi nombreuses que jamais. Pourquoi donc travaillerait-il ? Sans doute, il perdra le bénéfice de l’influence paisible et secrète qu’après des années son habileté lui procurerait; mais un jeune homme impétueux, auquel le monde offre ses pompes et ses tentations, ne se sentira guère attiré par la perspective éloignée d’obtenir un peu d’influence dans des questions arides. Il pourra former de bonnes résolutions et se dire : « L’an prochain je me mettrai à lire tels documents ; j’étudierai le monde politique et m’informerai davantage de ce qui s’y passe ; je ne permettrai plus à ces femmes de me parler comme elles le font. » Elles ne lui en parleront pas moins. La paresse la plus incurable est celle qui se berce des projets les meilleurs. « Le lord trésorier, dit Swift, a promis qu’il terminerait l’affaire ce soir même, et il le répétera cent jours de suite. » On doit bien penser que le ministre dont le pouvoir serait amoindri par l’ingérence du roi dans les affaires ne le pressera pas trop de s’y livrer.
Voilà ce qui a lieu quand le prince monte sur le trône dès sa jeunesse ; mais le cas est pire quand il n’y parvient que dans sa vieillesse ou dans sa maturité. Alors il est incapable de travailler. Il aura passé dans l’oisiveté toute sa jeunesse et la première partie de son àgc viril, est-il naturel qu’il se mette au travail? Un prince oisif et ami des plaisirs n’ira pas travailler vers la moitié de sa vie, comme le faisait
LA ROYAUTÉ
George III ou le Prince Albert. Le seul homme capable de faire un bon roi constitutionnel, c’est le prince qui commence à régner de bonne heure, qui, pendant sa jeunesse , aura su dédaigner les plaisirs pour se livrer au travail , et auquel la nature aura accordé une grande pénétration. De tels rois sont les plus grands cadeaux du ciel , mais ce sont aussi les plus rares.
Un roi fainéant, un roi ordinaire sur le trône constitutionnel ne laissera aucune trace dans l’histoire de son temps; il passera sans faire beaucoup de bien ni beaucoup de mal ; sous lui, le gouvernement deCabinct à forme monarchique fonctionnera comme s’il avait une forme non monarchique. Un zéro n’a point de valeur quand on le place devant les autres chiffres. Mais, on le sait, corruptio optimi pessima ; le pisaller sous la forme monarchique est infiniment plus périlleux que le pis-aller sous l’autre forme. On peut aisément imaginer qu’il monte sur le trône constitutionnel un sot personnage actif et remuant, voulant toujours se montrer quand il ne le doit pas , et n’agissant point quand il le faut, détournant ses ministres des mesures les plus judicieuses, les encourageant dans les plus déplorables. On comprend aussi qu’un roi de cette sorte peut devenir l’instrument de certaines gens; les favoris pourront s’imposer à lui, les maîtresses pourront le corrompre, et l'atmosphère d’une Cour vicieuse empoisonnera le gouvernement d’un pays libre.
Nous avons un affreux exemple des dangers que peut offrir la royauté constitutionnelle : c’est lorsque régnait un fou tracassier. Pendant la plus grande partie de son existence, George 111 sentait sa raison se bouleverser à chaque crise. Tout le long de sa vie il eut une obstination voisine de la folie. Son obstination fut bien fatale; on ne pouvait l'arracher à l’erreur ; sa position élevée lui permettait de jeter loin de la bonne route des ministres meilleurs que lui, mais plus faibles. Il donna un excellent exeniple de moralité à scs contemporains; mais ce fut un de ces hommes dont on peut dire que le bien qu’ils ont fait disparaît avec eux, tandis que le mal leur survit. Il a prolongé la guerre d’Amérique, peut-être même l’a-t-il causée , et il nous a légué la haine des Américains; il s’opposa aux sages projets de M. Pitt, et il nous a légué les difficultés de la question irlandaise. Il n’a pas permis de faire le bien en temps utile, et maintenant nos efforts dans ce but sont inopportuns et stériles. La royauté constitutionnelle sous un monarque actif et à moitié fou, c’est l’un des plus tristes gouvernements. Un pareil monarque est un pouvoir secret se mêlant de tout et déployant ordinairement de l’obstination ; ce pouvoir se trompe souvent, il dirige les ministres beaucoup plus que ceux-ci ne le croient et s’impose à eux beaucoup plus que le public ne l’imagine ; il n’a aucune responsabilité parce qu’il est impénétrable, il ne peut avoir d’entraves parce qu’il est invisible. Assurément les
LA ROYAUTÉ
avantages que procure un bon monarque sont infiniment précieux, mais les désastres que peut occasionner un mauvais roi sont presque irréparables.
Nous verrons ces conclusions se confirmer en examinant les pouvoirs et les devoirs qu’un roi d’Angleterre est appelé à exercer quand une administration tombe du ministère. Mais le pouvoir de dissoudre la Chambre des Communes et la prérogative de créer des pairs, deux attributions du monarque en ce moment de crise, ont une importance telle et embrassent des questions si complexes, qu’il est impossible d’en parler avec des détails suffisants à la lin d’un chapitre aussi long que celui-ci.
LA CHAMBRE DES LORDS
Dans l’étude précédente, j’ai montré qu’il était possible à un monarque constitutionnel de rendre, le cas échéant, de très-grands services tant au début que pendant la durée d’une administration, mais qu’en fait il y avait peu d’apparence qu’il les rendit. 11 faudrait pour cela des idées, des habitudes et des facultés très-supérieures à celles d’un homme ordinaire, toutes choses peu compatibles avec l’éducation habituelle des souverains.
Les mêmes arguments sont applicables à ce qui concerne la fin d’une administration. Mais dans cette conjoncture entrent en jeu les deux plus remarquables prérogatives d’un monarque anglais, c’est-à-dire le pouvoir de créer de nouveaux pairs et le pouvoir de dissoudre la Chambre des communes. Or, on ne peut apprécier l’usage ou l’abus des pouvoirs sans s’être rendu compte de ce que sont les pairs et de ce qu’est la Chambre des communes.
La Chambre des lords ou plutôt l’ordre des lords est, par son côté imposant, d’une utilité considé-
LA CHAMBRE DES LORDS
rable. Sans inspirer autant de vénération que la royauté, son autorité est fort respectée. Un ordre de noblesse a pour fonction d’cblouir le vulgaire non pas nécessairement pour le tromper, encore moins pour lui nuire, mais pour lui imposer des opinions qu’il n’admettrait pas autrement. L’imagination de la multitude est extrêmement faible; elle ne peut rien concevoir sans un symbole visible et il y a beaucoup de choses qu’elle comprend à peine, même avec un symbole. La noblesse est le symbole de l’intelligence. Elle a les caractères distinctifs que la foule a toujours eu coutume de regarder comme les attributs de l’intelligence et que souvent encore elle considère comme tels. Qu’un plébéien ayant du talent aille dans les campagnes, il n’v sera nullement un objet de vénération, tandis que le vieux gentilhomme y est vénéré. Il a beau être insolvable et se trouver, au su de tous, sur le penchant de la ruine, aux yeux des paysans anglais, il sera toujours plus respectable qu’un riche parvenu. Lors même qu’il dirait desabsurdités, la masse des paysans lui prêtera l’oreille avec plus de soumission qu’aux propos sensés de ce dernier. Un vieux lord aura toute leur vénération; et c’est un véritable service que ce personnage rend au pays en imprimant la notion de l’obéissance à ces cerveaux grossiers, épais et étroits de la multitude qui est incapable d’autres sentiments et d’autres idées.
La noblesse est d’une grande utilité non pas seulement par les résultats qu’elle produit, mais encore
CONSTITUTION ANULA1SE.
par ceux qu'elle prévient en empêchant la domination de la richesse et le culte de l'or. L’or est, on le sait, l’idole familière des Anglo-Saxons. Notre race cherche sans cesse à faire fortune, elle évalue toute chose en gros sous, elle s’incline devant les gros capitaux et passe d’un air dédaigneux devant les petits ; elle a une admiration instinctive pour la richesse. Dans une certaine mesure, ce sentiment a sa raison d’être. Tant que nous nous livrerons avec un vigoureux entrain à l’industrie (et j’espère que nous le ferons longtemps, car il faudrait chez nous de grands changements pour qu’il nous fût possible d’avoir une occupation meilleure), nous devrons nécessairement respecter et admirer ceux qui réussissent et dédaigner un peu ceux qui échouent dans cette carrière. Est-ce à tort, est-ce avec raison? Il est inutile de discuter là-dessus, jusqu’à un certain point ce sentiment est involontaire; la morale n’a pas à décider si nous devons ou si nous ne devons pas le conserver, la nature a voulu nous y soumettre dans des proportions modérées.
Mais dans plusieurs pays, l’admiration qu’on a pour la richesse va beaucoup plus loin que les limites naturelles; ceux qui l’admirent ne se préoccupent aucunement du talent qu’il a fallu déployer pour l’acquérir; ils respectent autant la richesse dans les mains d’un héritier que dans celles qui ont créé la fortune; leur culte consiste uniquement à envier et à aimer l’or pour lui-même. Notre aristocratie nous
LA CHAMUKE DES LORDS. 143
préserve île ce danger. 11 n’y a pas de pays où « un pauvre diable de millionnaire» se trouve si mal à son aise qu’en Angleterre. On en fait chaque jour l’expérience, on en a la preuve à chaque instant, l’argent, l’argent pur et simple, ne donne pas accès dans la société de Londres. 11 est tenu comme en échec par la supériorité d’un autre pouvoir.
On dira peut-être qu’il n’y a là aucun profit, que, culte pour culte, le fétichisme de l’argent vaut bien celui du rang social. En admettant qu’il en soit ainsi, c’est encore un avantage pour la société que d’avoir -deux idoles; quand deux idolâtries sont en lutte il y a quelque chance de succès pour la vraie religion. Mais il n’est pas vrai que le respect pour le rang social, du moins pour le rang héréditaire, soit d’une nature aussi dégradante que le respect pour l’argent.
De tout temps, la politesse des mœurs a été le privilège en quelque sorte héréditaire de certaines castes, et la politesse des mœurs est un des beaux attributs. C’est le style de la société; dans les entretiens ordinaires de la vie, la politesse joue le rôle que remplit l’art d’écrire dans les correspondances. Quand on respecte un homme riche ce n’est pas l’homme qu’on respecte, mais sa fortune, chose qui ne fait pas corps avec lui; quand on respecte la no- • blesse héréditaire d’un homme, le respect s’adresse à une grande qualité qu’il possède probablement et qu’il a la faculté de déployer. La grâce naturelle peut se rencontrer dans les classes moyennes ; la politesse
îles mœurs peut naître partout, mais elle doit se trouver dans l’aristocratie et un membre de l’aristocratie est positivement mal organisé s’il en est dépourvu. C’est un privilège physiologique de la race qui peut être refusé quelquefois à l’individu.
11 y a une troisième idolâtrie dont nous préserve le fétichisme du rang social ; celle-là est peut-être la pire de toutes, c’est l’idolâtrie de la fonction politique. Le plus triste fétiche qu’on puisse adorer c’est un employé subalterne, et cependant dans certains pays civilises le eulteen est très-répandu. En France et dans la plus grande partie du continent européen, cette superstition domine. En vain direz-vous que les honoraires des petits fonctionnaires sont fort au-dessous de ce qu’on gagne dans le commerce; que leur travail est bien plus monotone que celui des commerçants, que leur intelligence est moins utile et leur vie est moins indépendante. On ne les considère pas moins comme ayant plus d’importance et plus de qualités que ceux-ci. Us sont décorés; ils ont un bout de ruban rouge à leur habit et cela répond à tout. En Angleterre, grâce à la forme spéciale de notre société, l’idéal souhaitable est atteint. Les grandes situations, soit fixes, soit dépendantes du Parlement, •qui exigent de l’intelligence, assurent maintenant un prestige à l’exclusion de toutes les autres. Un soussecrétaire d’Etat avec deux mille livres sterling par an est un bien plus grand personnage que le directeur d’une compagnie financière avec cinq mille livres
LA CHAMBKE DES LOHDS.
sterling, et le pays économise la différence. A part quelques emplois tels que ceux de la Trésorerie, qui étaient remplis autrefois par l’aristocratie et qui onl conservé par suite un certain parfum de noblesse, les fonctions subalternes n’ont aucune valeur sociale. Un gros épicier méprise l’employé de la régie; et, ce qu’on regarderait comme impossible dans beaucoup de pays, l’employé de la régie est jaloux de l’épicier. La richesse solide prend le haut du pavé, quand on n’accorde pas une préséance artificielle aux degrés inférieurs des fonctions publiques. Un simple employé du service civil n’est absolument rien, et jamais on ne parviendrait à persuader notre public que cet employé est un personnage.
Cependant il faut reconnaître que pour servir ainsi d’expédient politique, notre aristocratie a perdu une bonne partie de ses qualités. En général, le meilleur monde en Angleterre s’enveloppe d’un décorum qui lui donne l’aspect un peu terne. Sans doute ce monde garde sa dignité, se fait obéir, sait être bon et charitable pour ses inférieurs ; mais il n’entend rien au badinage d’esprit; il ne se doute pas que le charme de la société en dépend. Ces nobles considèrent la gaieté comme une vieille et inutile défroque, et ils craignent toujours, mais bien à tort vraiment, qu’on leur en suppose. Cette roidcur de dignité estai fort à la mode, que les quelques Anglais dont l’esprit a de la souplesse et de l’éclat privent ordinairement la société de ces qualités, les réservant pour un petit
BAUEUUT. 9
cercle d’amis intimes, pour les personnes capables d’en apprécier les nuances. Mais un bon gouvernement vaut bien la peine qu’on supporte ces inconvénients sociaux. Dans une société comme la nôtre, où la prééminence appartient à l’ancienneté du rang plutôt qu’aux grâces de l’esprit, un peu de froideur est inséparable de la dignité. La prépondérance des vieux titres a en revanche une utilité réelle que nul ne peut méconnaître et qui compense ce défaut.
Le prestige social de l’aristocratie, tout le monde lésait, est d’ailleurs infiniment moindre aujourd’hui qu’il ne l’était il y a cent ans, et même il y a cinquante ans. Deux grands mouvements, les plus grands qui se soient opérés dans la société moderne, ont contribué à le réduire. En élevant des fortunes, l’industrie, sous ses tonnes innombrables, a créé une classe rivale de la noblesse et qui l’emporterait, si elle possédait ce cachet de suprême distinction qui ne s’acquiert pas. Tous les jours les compagnies, les chemins de fer, les obligations, les dividendes, tendent de plus en plus à multiplier dans le voisinage de l’aristocratie ces grandes existences qui, avec le temps, finiront par l’éclipser. Et d’un autre côté, pendant que ce mouvement se produit de bas en haut, un autre mouvement précipite l’aristocratie de hauten bas. Les nobles ont, pour dominer, moins de ressources qu’ils n’en avaient autrefois. Ce qui fait leur pouvoir c’est le déploiement théâtral de leur magnificence. Mais la société perd de plus en plus l’habitude de l’apparat. Comme l’a fait.
LA CHAMBRE DES LORDS
observer noire grand auteur satirique, « le dernier » duc de Saint-David couvrait autrefois de ses équi- » pages la route du Nord ; les maîtresses d’auberge » et leurs garçons s’inclinaient devant lui. Le duc » actuel s’échappe de la station, enfumant un cigare, » dans un brougham ». L’aristocratie ne pourrait étaler le train d’autrefois, lors même qu’elle le voudrait; une influence plus forte qu’elle s’y oppose. Ses membres obéissent à la tendance qui, dans la société moderne, élève le niveau moyen et abaisse comparativement, peut-être même absolument, le sommet. A mesure que disparaissent le côté pittoresque et les couleurs voyantes de la société, l’aristocratie perd ce qui l’aidait principalement à dominer.
En se rappelant de quel profond respect la noblesse était entourée autrefois, on sera surpris de voir que la Chambre des lords, en tant qu’assemblée, a toujours occupé le second rang, qu’elle a toujours été, comme aujourd’hui, non pas la première, mais la seconde de nos assemblées. Bien entendu je ne parle pas du moyen âge, je ne m’occupe- ici ni de la période embryonnaire par laquelle a dû passer notre constitution ni de son enfance. Je l’envisage seulement à l’état adulte. Examinons-la au temps de sir H. Walpole. Sir Robert devait son litre de premier ministre à sa façon de manier la Chambre des communes; s’il tomba du pouvoir, c’est pour avoir été battu dans la Chambre basse à propos d’une pétition sur les affaires électorales ; il ne gouvernait l’An-
gle terre que parce qu’il gouvernait la Chambre des communes. Et cependant la noblesse était alors le pouvoir prépondérant dans le pays. Dans beaucoup de districts la parole d’un lord était toute la loi. Le méchant lord Lowtber, comme on disait, a laissé dans le Westmoceland un nom qui a .inspiré la terreur jusqu’à la génération actuelle. La plupart des députés des bourgs et le plus grand nombre des députés des comtés étaient les créatures de l’aristocratie ; on lui obéissait respectueusement, pieusement. Comme individus, les pairs étaient les premiers personnages du pays; mais entant que chambre délibérante, l’assemblée des pairs n’était que la seconde du Parlement.
Diverses causes ont contribué à créer cette anomalie, maisla principale était parfaitement naturelle. Jamais dans la Chambre des pairs les principaux nobles du pays n’ont joué le rôle le plus important. La nature s’y opposait. Les qualités qui distinguent un homme dans une assemblée délibérante ne sont pas héréditaires et ne se lèguent pas avec de grands domaines. Au milieu de la nation, dans les provinces, dans son pays, un duc de Devonshire ou un duc de Bedford était certes un plus grand personnage que lord Thurlow. Ces ducs avaient à leur disposition de grandes propriétés, plusieurs bourgs, une foule de partisans qui leur composaient une sorte de cour. Lord Thurlow n’avait ni bourgs, ni partisans, il vivait de ses honoraires. Tant que la Chambre des lords n’était pas réunie, les ducs étaient non-seulement de