‹ La constitution anglaiseChapitre 7 sur 8 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il faudrait, ;’i mon avis, un volume pour exposer tant soit peu convenablement l’histoire de la Constitution anglaise, et il y aurait là matière à une œuvre importante et originale pour l’auteur qui l’entreprendrait avec compétence. Jamais ce sujet n’a été traité par un écrivain réunissant aux plus nouvelles conquêtes de l’érudition les lumières d’une saine philosophie. Depuis le chef-d’œuvre qu’a donné Hallarn, les études politiques et historiques ont fait beaucoup de progrès, et l’on pourrait avoir un livre qui appliquerait les forces de la science moderne à la somme des faits connus maintenant. Je n’ai pas la prétention d’écrire ce livre, mais il est un certain nombre de particularités qu’il est bon de réunir en faisceau, tant à cause de leur intérêt dans le passé que de leur importance dans le présent.

On remarque une politique commune ou du moins

les éléments d’une politique commune aux débuts de tous les peuples qui sont arrivés à la civilisation. Ces peuples semblent avoir commencé par ce que je nommerai l’absolutispne consultatif et expérimental. Les rois des aqcieps jours, dans les nations fortes, n’étaient pas des rois absolus comnie les despotes d’aujourd’bui ; il n’y avait alors ni armées permanentes pour réprimer la rébellion , ni espionnage organisé pour surveiller les mécontents , ni bureaucratie habile pour préparer des ornières à l’obéissance. Consacré par une sanction religieuse, le roi des temps anciens était un homme à part, au-dessus des autres, oint du Seigneur, ou même lils de Dieu. Mais, chez les peuples capables d’être libres, ce caractère religieux ne donnait jamais au roi une puissance despotique. Son autorité n’avait, il est vrai, aucune limite imposée par la loi : ce mot de loi même n’aurait pu se traduire dans la langue de l’époque. L’idée de la loi telle que nous l’avons, c’est-à-dire d’une règle tracée par l’homme, et pouvant être modifiée par l’horqme quand il le désire, ainsi qu’en fait il la modifie habituellement, cette idée n’aurait pas été comprise chez les peuples pripîitifs qui regardaient la loi comme une prescription fatale, et presque comme une révélation divine. La loi émanait des lèvres royales, le roi l’établissait de la même manière que Salomon rendait ses jugements, pour un cas particulier, et autant au nom de la Divinité qu’en son propre nom. Aucune limite religieuse ne bornait la révéla-

tion qu’il taisait de la volonté divine, et telle était la source unique de la loi. Mais, bien qu’il n’y eût aucune limite imposée par la loi, la soumission avait sa limite pratique dans ce qu’on peut appeler la partie païenne de l’humanité, c’est-à-dire dans l’obstination propre aux hommes libres. Jamais ils ne consentaient à fairé exactement ce qu’on leur ordonnait.

Telle qu’elle existait en Grèce, d’après Homère, et telle qu’elle existait aussi ailleurs, on doit le croire, la royauté primitive avait deux corps auxiliaires . l’un, composé des vieillards ou des personnes considérables, formait un conseil ouMrè dont le roi prenait l’avis et dont les débats apprenaient au roi ce qu’il ne devait pas faire. Outre ce conseil, il y avait l’«yop«, assemblée d’auditeurs, comme certains l’ont appelée et que, suivant moi, il serait mieux de nommer assemblée d’épreuve. Le roi se rendait au milieu de son peuple assemblé sous prétexte de lui annoncer sa volonté, mais, en réalité, c’était pour lui tâter le pouls. Sans doute il était sacré, très-probablement il était populaire, cependant il se Irouvail dans la situation d’un premier ministre qui parle devantune Chambre passionnée. Son autorité et son pouvoir avaient des limites qu’il découvrait selon que ses ordres étaient reçus avec acclamation, ou étaient accueillis, soit par des murmures, soit par un silence significatif.

Ce système était excellent pour le temps et pour le pays; mais il renfermait un grave inconvénient. Le respect sur lequel un gouvernement se tonde, et la

capacité nécessaire pour gouverner, sont deux choses dont l’origine est différente. L’hommage des peuples s’adresse aux rois et se transmet à leur descendance, en vertu de l’origine divine qu’on leur attribue; mais dans la descendance royale se rencontre bientôt un enfant, ou un idiot, ou un homme qui a quelque incapacité naturelle. Alors se montre la vérité de ce dicton, que la liberté prospère sous les princes faibles ; alors l’assemblée d’auditeurs se met, non pas seulement à murmurer, mais à élever la voix ; alors le grave conseil se met, non pas seulement à suggérer ses avis, mais à enjoindre ses ordres.

M. Grote a raconté tout au long comment ces appendices de la royauté primitive ont donné naissance aux libertés des peuples grecs; comment ces peuples se sont formés peu à peu : les États oligarchiques, en étendant le domaine de leur conseil ; les États démocratiques, en étendant celui de leur assemblée. L’histoire a autant de détails variés qu’il y avait de villes grecques ; mais le fond est partout le même. Ce qui caractérise la politique des Grecs anciens et des anciens Romains, c’est que de l’embryon monarchique elle a su tirer les organes d’une république par un développement progressif.

L’histoire de l’Angleterre a été en substance la même que celle des peuples anciens, bien qu’elle ait eu une forme différente et une croissance beaucoup plus lente et plus longue. Les proportions en ont été plus vastes et les éléments plus variés. Une ville

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grecque se débarrassait vite de ses rois, parce que le caractère sacré dont la politique revêtait le roi ne pouvait supporter l’examen journalier et la critique continuelle d’une multitude active etbabillarde. Partout en Grèce les esclaves, qui formaient la partie la plus ignorante et, par conséquent, la moins accessible aux influences intellectuelles, ont été privés des avantages politiques. Mais l’Angleterre, dès l’origine, a été un pays très-étendu, habité par des races diverses, dont aucune ne se plaisait à discuter prosaïquement la royauté qui était pour tous l’objet d’une superstition. La royauté était même quelque chose de plus qu’une superstition pour nos ancêtres. Il fallait un pouvoir exécutif très-fort pour contenir dans l’ordre un pays divisé, armé et fier ; le problème du développement politique était donc très-délicat. Un gouvernement libre, quand il est tout formé, peut avoir un pouvoir très-fort ; mais pendant l’époque de transition, alors que la république se développe et que la monarchie tombe en décadence, l’exécutif est nécessairement faible. Le système politique est divisé, son action est languissante. Enfin, les diverses classes du peuple anglais ont eu une croissance inégale. Si les classes élevées se sont modifiées énormément depuis le moyen âge, et toujours dans le sens du progrès, les classes inférieures ont très-peu varié ; on prétend même que, sous certains rapports, elles ont rétrogradé, tout en se perfectionnant à d’autres points de vue. Le développement de la Constitution anglaise a

donc etc de loutc nécessité fort lent, parce qu’un développement rapide aurait épuisé l’exécutif et tué l’Etat, et, aussi, parce que les classes les plus nombreuses, ayant peu varié, n’étaient point prêtes à subir un changement total dans les institutions.

En ses traits généraux, le développement politique de l’ Angleterre a été très-simple. On ne connaît peut-être pas exactement le caractère de toutes les institutions anglo-normandes ; du moins , elles ont presque toutes donné lieu ,à des controverses. Le zèle politique, tant des whigs que des tories, a voulu retrouver dans le passé un modèle à suivre; et l’état social de ces temps anciens ayant été fort troublé, on a eu beau jeu pour recueillir d’ingénieux précédents qu'ont fourni les caprices des hommes et les hasards de l’histoire. Ce que je me borne à rechercher dans les institutions anglo-normandes est facile «à reconnaître. Il y avait alors un grand « Conseil » du royaume auquel le roi appelait les personnages ^es plus importants de l’Angleterre, ceux, surtout, dont il voulait prendre l’avis et connaître le sentiment. On ne sait pas au juste quelles personnes se rendaient à ce Conseil, et c’est fort insignifiant. Il est donc inutile de tracer une distinction entre le grand Conseil en Parlement et le grand Conseil hors Parlement. Ce qu’il y a de sûr, c’est que peu à peu les principales assemblées que le souverain de l’Angleterre convoquait ainsi, prirent la forme précise et définie deLords eide Communes, commenousles vovons

aujourd’hui. Mais leur caractère réel était Irés-diflërent de ce qu’il est maintenant. Le Parlement du moyen Age était, s’il m’est permis de l’appeler ainsi, un corps expressif. Sa fonction consistait à dire au roi ce que le peuple voulait qu’il fit, à le guider dans une certaine mesure par l’adjonction d’intelligences nouvelles, et beaucoup plus encore de le guider à la lumière de faits nouveaux. Ces faits c’étaient leurs propres sentiments, c’est-à-dire les sentiments du peuple dont ils faisaient partie intégrante. Au moyen du Parlement, le roi apprenait ou du moins avait l’occasion d’apprendre ce que le peuple accepterait et ce qu’il n’accepterait pas, ce qu’on pouvait et ce qu’on ne pouvait pas entreprendre. En cas d’erreur, il y avait rébellion.

La Constitution anglaise, comme on le sait, se divise en trois périodes : la première embrasse les temps antérieurs auxTudors; à cette époque, le Parlement anglais paraissait acquérir une force et un pouvoir extraordinaires, les titres de la couronne étant contestés et quelques-uns des monarques étant faibles. Plusieurs ambitieux voulurent alors associer le peuple à leurs desseins. Plusieurs siècles après et quand la liberté fut venue, on a cité gravement, pour faire autorité, certains précédents de cette période ; mais cette croissance trop rapide produisit une décadence plus rapide encore. Favorisé par les troubles, le développement politique en souffrit plus qu’il n’en avait profité. L’édifice de la société était alors de construction féodale ; quant aux villes, elles ne formaient

qu’un appoint auxiliaire. Ce qui faisait alors la force du peuple c’était une force aristocratique agissant avec la coopération de la petite noblesse et des gros fermiers, le tout appuyé sur la fidélité de partisans qui avaient prêté serment. A la tête de ces forces, qui lui donnaient son importance , se trouvait la haute noblesse. Mais la haute noblesse finit par un véritable suicide. Les grands barons, en adhérant au parti de la rose rouge ou de la rose blanche, ou bien en passant de l’un à l’autre parti, allèrent d’année en année diminuant, sous le rapport de la fortune, du nombre et de la puissance. Quand, à Bosworth, se termina la grande lutte, une bonne partie des combattants principaux avait disparu ; les barons turbulents, ambitieux et riches, qui avaient fait la guerre civile, furent écrasés par elle. Henri VII, devenu maître du royaume, trouva bien un Parlement capable de lui donner des avis, mais ce Parlement n’avait guère le pouvoir de contrôler les actes du souverain.

Le gouvernement consultatif, dans la période antérieureauxTudors, ne ressemblait pas beaucoup aux gouvernements que les publicistes français qualifient ainsi. Je crois que l’Empire se donne, en France, le nom de gouvernement consultatif. Mais les assemblées françaises ont une symétrie et une existence artificielles. L’une d’elles est choisie au moyen du suffrage universel, par la voie du scrutin secret, et dans des circonscriptions électorales déterminées de manière à diviser également les voix entre les membres qui

doivent représenter chacune de ces circonscriptions; enfin les deux assemblées symétriques ont aussi entre elles une sorte d’égalité. Quanta nos Parlements anglais, ils n’étaient pas organisés symétriquement, mais ils avaient une existence réelle. On en nommait les membres n’importe comment; le sheriff avait un pouvoir presque discrétionnaire pour envoyer aux bourgs des lettres de convocation, c’est-à-dire qu’il pouvait en grande partie composer à son gré les collèges électoraux; dans chacun des bourgs, on se disputait vivement le droit de voter, et le parti le plus fort l’emportait sans acception de nombre. Mais en Angleterre, dans ce temps-là, on voulait, avant tout, connaître distinctement l’opinion du pays, attendu qu’il y avait à cela une nécessité réelle et urgente. Comme on assemblait les représentants de la nation pour demander quelque chose au pays, soit d’aider le roi dans une guerre, de payer des dettes arriérées, de lui donner son appui dans une conjoncture critique, les rois de cette période n’auraient pas aimé à avoir devant eux une assemblée fictive, car ils auraient été privés du seul instrument qui put leur révéler l’opinion du pays. Et lors même qu’ils auraient voulu fabriquer une Assemblée fictive, ils n’y seraient point parvenus. Le moyen de fabriquer une assemblée de ce genre c’est d’avoir un pouvoir exécutif centralisé; or, il n’y avait pas alors de préfet pour discipliner les commîmes rurales et approprier leurs votes au désir du gouvernement central. A n’examiner que la manière dont on choisissait

les membres du Parlement, un théoricien serait en droit de dire que ces Parlements n’étaient pas autre chose que des assemblées où se rendaient des personnes influentes prises au hasard dans le royaume d’Angleterre. 11 y aurait bien à rabattre de cette définition pour la rendre exacte, mais enfin, en l’admettant, elle prouve le mérite de ces Parlements. Si ce n’étaient pas des assemblées fortuites, du moins ce n’étaient pas non plus des assemblées préparées à dessein ; aucune administration ne s’était mêlée de les fabriquer, aucune d’ailleurs ne l’aurait pu faire. C’étaient là des conseillers de bonne foi, dont l’opinion, qu’elle fût bonne ou mauvaise, avait, en tous cas, une importance suprême, parce que leur coopération était indispensable à la marche des affaires.

La législation en tant que pouvoir positif n’était, pourcesanciens Parlements, qu’une visée secondaire. Aucun statut, que je sache, n’a été passé sous le règne de Richard 1 er , et tous les actes législatifs de la période antérieure aux Tudors ne feraient pas vivre un agent moderne qui s’en assurerait le monopole. Mais le droit de s’opposer aux lois nouvellesdominaitdans toutes les actions de ce Parlement, et faisait sa principale utilité. Empêcher que le roi se permît de changer les principes presque sacrés du droit coutumier sans demander à la nation si elle y consentait, oui ou non, tel était le rôle principal du système. Pour les actes exceptionnels et singuliers, car c’est ainsi qu’à cette époque on considérait tout acte lé-

gislatif nouveau, le roi devait éprouver le sentiment populaire comme poür les mesures courantes. C’était à lui que revenait en définitive le droit de faire des • lois, mais il ne les décrétait qu’ après avoir consulté les lords et les communes, et alors seulement le décret émanait de lui, revêtu d’une autorité sacrée qui faisait sa force. Il ne touchait aux règles dirigeantes de la vie ordinaire qu’ après avoir consulté son peuple, sans cela on ne lui aurait pas obéi dans cet âge naïf où l’on redoutait moins qu’au jourd’hui les fléaux de la guerre civile. Plusieurs actes de celte époque, et le fait est très-caractéristique, sont des actes déclaratoires; ils ne prétendent pas imposer au peuple une prescription nouvelle au nom de l’autorité royale, ils se bornent à énoncer et à préciser le sens de la loi existante, ils confirment des coutumes qui sont reconnues de temps immémorial, ils ne créent pas des devoirs nouveaux. Dans la * grande Charte » elle-même, les innovations ne tiennent qu’un rang secondaire. Mélange de règlements anciens et originaires, la grande charte était une sorte de pacte destiné à fixer ce qui, dans les coutumes, était douteux, et l’on avait soin de la proclamer de temps à autre comme on a soin chaque année de faire le tour d’un champ pour reconnaître ses bornes et assurer contre toute tentative d’empiétement des droits que la prescription pourrait frapper. Ces grandes chartes étaient, en fait, des traités entre divers ordres ou diverses factions, traités ayant pour but de confirmer d’anciens droits ou des

droits qu’on voulait bien reconnaître comme anciens, plutôt qu’ils n’étaient des lois dans le sens ordinaire de ce mot. On doit voir dans ces grandes chartes des conventions que la société du moyen Age passait de temps à autre ; et ces conventions, tout naturellement elles avaient lien surtout pour terminer des débats entre le roi et la nation, le roi cherchant toujours à voirjusqu’à quel point la nation lui permettrait d’aller, et la nation s'efforçant, par ses murmures et ses résistances, d’empêcher tous les actes administratifs qui lui déplaisaient, et de mettre un frein aux empiétements de la couronne.

Sir James Mackintosh dit que la Magna Charta transforma le droit de taxation en palladium de la liberté. 11 n’en est absolument rien. La liberté existait avant cette charte, et le droit de voter les taxes en fut une conséquence et une preuve, mais non point le fondement. La nécessité de consulter le grand Conseil du royaume avant de lever les taxes, le principe qu’un Parlement pouvait déclarer les griefs publics avant d’accorder des subsides au souverain, ce ne sont là que des témoignages démontrant d’une façon éclatante l’existence de la doctrine primitive, car le roi devait consulter le conseil du royaume avant toute entreprise quelconque puisqu’il lui fallait être aidé. C’est avec raison qu’on amis dans le « grand traité » le droit de se taxer soi-même, mais le droit n’aurait, été que lettre morte, s’il n’y eût eu une force armée et une organisation aristocratique pour obliger lè roi à

faire un traité. Donc, ce droit fut un résultat et non un fondement, ce fut un exemple et non une cause.

Les guerres civiles, après s’ètre prolongées, détruisirent ce qu’on peut appeler les anciens conseils ; elles détruisirent presque toute la grande noblesse, qui en renfermait les membres les plus puissants; elles fatiguèrent la petite noblesse et la haute bourgeoisie, elles renversèrent l’organisation aristocratique qui

avait servi de base utile à la résistance contre la

royauté.

La seconde période de la Constitution britannique commence à l’avénement des Tudors et va jusqu’en 1688. C’est, en résumé, l’histoire de la croissance et du développement progressif qui finit par donner la suprématie au nouveau Parlement. Je ne me propose pas de retracer la marche graduelle du grand Conseil. On la connaît, on sait que d’abord servile sous Henri VIII* il murmurait sous Élisabeth, avait un penchant à la sédition sous Jacques I er , et devenait rebelle sous Charles I er . Les étapes ont été multiples ; mais l’esprit, a toujours été le même : c’est l’esprit de la classe moyenne, et je donne à ce nom de classe moyenne son sens le plus étendu. Or, cette classe, après avoir grandi peu à peu, a été animée d’un souille, le souffle du protestantisme. Il est impossible, suivant moi, de ne pas reconnaître avec Macaulay que des causes politiques n’auraient pas suffi pour provoquer une telle résistance au souverain, qu’il leur

fallait encore l’impulsion des idées religieuses. Je sais bien que le peuple anglais a (lotte du catholicisme au protestantisme, et du protestantisme au catholicisme, sans compter qu’il y avait plusieurs nuances et plusieurs sectes protestantes; cette hésitation, qui s’est modelée sur celle des premiers Tudors, a duré jusqu’à l’époque des puritains. La masse des populations anglaises était dans une situation indécise, comme Hooper nous apprend que l’était son père, lequel n’avait pour le protestantisme ni tendance, ni aversion. Néanmoins peu à peu un véritable esprit évangélique, comme nous dirions aujourd’hui, et un sentiment antipapiste encore plus fort pénétrèrent au milieu de la classe moyenne, en Angleterre ; ce qui ajouta au fond d’énergie puissante qui n’a jamais manqué à cette classe l’animation morale qui lui a presque toujours faitdéfaut. C’est ce quia fait dire que Cromwell avait fondé la Constitution anglaise. En apparence, Cromwell n’a pas survécu à son œuvre. Sa dynastie fut mise à l’écart en même temps que la république fut renversée, mais l’esprit de l’œuvre n’a pas été étouffé, il n’a jamais cessé d’avoir dans le pays une influence qui, pour être latente comme le feu d’un volcan, n’en a pas moins conservé toute sa foi *ce. Charles 11 disait que jamais plus il n’aurait confiance ni aux hommes, ni aux choses ; il savait bien que, quoique ses ennemis deWorcester eussent péri, leur esprit était encore entier et vivant en d’autres cœurs,

Mais la république de Cromwell et la roideur du puritanisme inspiraient une profonde répulsion à la plupart des Anglais. On y voyait, pour ainsi dire, ce que le parti rouge représente en France et ailleurs, le seul élément révolutionnaire de l’Etat, et cela suffisait pour soulever la haine. Par lui-même cet élément ne pouvait rien; au contraire, il effrayait, il éloignait les modérés et les indifférents aussi bien que les intelligences élevées ; par lui-même et par lui seul il était impuissant contre l’inébranlable apathie du caractère anglais; mais donnez à cet élément uneenveloppe matérielle qui plaise à l’oeil, laissez-lui une occasion d’éclater, lorsque, par exemple, les classes aristocratiques, en se réunissant à lui, l’auront paré de leur vernis, cet élément, tout en se cachant à l’ombre de l’aristocratie, lui assurera la victoire.

Or, celte occasion se présenta en 1688. Jacques II, par son incroyable entêtement dans le faux, avait irrité non pas seulement les ennemis, mais les partisans de son père, les anglicans aussi bien que les puritains, toute la noblesse whig et la moitié de la noblesse tory , non moins que la bourgeoisie dissidente. L’autorité du Parlement se fonda tout à la fois sur le concours de ceux qui d’ordinaire étaient pour la royauté et de ceux qui étaient contre elle. Mais le résultat fut longtemps très-faible. On a dit que l’Angleterre avait eu le minimum d’une révolution, parce qu’elle s’était bornée à changer légalement de dynastie ; on n’a pas songé que ce changement était pour

la multitude tout ce qu’il pouvait y avoir de plus considérable, caria multitude ne voit dans le gouvernement qu’une dynastie et rien déplus. Il fallut à l’ordre nouveau tout le prestige de l’aristocratie pour lui rallier les masses, et encore les masses ne se rallièrentelles qu’imparfaitement, difficilement, et à contrecœur. Longtemps il y eut dans l’air un vague mécontentement. S’il se fût trouvé parmi les Stuarts un prince capable et qu’on put croire protestantsinccre, ce prince serait parvenu probablement à renverser la maison de Hanovre. Le peuple avait un respect tellement inné pour le droit héréditaire que, jusqu’à l’avénement de George III, le gouvernement anglais eut à redouter sans cesse les entreprises d’un prétendant.

Ce fut là le résultat d’un fait sur lequelj’ai insisté à satiété et sur lequel je devais nécessairement insister, car il a une influence suprême. Beaucoup d’Anglais, composant la partie de la nation la plus élevée et la plus éclairée, s’étaient déjà rendu familier le mécanisme du gouvemementconstitutionnel, mais la masse n’y entendait rien ; pour elle il n’y avait d’autre gouvernement que la royauté, la royauté, c’est-à-dire la personne royale. Enfin, la masse du peuple se laissa entraîner par le charme de l’aristocratie, et surtout par l’influence des grandes familles vvbigs et de leurs adhérents ; la raison et la liberté n’auraient pas suffi pour l’entraîner.

Bien que l’autorité du parlement ait été établie dé-

finilivement on 1088, celte autorité a varié depuis lors dans ses modes d’application. Le parlement, ne sut pas l’exercer tout d’abord. Macaulay a parfaitement expliqué comment les partis apprirent à s’organiser et à nommer les administrations; jusqu’à une date encore récente, on a très-malheureusement attribué aux souverains une intervention dans le choix des ministres. Quand George III devint complètement fou, en 1 S 1 0 , tout le monde croyait que George IV, en arrivant au pouvoir comme prince régent, renverserait l’administration de M. Perceval, pour confier à lord Grcy et à lord Grenville, chefs des wliigs, le soin de former un nouveau ministère. Le ministère tory poursuivait avec succès, contre Napoléon, une guerre d’où dépendait une question de vie ou de mort; mais, dans l’esprit du peuple, l’idée qu’il était nécessaire de maintenir au pouvoir cette administration dans des circonstances aussi graves, ne contre-balançait point cette autre idée que le régent était whig. 11 est certain que ce prince avait été whig avant la révolution française, alors qu’il menait avec M. Fox, dans Saint- James Street, une vie inqualifiable que n’auraient pas approuvée lord Grcy et lord Grenville, gens austères et incapables d’exercer une influence immorale. Mais tout ce que le régent avait pu avoir de libéralisme autrefois s’était évanoui en lui, comme il était arrivé pour beaucoup d’autres, devant le règne de la terreur. 11 avait reconnu alors, pour employer le mot d’un autre souverain, que son métier était d’être

royaliste. Aussi s’aperçut-on bientôt qu’il voulait, avant toute chose, garder M. Perceval au pouvoir, et chercher querelle aux lords du parti whig. Comme on le sait, il conserva le ministère qu’il avait trouvé en place ; mais le fait seul qu’on a pu lui attribuer l’idée de changer ce ministère indique combien est moderne la théorie de l’omnipotence parlementaire.

C’est à travers ces péripéties que j’ai esquissées à grands traits et à travers d’autres encore dont il serait trop long et peut-être inutile de parler, que le changement politique effectué jadis dans les villes grecques, tant en apparence qu’en fait, s’est effectué chez nous en réalité sans toucher aux apparences. L’Angleterre a vu les appendices de la monarchie se convertir en institutions républicaines; seulement l’existence d’une population nombreuse et hétérogène dans notre pays nous a obligés à conserver le masque du passé tout en faisant passer par dessous ce masque la réalité nouvelle.

Une histoire aussi longue et aussi curieuse devait laisser et a laissé des traces sur la plus grande partie de notre organisation politique ; ces traces sont visibles dans un grand nombre de cas importants, et faute de les bien remarquer on ne peut arriver à la solution exacte de certains problèmes.

N’est-ce pas un trait singulier du caractère anglais que la méfiance dont il entoure le pouvoir exécutif? Sous ce rapport nous ne sommes pas un vrai peuple moderne, comme les Américains. Les Américains re-

gardent leur exécutif comme un agent nommé par eux. S’il arrive à cet agent d’intervenir dans les affaires de la vie commune, c’est, d’après eux, en vertu du mandat dont il a été revêtu par le peuple souverain, et en autorisant un tel acte, vis-à-vis de luimême, le peuple ne se croit ni lésé dans ses droits, ni peu soucieux de sa liberté. Les Français, les Suisses et tous les peuples qui vivent de la vie moderne ont absolument les mêmes idées. Les exigences matérielles de notre époque demandent que l’exécutif soit fort; sans cela les peuples souffrent sous le rapport du bien-être, de la santé, de la vigueur. Une nation qui se dit libre ne doit point redouter les empiétements du pouvoir exécutif, car la condition même de la liberté pour un peuple c’est qu’il se gouverne lui-même, et l’exécutif n’est pas autre chose que le corps politique dont le peuple se sert pour se gouverner. Mais l’histoire a donné un autre tour au sentiment anglais. Notre liberté est fille des résistances opposées pendant plusieurs siècles avec plus ou moins de légalité, plus ou moins d’audace, au pouvoir exécutif. Aussi nous avons hérité des sentiments qui animaient nos ancêtres pendant la lutte, et nous les avons conservés au milieu du triomphe. L’action de l’État nous paraît être non pas la nôtre mais celle d’un étranger ; elle nous semble un abus de la tyrannie et non pas le résultat suprême de nos volontés coalisées. Je me souviens qu’au moment du recensement de 1851, une vieille dame déclarait que c’en était fait des libertés

anglaises. « Si le gouvernement a un pouvoir si inquisitorial, si l’on peut vous demander les noms des personnes qui demeurent sous le même toit que vous ou quel est votre Age, à quoi n’en arrivera-t-on pas, et que ne fera-t-on ?

L’instinct naturel du peuple anglais est de résister à l’autorité. Quand on créa des policemen, cette création déplut au peuple; je sais des gens, de vieilles gens il est vrai, qui, aujourd'hui encore, y voient une atteinte à l’indépendance, une imitation des gendarmes français. Si les premiers policemen avaient eu des casques, on ne sait pas ce qui serait arrivé ; on aurait crié à la tyrannie militaire, et l’insubordination native du peuple anglais l’aurait emporté sur l’amour de la paix et de l’ordre, qui est d’une nature tout à fait moderne. Cette vieille idée, que le gouvernement est un étranger, domine toujours dans les esprits, quoiqu’elle n’ait plus rien de vrai, et quoique dans les moments de calme et de bon sens, on sache parfaitement qu’elle est fausse. Ce n’est pas seulement notre histoire qui produit cet effet, on pourrait passer là-dessus, mais les résultats de notre histoire y aident aussi. Par exemple, le double caractère de notre gouvernement : quand on veut se prononcer contre l’exécutif, on s’en prend à la couronne dont l’autorité est si fortement liée dans le mécanisme constitutionnel ; il y a tant de gens qui malgré la loi, malgré l’évidence du fait, se refusent à regarder la Heine comme l’instrument passif des volontés populaires, qu’il est encore

admis do déclamer contre sa prérogative, de dire que c’est là une arme contre le peuple et qu’il faut s’en méfier. Par la nature même du gouvernement, l’exécutif ne peut, chez nous, obtenir le même degré d’affection et de confiance que chez les Suisses et les Américains.

L’histoire d’Angleterre et ses résultats ont encore produit cette tolérance que nous avons pour les autorités locales à un point qui étonne beaucoup les étrangers. Dans la lutte contre la couronne l’esprit, local servait de renfort et d’appui. Ce sont les corporations locales, les comtés, les bourgs, qui ont nommé les membres des premiers parlements; et c’est parce que ces centres locaux étaient libres que les parlements l’ont aussi été. Si les représentants n’avaient pas été choisis par des corps ayant une existence réelle et indépendante, ils n’auraient eu aucun pouvoir. C’est là ce qui explique la variété des moyens qu’on employait autrefois pour élire des représentants. Le gouvernement laissait le droit de suffrage dans chaque ville au parti le plus fort, appliquant ainsi .les lois de la nature en matière électorale. Plus tard, pendant la guerre civile, plusieurs corporations, comme celle de Londres, furent des bases d’opérations pour la résistance. Prenons Londres pour exemple; s’il est une chose que les Anglais éclairés voient avec défaveur, c’est la corporation de Londres. Elle a conservé avec soin tous les abus légués par le passé ; elle a de grands revenus mal administrés, un système suranné

qui enferme Hans un cercle étroit les efforts des autorités, elle permet A cent paroisses de perpétuer leur déplorable existence, elle entretient une foule de sociétés dispendieuses et inutiles. Si Londres n’a ni les embellissements ni les splendeurs de Paris la faute en est à sa corporation; et, pour bonne partie, cette corporation est responsable de ce qui donne un aspect misérable et sale à la ville de Londres. Mais la corporation de Londres a été pendant des siècles l’un des boulevards de la liberté anglaise. C’est parce qu’il se sentait fort, de l’appui que lui offrait une capitale bien organisée que le long Parlement a eu une vigueur et une vitalité dont il n’aurait pas pu trouver la source ailleurs. Les principaux patriotes du parti parlementaire eurent un refuge dans la cité, et ce qui, dans notre histoire, ressemble le plus à une assemblée siégeant en permanence, c’est ce comité du Guildball où avaient le droit de voter tous les membres à mesure qu’ils se présentaient. Jusqu’au temps de George III, la cité fut un centre utile pour l’opinion publique. En la conservant, nous avons, comme en d’autres circonstances, introduit dans l’édifice politique certains débris de l’échafaudage qui avait servi à le construire.

M. de Tocqueville avait coutume de soutenir que sous ce rapport non-seulement les Anglais étaient excusables de par leur histoire, mais qu’ils avaient raison en bonne politique. Il a fondé ce qu’on peut nommer le culte des corporations. Lien de plus na-

turel qu’en France où le peuple ne sait pas s’organiser lui-même, où le préfet doit donner son avis et prendre l’initiative en toute chose, un penseur solitaire ait été conduit par dégoût d’un système exagéré dont il connaissait le mal, à adopter un autre système non moins exagéré dont il ignorait les inconvénients. Mais dans un pays comme l’Angleterre, où l’esprit pratique est si répandu que pour un abus quelconque on peut facilement organiser un comité de vigilance et trouver un comité exécutif capable d’appliquer le remède convenable, nous n’avons pas besoin pour nous instruire en matière politique, comme Bl. de Tocqueville cherchait à le faire, d’étudier dans quelle mesure il faut répartir le pouvoir entre des corps indépendants et le pouvoir central. Toute l’éducation que les municipalités étaient capables de nous donner nous l’avons maintenant; nous avons fini nos éludes. Et maintenant, arrivés à l’àge mûr, nous pouvons mettre de côté ce qui nous servait pendant notre enfance.

Les mêmes causes servent d’explication aux anomalies innombrables de notre politique. J’avoue que je ne partage pas entièrement la répulsion que ces anomalies inspirent à quelques-uns de nos critiques les meilleurs. 11 est naturel que des gens habitués par des études spéciales à considérer toutes choses au point de vue artistique, éprouvent un peu d’antipathie pour ces singularités. Mais il est naturel aussi que des personnes habituées à l’analyse des institutions politi-

ques accordent à ces anomalies un certain degré d’attachement et d’intérêt, car elles peuvent nous donner quelques enseignements. La philosophie politique est une science encore imparfaite ; elle se fonde sur des observations que fournissent quelques systèmes politiques et quelques Etals, et ces observations ont des résultats précieux. Mais il n’en reste pas moins que les données dont elle dispose sont incomplètes. Les enseignements qu’on en retire sont fort bons quand ils se trouvent d’accord avec les hypothèses premières, mais ils peuvent être faux dans le cas contraire. Pour la philosophie politique une anomalie politique joue.le rôle d’une maladie rare aux yeux de la science médicale ; c’est un cas intéressant. Il y a matière à instruction dans ce cas, alors même que les conclusions ordinaires se trouvent en défaut. 11 m’est donc impossible de repousser, comme tant d’autres, ces anomalies. Suivant moi ce serait s’exposer à perdre la trace de vérités importantes qu’on serait bien aise de découvrir.

Sous cette réserve, j’admets et je vais jusqu’à affirmer que notre constitution est pleine de bizarreries qui l’embarrassent, qui lui nuisent, et qui devraient disparaître. En plusieurs points, notre législation ressemble aux faubourgs des villes où les rues serpentent d’une manière si capricieuse qu’on est longtemps à savoir comment elles se relient. A la fin on s’aperçoit qu’elles se sont formées par l’établissement successif de maisons en suivant des haies tortueuses

qui existaient autrefois, et, si on les suit jusqu’aux champs, on arrive à se rendre compte de cette formation en la voyant se produire à son origine. Il eq est de même pour certains traits de notre constitution qui se sont dessinés à des époques où la population était disséminée, avait peu de besoins et des habitudes simples; nous les acceptons, en apparence, quoique la civilisation soit venue avec ses dangers, ses complications et ses jouissances. Ces anomalies, dans un grand nombre de cas, marquent les endroits où ont eu lieu des luttes sur le terrain constitutionnel. La ligne destinée à servir de frontière entre les prétentions contraires a été tracée au hasard de la lutte, selon que les combattants, avant de mourir, sont parvenus à l’imposer par la force ; les générations suivantes se sont livrées ailleurs d’autres combats, et la ligne qui, à l’origine, devait marquer seulement les résultats de batailles indécises, est demeurée pour former une limite perpétuelle.

Je ne regarde pas comme une anomalie l’existence de notre double gouvernement, avec ses accidents sans nombre, quoique la plupartdes bizarreries dont on se plaint souvent en dérivent. La coexistence d’un semblant de prérogative royale et d’un gouvernement réel dans Downing Street est chose qui convient à notre pays et à notre siècle (l).

(1) Notre gouvernement réel est tellement caché que, si vous demande* à un cocher de vous transporter dans Downing Street, il vous dira probablement qu’il u’a jamais entendu parler de celte

Notre histoire et les institutions qu’elle nous a léguées ont eu une grande influence sur notre caractère national ; impossible d’exagérer l’effet de notre histoire et de nos institutions sur l’idée qu’on a communément de notre caractère. La moitié du monde s’imagine que l’Anglais est né incapable de logique, qu’il aime la complexité pour elle-même et qu’aucun peuple doué de logique n’aurait fait la constitution qui est la nôtre. 11 est certain que personne ne l’a faite. C’est un résultat composite d’efforts divers, dont fort peu visaient à l’ensemble, et dont la plupart n’avaient qu’un rapport limité avec le but immédiat. L’œuvre politique de la France elle-même se trouve dans le même cas. Sous l’ancien régime chaque province avait des institutions traditionnelles fort compliquées, qui sont tombées dans l’oubli surtout parce qu’elles étaient si embrouillées qu’on ne peut les définir clairement et avec exactitude. Elles étaient si mauvaises qu’on a cessé d’en tenir compte dans l’esprit national. Sous le gouvernement actuel lui-même, dans les cas où il se trouve qu’un grand fait politique est le résultat d’arrangements variés, on remarque l’existence d'une certaine complexité. Qu’on essaye de décrire avec exactitude les rapports de l’Empire avec les chemins de fer, on verra que c’est entreprendre une tâche très-difficile, tant l’état actuel de

rue, et il ne connaîtra pas la route qu’il faut suivre pour vous y conduire.

ces rapports est complexe, tant il est inexplicable, si l’on ne se reporte aux conventions antérieures.

Une preuve tirée de la linguistique, cette pierre de touche la meilleure pour éprouver le caractère d’un peuple, démontre que les Anglais aiment encore plus la simplicité que les Français et supportent moins volontiers des anomalies sans raison d’être. S’il en était autrement, on verrait bien sûr éditer à Paris plus d’une jolie étude sur l’esprit conservateur vraiment barbare en matière de langage qui, dirait-on, engage les Anglais à conserver l’usage des genres dans leur grammaire. Comme ce sont les Français qui ont conservé la distinction des genres, tandis que nous l’avons abandonnée, on n’entend pas parler de cette anomalie; mais en est-il qui soit plus ridicule et plus difficile à expliquer ? on ne s’en rend compte qu’en fouillant dans le passé de la langue française. La grammaire anglaise est un témoignage éclatant de la simplicité qui est dans nos goûts. On reconnaît, je crois, que les Américains ont de la logique, ainsi que les Français et les Allemands ; de sorte que les peuples d’où nous sortons et ceux que nous avons engendrés ont des qualités dont on nous prétend dépourvus. Il y a dans une semblable théorie une telle improbabilité qu’on devrait y renoncer.

Néanmoins, tout en refusant d’admettre que la constitution anglaise est le produit d’un caractère national qui n’a point de logique, et tout en affirmant

qu'au fond le caractère anglais, sous le rapport de l’intelligence et de la morale, a de la solidité, j’accorde que notre constitution, qui pour la plupart d’entre nous est une sorte d’énigme, d’énigme bienfaisante, il est vrai, ne peut pas être regardée comme un modèle de symétrie. Mais si elle est bonne à nos yeux, quoique on l’accuse d’être illogique, il est permis de supposer qu’au fond elle est raisonnable.

C’est parce que les excellents effets de cette constitution ont une origine inexplicable qu’on est porté à douter de l’utilité des choses qu’on peut expliquer. Et pour ce qui a trait spécialement à la constitution, on en arrive à penser, avec raison, qu’il est dangereux de trancher les questions rapidement et d’un seul coup. Il faut prendre la peine d’étudier le plan d’un vieil édifice avant de proposer un plan destiné à le remanier; les épures vont très-bien quand il s’agit d’un emplacement vide, mais il n’en est pas de même des constructions dont on charge un édifice gothique. Avant d’opérer un changement dans notre constitution il faut étudier et dessiner la partie qu’on se propose de modifier, et cela n’est pas toujours facile à exécuter avec précision. Il est si vrai en définitive que les Anglais ont une véritable logique dans l’esprit, qu’ils en sont venus à regarder leur constitution nonseulement comme un ensemble de précédents, mais comme un modèle ; aussi ont-ils plus de confiance dans les mesures qui ont avec les parties existantes quelque analogie que dans celles qui leur font con-

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truste. Mais ces mesures qui ont un caractère d’analogie avec l’ordre constitutionnel établi plutôt ces demimesures, encore faut-il qu’on puisse les comprendre. Les innovations, par cela même qu’elles sont des innovations, ne plaisent guère au caractère anglais, et si l’on en doute, on n’a qu’à proposer un plan de réforme électorale qui soit un peu original, on verra combien il faudra peu de temps à l’auteur de ce plan pour qu’il on soit réduit à avoir un nombre de partisans tout à fait insignifiant.

Enfin, notre histoire et ses résultats complexes ont fait de la grande question politique du jour, la question du suffrage électoral, un problème extrêmement difficile ; tellement difficile qu’on n’en peut attendre aucune solution parfaite et qu’il faut se résigner à choisir entre des embarras.

11 y a deux sortes de pays dans lesquels la question du suffrage électoral est facile à résoudre. Dans un grand pays où il n’y a que des cultivateurs, où la société est homogène, où l’aisance est généralement répandue ainsi que l’éducation, on ne peut manquer d’avoir des collèges électoraux convenables. Tracez sur la carte de ce pays des parallélogrammes d’égale superficie, et nommez les circonscriptions électorales, ou bien encore distribuez l’ensemble des habitants en certainesagglomcrations, égales quantau nombre, pour en faire des collèges électoraux, l’elTet sera le même. Une nation grossière, où l’éducation élémentaire est répandue, où l’aisance est assurée à tous, parviendra à

fournir un Parlement passable avec un système électoral quelconque, bien qu’elle soit incapable de nommer un Parlement distingué. On peut encore se faire l’idée d’un pays où la partie la moins éclairée et la moins riclie de la nation consentira à accorder les privilèges électoraux aux gens plus instruits. Ce serait là un témoignage de respect fondé sur la raison et qu’on pourrait justifier. Dans ce pays il serait possible d’accorder à tous les habitants le droit de voter en donnant aux gens riches et instruits plusieurs votes. Le peuple consentant à reconnaître certaines classes et certaines capacités, on aurait les moyens d’offrir à ces classes et à ces capacités une large part dans les alfaires politiques. Mais de ces deux pays différents, l’Angleterre n’est ni l’un ni l’autre. Comme je l’ai démontré, peut être à satiété, dans une étude précédente, nous sommes un peuple respectueux, mais respectueux par imagination et non point par raison. L’hommage des classes ignorantes s’adresse, chez nous, nonpasàdes individualités, maisàdes généralités, non pas à des choses précises mais à des choses vagues ; ces classes sont éblouies par le magnifique spectacle de la société anglaise, elles se prosternent volontiers, mais elles ne se rendent pas compte de leurs idoles, elles ne raisonnent pas leur culte. Un village anglais est en ce moment, fort heureux, très-satisfait, il accepte le gouvernement, il l’aime. Mais n’espérez pas le contenter en lui posant des questions, en lui disant : « Voulez-vous confier les

affaires politiques aux personnes qui ont un loyer de vingt-cinq ou trente livres sterl.?ou bien encore, consentez-vous à voter à condition que les personnes qui demeurent dans de grandes maisons ou qui savent bien lire et bien calculer aient plus de votes que vous n’en aurez ?» Si l’on veut bien comprendre ce qu’est l’Angleterre, supposons qu’on assemble des paysans du Dorsetshire auprès de la mare du village pour leur adresser solennellement ces questions ; le maximum d’intelligence auquel s’élèvera ce conclave aura pour expression des mots de ce genre : *f Ah ! monsieur, "ous autres gens bien élevés vous êtes très-entendus ; et la Reine, que Dieu bénisse , nous protégera. » '

Dès qu’on s’est bien pénétré de cette idée que l’Angleterre est une république déguisée, il faut avoir soin de traiter avec un certain tact les classes pour lesquelles ce déguisement est nécessaire. Il est do fait que les plus avancés d’entre nous savent traiter ces classes avec ménagement. Nos plus hardis démagogues se tiennent à l’écart des villages, des petites villes, des fermes isolées où les idées sont peu républicaines. Us ne descendent même pas dans les ruelles pour y traquer les ignorants. S’ils y allaient ils n’y rencontreraient probablement pas de gens aspirant aux droits électoraux, ou sachant môme ce que cela signifie. Parfois ces classes ont des besoins, de grands besoins. Mais elles interrompraient les meilleurs «liscours de M. Bright en criant, comme la populace de

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Paris : « Du pain, du pain, et pas de longs discours ! » Bonaparte, on le sait, avait espéré conquérir l’amitié des Egyptiens en leur promettant une constitution ; ainsi que l’a dit avec raison M. Kinglake, c’était agir comme le chasseur qui espérerait arriver à remplir sa gibecière en promettant à des perdrix une chambre des communes. On obtiendrait le môme résultat en essayant de faire une constitution bien claire pour nos classes ignorantes. Aujourd’hui elles ont pour le pouvoir une déférence involontaire, inconsciente, et c’est fort heureux ; mais elles ne lui accorderaient pas de déférence en vertu d’un raisonnement.

Il suit de là que l’Angleterre en somme ne ressemble ni à un pays oii le nombre gouverne, ni à un pays où l’intelligence est au pouvoir par cela seul qu’elle est l’intelligence. Les masses sont infiniment trop ignorantes pour gouverner par elles- mêmes, et, quant à l’intelligence, elles sont incapables de l’apprécier. Elles comprennent le rang, elles comprennent la richesse; mais à part cette expression « c’est un malin 9 elles n’ont pour apprécier l’intelligence que peu de qualités et peu de formules.

Le système actuel, comme je l’ai démontré, ne manque pas de singularité. Ce sont les classes moyennes qui gouvernent à l’ombre des classes élevées. L’immense majorité des collèges électoraux, dans les bourgs au moins, appartientàla petite bourgeoisie, et la majorité des collèges électoraux, dans les comtés, n’appartient pas à la bourgeoisie la plus élevée. Ces

électeurs ne sont pas de ceux qui attireraient les hommages si on les voyait. Ils ne sont que les dépositaires des hommages qu’on rend à d’autres. La masse des populations en Angleterre n’a de la déférence que pour l’aristocratie, mais les électeurs nominaux sont comme des intermédiaires qu’on ne choisit pas pour leur propre mérite et qui ne choisissent pas de représentants dans leur propre classe.

Ce n’est pas une observation agréable «à faire que devoir combien notre système est artificiel, et d’êlre persuadé qu’aucun système naturel ne nous conviendrait. Notre système électoral produit la chambre des communes, et cette chambre est souveraine. La qualité de cette chambre fait celle du cabinet, celle de l’administration, celle de notre politique. Ainsi nous avons accordé avec les droits électoraux le pouvoir suprême à des personnes qui ne sont choisies d’après aucun système préconçu, et qui seraient inacceptables pour l’accomplissement de leur tâche si elles s’avisaient de choisir la chambre des communes dans leurs propres rangs. Et cependant un système plus simple nous serait fatal. Certaines personnes sont mécontentes de ce qu’elles nomment la faiblesse du parlement, lequel leur semble faible non pas sous le rapport de l’esprit ni de l’opinion, mais au point de vue de l’action ; ces personnes espèrent qu’on augmenterait l’énergie du parlement au moyen d’une réforme complète dans le sens démocratique. Elles nous font des métaphores où il est question de Titan

qui reprend des forces en touchant la terre ; je crains fort que même pour ces personnes-là cet exemple mythologique joue le rôle d’un argument. C’est supposer qu’au lias de l’échelle sociale il y a de l’énergie parce qu’il s’y trouve des passions. Mais il faut des idées en même temps que de la force, et nos classes ignorantes et pauvres n’ont pas d’idées. Examinons la matière attentivement :

Supposons qu’on étende le droit de suffrage partout en Angleterre dans les collèges électoraux actuels. Il en résultera que les comtés seront tout autant, sinon plus qu’aujourd’hui, à la disposition des propriétaires fonciers. Au moyen de leurs employés qui n’ont jamais eu une opinion politique raisonnable et qui ne prétendent ni à l’intelligence ni à l’indépendance, ces propriétaires seront maîtres des collèges électoraux. Plus on abaissera le cens électoral, dans les comtés agricoles, au point de le mettre à 20 livres sterl. ou même à 15 livres sterl., plus on affermira la domination de ceux qui y ont aujourd’hui de l’intluence, plus on affermira le joug des Quarter ses s io fis.

Quant aux petits bourgs, plus on y étendra le droit de suffrage, plus on assurera la prépondérance du capital. Dans le plus grand nombre des petites villes il n’y a pas d’ouvriers s’occupant beaucoup de politique ou se respectant assez pour ne pas vendre leurs suffrages; il n’y a point parmi eux vingt individus sur dix mille qui soient à même de comprendre

pourquoi on pourrait les blâmer de se livrer à ce trafic. Ils savent que c’est l’opinion des « gens bien élevés », mais ils pensent que c’est un préjugé des hautes classes, une de ces inepties que les riches inventent quand ils parlent des pauvres. Des personnes bien informées m’affirment que ce sentiment populaire, loin de diminuer, ne fait que croître tous les jours. Outre que l’influence du capital augmente d’année en année dans les collèges électoraux, les questions qu’on y agite y sont de moins en moins à la portée des pauvres gens. Si le ritualisme était une question politique, ce serait différent. Je ne doute pas qu’un candidat qui pourrait se déclarer antiritualiste contre un adversaire ritualiste, ne fût nommé par acclamation. 11 serait le vrai représentant des électeurs sur la seule question peut-être dont ils aient souci. En plusieurs endroits, un électeur aventurerait sa vie s’il consentait à se laisser corrompre pour « voter en faveur’du Pape » . Mais qu’une personne essaye d’expliquer la réforme administrative, ou la réforme de la loi, ou même la réforme parlementaire devant un auditoire que le hasard aurait assemblé dans un petit bourg, elle ne parviendra qu’à ennuyer son monde. Il n’est pas un seul ouvrier dans ces bourgs qui songe de lui-même à ces questions ou qui soit capable de les comprendre si on les lui expose rapidement ou de vive voix. Les personnalités intéressent davantage la multitude. Un candidat novice demandait il n’y a pas longtemps à un vétéran quel sujet il devrait

traiter. « Parlez de Gladstone ou de Garibaldi », lui fut-il répondu. Parlez-en le plus longtemps possible et revenez-y le plus vite possible. » Il y a si peu de sujets qui offrent aujourd’hui de l’intérêt aux électeurs pauvres, et, en revanche, on leur prodigue tant d’argent, qu’au lieu de leur faire un crime de se laisser corrompre il faudrait les regarder comme des anachorètes, en matière politique, s’ils demeuraient incorruptibles. Plus on abaissera le cens électoral dans les petites villes, plus on augmentera la prépondérance du capital.

Pour les grandes villes, c’est une autre affaire; là du moins on trouve un peu plus de variété. Ces villes renferment un grand nombre d’artisans qui ont réellement de l 'intelligence, qui sont capables de se former une opinion politique et qui sont beaucoup trop à leur aise pour céder à la corruption. Dans quelle proportion exacte y compte-t-on ces artisans, je l’ignore. On sait à quoi s’en tenir à peu près sur le nombre d’individus qui composent la classe des artisans, mais dans ce nombre il y en a qui différent beaucoup des autres; il y en a beaucoup qui ne se mêlent jamais de politique et qui, tout à fait incapables de s’en mêler, ne songent qu’aux plaisirs qu’ils peuvent se procurer. A quel chiffre s’élève le nombre des artisans éclairés et celui des artisans inférieurs qui ne valent pas mieux que le reste de la multitude, c’est lace qui échappe à nos moyens d’investigation. Point de statistique mentale ou morale pour aider à

cette recherche ; je ne me reconnais pas comme compétent pour donner une opinion là-dessus, et les évaluations qu’on m’a fournies s’écartent énormément les unes des autres. Bornons-nous donc à dire que les deux classes d’artisans étant fort nombreuses, on doit en politique s’en préoccuper beaucoup.

Mais le vote d’un ouvrier ignorant est à la disposition des meneurs. Il ne m’est pas possible d’expliquer dans le détail comment on s’arrange pour en tirer parti dans les grands collèges électoraux, mais il est de notoriété publique que l’argent achète ces votes et que certaines personnes en répondent par de véritables marchés. Les agents électoraux dressent une carte pour l'ensemble d’une circonscription, et chaque entrepreneur qui se charge d’un district ou d’une certaine quantité de votes, a sous lui des sous- entrepreneurs pour les diverses parties du district. Voilà ce qui attend tous les ouvriers, à l’exception des plus austères et des plus intelligents, comme cela se pratique déjà à l’égard de tous les électeurs qui appartiennent aux derniers rangs de la classe moyenne quand ils n’ont, ni intelligence ni austérité. Ainsi dans les grandes villes le capital domine comme dans les petits bourgs.

De cet examen nous pouvons donc conclure que le suffrage ultra-démocratique, loin de nous offrir une chambre des communes plus homogène et plus énergique, aboutirait en somme à un résultat opposé. Il y aurait à la chambre, d’abord un nouvel élément, qui

représenterait les ouvriers intelligents, mais cet élément serait tout à fait en minorité, et compterait pour peu de chose dans la foule; ensuite des membres riches représenteraient les gros bourgs dont ils auraient acheté les voix ; d’autres membres riches représenteraient par les mêmes procédés les petits bourgs, enfin les représentants des comtés seraient à peu près ceuxd’aujourd’huisice n’est que peut-être ils seraient encore plus imbus des préjugés de leur classe. Or le capital est le plus timide de tous les éléments sociaux, et les représentants les plus disposés à acheter leur entrée à la chambre sont les gens qui ont le plus d’ignorance en matière politique. Enrichis depuis peu, après avoir acquis leur fortune par leur travail et leur habileté dans les affaires, ou bien encore hommes nouveaux qui veulent passer pour riches et qui sont fortement engagés dans le commerce ou dans les compagnies industrielles, ces gens-là n’ont jamais porté une grande attention à la politique, n’ayant ni le loisir ni peut-être les tendances nécessaires pour se mettre à étudier la politique à l’Age où ils sont arrivés; ils flottent au gré des opinions à la mode, se laissent guider par les journaux, adoptant ce qu’ils disaient la semaine précédente et prêts à adopter ce qu’ils diront dans une autre semaine. De semblables réprésentants ont un double motif d’être timides ; en leur qualité d’hommes riches ils doivent craindre pour leurs capitaux, en leur qualité d’ignorants ils doivent craindre de se laisser entraîner dans certaines

questions dont ils ne peuvent embrasser l’étendue. Donc pour leur part, ils ne donneront aucune vigueur nouvelle à la chambre ; et comme le propriétaire noble n’y apportera pas non plus d’énergie, la chambre sera devenue plus hétérogène et probablement plus indécise et plus timide encore qu’elle ne l’est aujourd’hui.

On me dira que cette manière de raisonner présuppose qu’on maintiendra l’organisation actuelle des collèges électoraux sans changement tout en abaissant le cens électoral, et que toute la démonstration dépend de cela. Je le nie et j’affirme qu’on aura beau remanier les circonscriptions, le résultat sera toujours le même. Il n’y aura pas assez de citoyens purs et austères, si l’on abaisse le cens électoral, pour élire une fraction nouvelle de la chambre qui soit d’une qualité supérieure, peu importe l’organisation des collèges : l’aristocratie foncière et nobiliaire a ses sièges marqués d’avance à la chambre, et l’argent a partout son influence. Ce n’est pas notre constitution qui cause le mal, c’est le caractère de notre peuple.

Autant que j’en peux juger, la théorie qui voudrait

donner à l’administration plus de force en rendant le

gouvernement plus démocratique, cette théorie repose *

moins sur un raisonnement précis qu’elle n’est affaire de croyance. Des esprits ardents prétendent que d’une manière ou d’une autre l’Angleterre doit se donner le meilleur gouvernement possible, et voyant que le parlement n adopte pas leurs idées avec réso-

lui ion, ils s’en prennent à lui et cherchent les moyens les plus faciles de modifier la composition du Parlement. Mais que sert de modifier le droit de suffrage? C’est nous-mêmes, c’est notre caractère qu’il faut modifier. Le degré d’habileté d’un gouvernement libre correspond à celui de la nation ; le gouvernement provient de la nation, il doit être comme elle-même. Si notre politique est faible, la source de cette faiblesse est en nous-mêmes, elle est dans notre ignorance. Mettez en pièces les cerveaux de vingt personnes que vous connaissez et voyez combien peu vous y rencontrerez de science précise, d’opinions définies, d’idées fixes sur la politique. Voyez aussi comme le jugement de chacun vacille et change selon les faits du jour, selon les articles des journaux ; remarquez la variété des opinions. Il n’y a peut-être pas deux têtes qui aient les mêmes idées, à moins que ce ne soit une idée venue du dehors, qu’on s’est appropriée, et il est possible encore que ce soit tout simplement un préjugé stupide. Ni un homme, ni une nation ne peuvent avoir de la vigueur s’ils n’ont une doctrine définie et fixe.

Ceux qui proclament les droits des ouvriers devraient profiter de l’enseignement que la France nous offre. L’expérience qu’elle a faite prouve d’une façon concluante que le suffrage universel n’est pas nécessairement favorable aux ouvriers. Les ouvriers intelligents de Paris, de Lyon et d’ailleurs sont les adversaires les plus ardents du gouvernement impérial. Ce socin-

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