‹ La "Constitution d'Athènes" et l'œuvre d'AristoteChapitre 24 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les idérs politiques de l' 'AO-r)va[(i>' Abistote et Thucydide

L'auteoT de la Constitution d'Athènes expose jusqu'en ses moindres détails l'œuvre législative de Solon. Il a, en cfTet, reconnu qoe la démocratie, établie après les réfonnes de Clisthènes, y était contenue en germe, et que tontes les révolutions politiques, qoi se succédèrent 4 Athènes, y étaient, pour ainsi dire, impliquées. Or, afîn de mieux démêler le principe de cette Constitution, l'historien ne dédaigne pas de tracer ie portrait et de définir le caractère du législateur. Solon, par sa naissance et sa réputation, comptait, dit-il, parmi les premiers citoyens ; par sa fortune et sa situation, il faisait partie de la classe luoyenne JTÛv |jit9>ov) (i). C'était, en même temps, un modéré. Afin de rétablir la concorde, il attaque également, dans ses vers, les deux partis ennemis, les riches et les pauvres; il leur donne

(■) CoMl. «TAU.. V, 3.

Ij4 LA « CONSTITUTION D* ATHÈNES »

tour à tour tort et raison, et les engage à terminer d*un commun accord les dissensions, qui se sont élevées entre eux (i). Il exhorte les riches à la modération (Tcapaivûv xotç TcXoudioiç (jlt^ TrXeovexTeiv] , et rejette sur eux la responsabilité des troubles, disant que la haine naît du conflit de la pauvreté et de l'arrogance (a).

Le même caractère de modération se retrouve dans la Constitution de Solon. L'auteur, après avoir déclaré que le législateur ne s'associa point aux manœuvres des nobles, qui, avertis de Fabolition des dettes, achetèrent des terres et firent ainsi fortune, ajoute qu'il fut si modéré ((lérptoç) et si attaché aux intérêts publics, que, pouvant tourner les lois à son profit et usurper le pouvoir, il s'attira la haine de l'un et l'autre parti, en sacrifiant ses propres intérêts à l'honneur et au salut de la cité (3). L'historien lui adresse encore le même éloge, quand il raconte qu'après avoir promulgué sa Constitution, il fut obligé de quitter Athènes, parce que les deux factions, entre lesquelles il s'était efforcé de rétablir la concorde, lui étaient devenues également hostiles. Leur attente avait, en effet, été déçue : le peuple avait espéré que Solon ferait un partage de toutes les terres; les nobles s'étaient imaginé qu'il restaiu*erait les institutions du passé, ou, du moins, qu'il n'en abolirait aucun principe essentiel. Le législateur avait préféré encourir la haine des deux partis, et sauver sa patrie, en établissant les meilleures lois (4)-

De même que Solon, Pisistrate nous est présenté comme un modéré. Il gouverna la cité plutôt en citoyen respectueux de la Constitution qu'en tyran (Atwxei... Ta xaTà ttjv iioXiv [lerpiiDç xai [laXXov TtoXiTixwç 'f^ Tupavvixwç) (5). Il était, d'ailleurs, d'un abord

(i) Const. d*Ath,t V, a.

(a) Const d*Ath., V, 3.

(3) Comt d*Ath., VI, 3.

(4) Conat d'Ath., XI, a.

(5) Comt. d'Ath., XVI, a.

KT l'œuvre d'aristote IjS

facile et doux (fiï.âvQpiu7rD( ûv xal Trpio;) (i) et se montrait indulgent à toutes les fautes (toT; âjuipTàv^jinv 9'jyyv<'>H^ovixù:} (a). Il allait lui-même hors de la ville réglei- les difTcrends entre les cultivateurs; il ne prit contre le pea|)le aucune nicsiu'e vexatoire; sous son gouvernement, la cité fut calme et les relations extérieures restèrent paciiiques. Les Athéniens louaient ses manières et sa bienveillance, qui dénotaient un ami du peuple (to Btijjiotwov EÎvai Tùj -^6*1 xai çilâvOîwjtov) (3). Pour donner Texeniple de la soumission aux lois établies, on le vit coiupui'altre devant l'Aréopage, où l'avait cité un calomniateur (4). 11 sut, pendant son règne, se concilier la faveur des nobles et du parti populaire, gagnant les uns par le charme de son commerce, les autres par les services qu'il leur rendait (to(«; ^j-ev yà^ raî; opXfxi;, toùc

xaXùï). (5). En un mot, l'historien nous doime et loue Pisistrate comme le véritable continuateur de Solon. Seuls ses fils fii-cnt peser lourdement sur les Athéniens le joug de la tyrannie {6). Les Athéniens n'exercèrent point de représailles contre les amis des tyrans, avant l'époque de Qisthènes. Aussi l'historien reconnait-il sans réserve la douceur de leur earaclère (/M.injvoi tfi EifuOui'a Toû BtjJaou Tcp«rfTT,Ti) (j). -Il remarquera plus loin, en condamnant les démagogues, que le peuple, lorsqu'il se laisse entraîner à une erreur, se prend d'ordinaîi-e à haïr ceux qui l'ont poussé au mal (8). Les Athéniens furent vraiment grands à l'époque où, subissant l'ascendant de l'Arêopagc, ils recueillirent, grâce à leur modération, le fruit de la victoire, remportée à Salamine, acquirent la gloire militaire, et grâce à leur puis-

<i> Conat. iTAth., XVI. a.

(1) Contt. tTAth., XVI, 3.

(3) Consl. iTAth., XVI, 8.

<4) Conat. eFAth., XVI, 8.

(6) Conat. eFAlh., XVI, 9.

(6) Conêt. d'Atk., XVI, ;.

<?) Coiut. d'Ath.. XXU, 4.

(8) Cojut. tTAtk., XXVUI. 3.

176 LA M CONSTITUTION d' ATHÈNES »

sance maritime, s'assurèrent, malgré les efibrts de Lacédémonei l'hégémonie de la Grèce.

Mais bient&t, enivrée par ses victoires et sa puissance, corrompue par les démagogues, qui, dans leur intérêt personnel, flattaient les passions du peuple, Athènes ahnsa de son h^émonie, acheva la mine de l'Aréopage, et laissa se relâcher son antique respect des institutions et des lois. C'est alors que, pour l'historien, commence le déclin d'Athènes. La principale cause de cette décadence, c'est l'afTaiblissement de l'ëlémeiit modéré des deux partis, épuisé par ta guerre {iànt àvuXiaxtaixi toù« smEixEîî xai Toù Bt|Jj,ou xal Tùiv EÙiropuiv) (l). Ces modérés, ce sont les représentants de l'équité {o\ ÈTcieixïît) (a). Dès qu'ils seront disparus, Athènes sera en proie aux démagogues, et se précipitera vers la ruine.

L'auteur reconnaît que Périclès sut se garder de tout excès; mais s'il ne le blâme pas, on ne peut dire qu'il le loue. Tant que Périclès fut à la tête du parti populaire, dit-il, le régime politique fut meilleur; après sa mort, le mal empira beaucoup (3). L'éloge paraîtra bref, surtout si l'on songe que Périclès inspirait à Thucydide une si sincère et si profonde admiration. C'est qu'il avait détruit, au profit du peuple, l'ancien équilibre des partis, si habilement maintenu par les Solon et les Pisistrate, et qu'ainsi il s'était écarté de cette modération et de cette équité {iitnixtia.), qui sont les qualités souveraines de l'homme d'État. C'est ainsi que l'historien lui reproche d'avoir institué le salaire des juges, et d'avoir, par cette inesure, ouvert le tribunal à la corruption (4).

Le jugement porté sur les démagogues est sommaire. L'auteur ! avec mépris Cléon et Cléophon; il condamne en masse

(i> Corut. d-Ath.. XXVI, a.

<a) CoMt. d'Ath., XXVI. t et (3) Coiut. d'Ath.. XXVIII. i.

<4> Coiut. (TAth., XXVII, &.

■ uni9i

BT l'œUVRB DARISTOTS IJJ

leurs successears. En revanche, il loae Nicias, Thucydide et Théramène. Nicias et Thucydide ont, dit-il, été. d'un consentement unanime, considérés comme d'honnêtes citoyens, qui demeurèrent fidèles aux traditions de leurs ancêtres et méritèrent bien de la cité (où (juivov KoXaù; xâyaSoù;, àiXà. xal TcoXiTutoùt xc() Tfi itiXit nxffi] Trarpixâf ;rpu>(JLtvouc) (i). Si les avis sont plus partagés an sujet de Théramène, c'est ({u'il a vécu sous divers régimes et dans des temps troublée. Il serait injuste de l'accuser d'avoir détroit tous les gouvernements, dont il lit successivement partie; il les a, au contraire, soutenus, tant qu'ils demeuraient dans la légalité; et ainsi il a montré qu'à cette condition un boa citoyen pouvait les servir tous {Smp istlv àf^Ho^ -oX:tou lifov) (a). Sous les Cinq mille, la Constitution d'Athènes fut digne d'éloges, parce que les droits, politiques appartenaient ans citoyens en état de s'armer eux-mêmes. Ce jugement ne doit pas surprendre, car cette classe de citoyens (oî éx tù>v fc/iov) (3) est précisément la même qui formait le parti modéré {ol imeintU), autrefois décimé par la guerre, et dont la ruine avait causé la décadence d'Athènes. L'auteur loue de même la modération que les Trente montrèrent aussitôt après leur établissement, afin d'assurer leur ponvoir, observant les traditions politiques des ancêtres, abrogeant les lois portées par Éphialte et Archestratos contre l'Aréopage, abolissant cellus des lois de SoIoq, dont l'interprétation prétait aux discussions, et qui laissaient an tribunal le droit de trancher souverainement les contestations (4). Il n'en condamne qu'avec plus de sévérité les confiscations et les meurtres, dont ils se rendirent coupables, dés qu'ils crurent n'avoir plus d'opposition à redouter (5). Théramène eut la sagesse et le courage de s'opposer à leurs vio-

<i) Coiut. d'Ath., XXVIll, 5.

<3) CoRêt. d-Ath.. XXVIll, 5.

(3) CoRêl. d'Ath., XXXV, I.

(4> Conat. d-Ath.. XXXV. i et a.

<6) Corut. d'Atk., XXXV, 4,

Ij8 LA « CONSTITUTION D* ATHENES »

lences. U leur conseilla de donner à tous les modérés une part dans le gouyemement de la cité (i). Mais cette tentative de réaction devait rester vaine; et, quand ils se furent débarrassés de Théramène, les Trente s'abandonnèrent davantage encore à leur cupidité et à leur cruauté. Enfin, l'historien loue la mesure d'Archinos, lorsqu'après la restauration de la démocratie, il retint de force les Athéniens, qui voulaient émigrer à Eleusis, accusa d'illégalité le décret de Thrasybule, qui accordait le droit de cité à des esclaves, et traîna devant le Conseil, pour l'y faire condamner à mort sans jugement, le premier citoyen qui tenta d'user de représailles contre les anciens partisans de l'oligarchie (a). Cet éloge est étendu à toute la démocratie^ qui effaça les anciennes accusations et rendit aux Lacédémoniens l'argent emprunté par les Trente. Dans les autres États, au contraire, le parti démocratique avait abusé de sa victoire; il s'était refusé à contribuer de ses deniers et avait même fait le partage des terres (3).

De tous ces jugements, il résulte que l'historien n'est partisan ni de l'aristocratie, ni de l'oligarchie, ni de la démocratie, mais d'un gouvernement, dont le principe serait l'équilibre des trois éléments aristocratique, oligarchique et démocratique. Peutêtre objectera-t-on qu'en plusieurs endroits, il loue la conduite du parti populaire. Il est vrai, mais ces éloges ne sont attribués qu'à la modération, dont le peuple fit réellement preuve; et, aux yeux de l'auteur, la modération semble être la première vertu de l'homme d'État.

Nous ne ferons cependant pas difiiculté de reconnaître qu'un passage de la Constitution d* Athènes semble contredire à cette interprétation. C'est celui où l'historien expose les progrès de la démocratie, après le renversement des Trente, et qui ne nous

(I) Const d'Ath., XXXVI, a.

(a) Conat d'Ath., XL, a.

(3) ComU d*Ath,, XL, 3.

Page 1