‹ La "Constitution d'Athènes" et l'œuvre d'AristoteChapitre 40 sur 47 · LA « CONSTITUTION D* ATHÈNES », ETC · texte numérisé non relu

LA « CONSTITUTION D* ATHÈNES », ETC

ne nous paraît pas moins juste. Sans doute il y a, dans les ouvrages systématiques d'Aristote, des pages fort obscures. Mais ce qui en rend Finterprétation malaisée, ce ne sont ni les mots, ni des tours qui faussent ou voilent la pensée de Fauteur, ce sont les idées mômes, qui, au lieu d'être présentées isolément, sont accompagnées de toutes les idées accessoires, qui les déterminent, les précisent ou les nuancent. Ce ne sont là, d'ailleurs, que des exceptions. Si la pensée de Fautem* est parfois, en raison de la nouveauté de ses théories, ou de la délicatesse de ses analyses, diilicile à pénétrer, la forme dont elle est enveloppée est presque toujours transparente. Aussi le style d'Aristote n'est-il pas dépourvu d'agrément, et le mot YjSeoç n'est-il point pour nous choquer, car c'est plaisir pour le lecteur que de voir le philosophe réduire des lois aussi générales à des formules aussi simples, et exprimer des idées aussi abstruses en des termes aussi clairs.

Les divers jugements portés par Cicéron confirment celui de Denys. Dans le préambule de ses Topiques, il blâme les philosophes et les rhéteurs, qui ignorent le traité des Toirixà. Il faut, dit-il, d'autant moins leur pardonner qu'ils auraient dû être séduits non seulement par la variété et l'originalité des idées, mais aussi par Fabondance et le charme du style : « quod non modo i*ebus iis, quae ab illo dictae et inventae sunt, allici debueruat, sed dicendi quoque incredibili quadam cum copia, tum etiam sua^itate ». Dans le de Oratoire, c'est encore la facilité d'élocution du philosophe et Fagrément de son style qu'admire Cicéron. Mais ici l'éloge est partagé entre Aristote, Théophraste et Cameades : « Et si Plato de rébus a civilibus controversiis remotissimis divinitus est locutus, quod ego concedo ; si item Aristoteles, si Theophrastus, si Cameades in rébus iis de quibus disputaverunt, éloquentes et in dicendo suaves atque ornati fuerunt, sint hae res, de quibus disputant, in aliis quibusdani studiis, oratio quidem ipse propria est hujus

orationis, de qua loquimur et quaerimus » (i). Dans le de Inventione, faisant allusion à la Rhétorique d'Aristote, il s' exprime ainsi : « Ac veteres quidein seriptores artis usque a principe illo atque inventore Tisia repetitos unuin in locum conduxit Aristoteles et nominatini eujusque praecepta magna conquisita cura perspicue conscripsit atque enodata diligenter exposuit ; ac tantum inventoribus ipsis suaçitate et brevitate dicendi praestitit, ut nemo illorum praecepta ex ipsoinim libris cognoscat, sed omnes, qui quod illi praecipiant velint intellegere, ad hune quasi ad quemdam multo commodiorem explicatorem revertantur » (a). En même temps que le charme, Cicéron vante ici la concision du style d'Aristote. Dans le Brutus, il en loue la force : « Quid Aristotele nerçosior, Theophrasto dulcior » (3).

Quintilien s'en tiendra exactement à l'opinion exprimée par son maître Cicéron. 11 dira, en effet : « Quid Aristotelem? Quem dubito scientia rerum, an scriptorum copia, au eloquendi vi ac suavitate, an inventionam acumine, an varietate operuin clariorem putem (4) ».

Deux jugements, formulés par Cicéron, pourraient seuls nous surprendre. Ce sont les suivants :

1^) « Cum. enim tuus iste Stoïcus sapiens syllabatim tibi ista dixerit, veniet flumen orationis aureum fundens Aristoteles, qui illum desipere dicat ». (Academica priora^ II, 38, 119).

2°) « Meus autem liber totum Isocrati |jLuûo6rjXiov atque omnes ejus discipulorum arculas ac nonnihil etiam Arisiotelis pigmenta consumpsit » {ad Atticum, II, i, i).

Mais il faut tout d'abord observer que, dans ses deux passages, il s'agit vraisemblablement, non pas des npaY{xaTeTat ni

(i) De Oratore, I, 11, 49-

(2) De Inventione, II, 2, 6.

(3) Brutm, XXXI, lai .

(4) Institution oratoire , X, i, 83.

ET l'œUVBH d'aRISTOTE '}'\^

des IloXtteîai. mais des Dialogues, dont nous n'avions pas l'i nous préoccuper dans cette étude, et dans lesquels il nous eilt été facile de démontrer que le style d'Aristote est plus éclatunl, sinon plus abondant, plus imagé et plus coloré que dans {,os autres ouvrages.

De plus, Gicéron, dans ses propres Dialogues, s'inspirait, non pas de Platon, dont il désespérait, sans donte, d'égalei- Knaturel et la vérité; mais d'Aristote, dont il nous apprend luiméme qu'il a imité les préambules (i). Or, il n'est pas surprenant qu'il ait à dessein rabaissé les mérites de Platon ol fait valoir son modèle, afin d'en faire rejaillir l'éclat sur s's propres ouvrages. Ainsi s'explique ce qu'il y a d'hyperboliqmdans les jugements que nous venons de cil«r. Ces rései'Vrs faites, il n-y a plus non, dans les opinions exprimées par Ii-> critiques anciens sur le style d'Aristote, qui ne confirme nos propi-es observations, et ne nous aulorise à conclure que lu Constilulion d'Athènes a été l'édigéc par l'auteur de la Politiqui-.

(t) Ad Atticum, IV, i6 : ... « Qnoniam ïa singalis Ubris xtlor prooemlt», ni Arisloleles, in ets qnos Ê|uirEpixoij; vocat ■,

Parvenu au terme de notre étude, il ne nous i-rsto plus qu'à la rijsumei', afin d'en tirer les conclusions.

11 y a entre les IIoÀiTtiai, dont la Conatitaiion d'Athènes était la plus importante, et les Tlixyu.xTEÎxt, d'étroites ivlatious. qu'Aristote lui-même a pris soin de définir dans YÉtltiquo à Nicomaque. \a théorie ne suflit pas à constituer la science politique ; elle ne saurait avoir de base solide, que si elle s'appuie sur la pratique. Le philosophe restant éloigné des aflaires, c'est par l'étude des Constitutions, promnl^écs dans les cités ^ecques ou barbares, qu'il suppléera à l'cxpéncnce des hommes et des institutions. Il y avait donc, dans l'école péripatéticienne, un Itecueil de Constitutions. Sans doute, toutes les IloÀiTEiat ne sont pas l'œuvre d'Aristote on de ses élèves ; il est, du moins. vraisonihliiMc qu'il en a conipo.sé les princi pales, et surtout l"A'Jï,va:<.]v ito/.PTsi'a. où devaient être exposées les institutions du gouvernement dénuKratique le plus parrait, qui ait régi une cité grecque.

Les indications chronologiques que contient la ConsUtulion

d^ Athènes donnent à croire qu'elle a été composée dans les dernières années de la vie d'Aristote. Mais, puisque le philosophe fait, dans VÉthique à Nicomaque, allusion à ce Recueil des IloXiTgïai, il semble que la première rédaction en doive être antérieure à la Politique. L'ouvrage fut révisé par l'auteur, pendant son dernier séjour à Athènes, quand déjà il avait ouvert son école du Lycée. La mort ne lui laissa pas le temps d'achever son œuvre. Ce forent ses disciples qui la publièrent. Les éditions de 1' 'AÔ7)vatwv iroXiTeia durent être fort nombreuses; elle fut remaniée et interpolée par des lecteurs ignorants ou prévenus. Conservée dans la bibliothèque d'Alexandrie, avec les œuvres qui, du vivant d'Aristote, étaient sorties de l'école, elle nous a été rendue par l'Egypte, où, durant de longs siècles, elle était restée ignorée. Quand elle a été tirée de l'oubli par l'éditeur Kenyon, les savants ne connaissaient plus que la Politique, qui nous était parvenue par Rome et grâce à l'édition d'Andronikos de Rhodes.

Si l'on compare chapitre par chapitre la Constitution d'Athènes à la Politique, tous les faits racontés et toutes les institutions exposées dans l'opuscule historique, se trouvent expliqués et rattachés à leurs lois dans le traité théorique. C'est-à-dire que les deux ouvrages nous apparaissent comme inséparables. Ils se complètent et se commentent. Si l'on veut pénétrer dans la pensée du philosophe. Ton ne saurait lire l'un, sans feuilleter en même temps l'autre. Les nombreux rapprochements, que nous avons faits, ne nous ont révélé que deux contradictions formelles entre Y 'Aôvjvaiojv TroXireia et les ouvrages systématiques : la première, à propos de la Constitution de Dracon ; la seconde, touchant le rôle actif de Thémistocle, dans la campagne d'Éphialte contre l'Aréopage,

L' 'AOy|V«((piv «oXtrrÎŒ attribue à Dracon une ConatUution. \a\ Rhétorique et la Politique ne connaissent que les Zoù de Draoïiii. Il y a là une diflîculté insoluble, si l'on n'admet qnv rexjiusi' de la réforme constitutionnelle de Dracon a été intei-jioléo dans le récit de l'historien. Peut-être objectera-ton que la dilliculté est ainsi éludée, non tranchée; que la réforme de Sulon avait rejeté dans l'oubli la Constitution de Dracon; qu'ArisInte, par conséquent, l'i^orait quand il composait la Politique: que Thucydide a prouvé à l'évidence, au sujet des Pisis Ira t ides, combien leur propre histoii'e était inconnue des Athéniens: qu'un Macédonien, dont la moitié de la vie s'était écoulée hors de l'Attique, et qui n'avait résidé à Athènes qu'à titre de métèque, n'en pouvait connaître esactement les antiquités: qu'il ne retrouva le teste de cette Constitution dans les archives de la cité,, qu'en réunissant les malérialix de son 'AOv'<<->v -ù^T^ri. et que la mort ne lui laissa pas le temps d'en faire mention dans sa Politique, simple cahier de cours, qui ne ser^ail qiiTi son enseignement oral et n'était point destiné à la [>ulili(-ilé. Mais si la Constitution d'Athènes a été tirée de l'oiilili par Aristote. l'on s'étonnera qu'il n'ait pas insisté davantii^^e sur sa découverte, pour mieux attirer l'attention des lecteurs; qu'il n'en ait pas plus clairement démontré l'intérêt et l'iniporlanii'. De plus, cette hypothèse suppose que l'ouvrage est postérieur k la Politique. Or, s'il l'ut i-i-visé après, il semble liini qu'il ait, sous sa première forme, été rédigé avant ce traité. Si l'nrtcH, d'ailleurs, que soient ces objections,' elles ne peuvent, « tioIiiavis, prévaloir c<mtre les pn^uves suivantes : i") !,e rliiipîtnconsacré à Dracon est en contradiction, dans le fond «l liiuis la forme, avec le reste du n'-eit. 2") 1,'epitome d'iléraklchlcs, qui résume l" "A'iy.vïû.iv îtoïiTii», ne nomme même pas le lé^is.

a5o CONCLUSION

lateur. 3<>) Les historiens postérieurs, qui ont consulté et même cité Aristote, ignorent cette Constitution. — Ce sont là des raisons suffisantes pour rejeter du texte Texposé de la réforme législative attribuée à Dracon et résoudre la première contradiction entre la Constitution d'Athènes et la Politique.

Le même remède semble devoir être appliqué à la seconde. Dans r *AOT,vai(ov iroXiTeia, il est, à plusieurs reprises, question de rabaissement de T Aréopage. Or, un seul de ces passages prête à Thémiscocle un rôle actif dans cette campagne. De plus, à l'époque où Thistorien place la conjuration d'Ephialte et de Thémistocle, celui-ci était, depuis dix ans, frappé d*ostracisme, et réfugié à la cour d'Artaxerxès. Plutarque connaissait la Constitution d'Athènes. Il la cite au § lo de sa Vie de Thémistocle, Or, il n'est, dans cette biographie, fait aucune mention de l'intervention de Thémistocle dans la lutte d'Ephialte et de Périclès contre les Aréopagites. Gomment donc s'expliquerait son silence, si T 'AÔ-rjvaiwv TroXireia n'avait été interpolée?

Ces deux difficultés ainsi résolues, la Politique confirme partout le témoignage de la Constitution d'Athènes, Cette parfaite concordance, qui ne saurait être fortuite, est une première preuve en faveur de l'authenticité de cet ouvrage. Il y en a une autre, plus décisive encore. Des jugements portés par l'historien de r 'AOïjvauov TioXtTeia sur les hommes et les institutions d'Athènes, se dégagent les éléments d'une doctrine, conforme aux théories professées par Aristote dans la Politique^ VÉthique et la Rhétorique^ sur la supériorité de la classe moyenne et l'importance qui doit lui être attribuée dans l'Etat, sur l'excellence de la p.é(T-y] TioXiTeta, sur la vertu considérée comme un juste milieu, sur la modération, l'équité et la concorde. L'influence de Thucydide a, sans doute, joué son rôle dans la formation

CONCLUSION' oSl

de ces idées; elles n'en appartiennent pas moins en propre a Aristote, qui seul a pu formuler les jugements de In Conatitalion d'Athènes.

Telles sont les preuves qui peuvent être tirées du fond île l'ouvrage. L'étude de la forme en fournit d'autres, moins di'eisives peut-être, mais fort intéressantes. Aristote a, pour composer r 'A6ï|vaî<ov TToli-tsta, puisé aux sources les plus diverses. Or, il a emprunté aux œuvres, qu'il consultait, non seulement des faits, mais même des mots et des phrases entières. 11 en résulte que le vocabulaire de cet ouvrage est plus vaiié que celui des rouvres systématiques. 11 est en même temps plus concret, car, dans la Constitution d'Athènes, Aristote raconte les faits, au lieu que, dans la Politique, il en formule les lois. II est enfin moins scolastiquc, parce que 1' 'A'iritxiiat ittiÀiTïia devait 6tre publiée, tandis que les lIoÀLTixâ étaient réservés .^ l'école. Mais le vocabulaire de l'opuscule historique ne se distingue par aucun caractère essentiel. Au contraire, tous les termes techniques, qui désignent les institutions, les magistratures, les éléments constitutifs de l'Ktat, sont pris de part et d'autre dans la même acception. Si l'on se place à ce point de vue, l'on reçoit la même impression qu'en compiuMiit les faits et les idées, et l'on incline à conclure que la même main a i-édigé les deux ouvrages.

De ntéine encore, toutes les particularités de sj-ntaxc ipii peuvent Oti-e relevées dans la Constitution d'Athènes s'expliqnent prcscjue toutes par l'ellipse, la syllepsc, et surtout l'anHiiilullic. qui sont les ligures les plus caractéristiques du style d'Arislule dans ses U^ay\i.x-:s'.». L'ordre des mots y est, comme dans t-cusci, analytique et descendant; la constnirliim des phrases, d'ail leurs très simple, est implexe. L'historien évitt- l'hiatus, mais les

prescriptions auxquelles il se soumet, et auxquelles il ne sacrifie rien de sa liberté, ne sont pas plus rigoureuses que les règles observées dans ses traités. La théorie développée par Fr. Blass dans la Préface de son édition, sur le nombre oratoire dans r 'AÔTivaiwv TToXiTeia, avait posé à nouveau la question d'authenticité, car, dans les œuvres systématiques, Aristote ne semble prêter aucune attention au rythme. Mais les observations de Blass sont, pour la plupart, erronées. L'historien a, d'instinct, donné à sa prose le nombre indispensable au style soutenu; il n'a 'point cherché à exprimer sa pensée en des périodes rythmiques. Si le style de la Constitution d'Athènes est plus nombreux que celui des npaYp-axEtai, ce n'est pas que les membres de phrase soient symétriques ou assonnants, ni que, dans le développement de la période, certaines formes métriques soient répétées ou entrelacées, c'est que tous les éléments de la proposition sont exprimés, que le style est moins abrégé, moins elliptique, plus continu, plus ample, par conséquent, et plus harmonieux. Aussi, bien que la grâce en soit un peu sévère, n'est-il point dépourvu d'agrément et de charme, et mérite-t-il les éloges des critiques anciens, qu'en l'absence de tout texte qui les justifiât, les modernes trouvaient fort exagérés.

Ces preuves sont moins fortes, sans doute, que les précédentes. Elles ne laissent pas pourtant que d'avoir un grand poids, et nous fournissent de nouvelles raisons d'attribuer la Constitution d'Athènes à Aristote. Telle est notre conclusion, et tel est bien le résultat auquel nous avions l'ambition d'atteindre, en commençant notre travail. Mais il ne nous échappe pas qu'un problème aussi complexe ne peut être définitivement résolu. Trop de difficultés y sont impliquées, pour que nous ayons la prétention de dire le dernier mot dans un débat

coNCLusios a53

depuis longtemps ouvert, et qui, nous le craignons, ri^sleni toujours pendant. Nous aurons du moins touché à noliv Init. et nous nous tiendrons récompensé de nos efTorts, si nous avons montré l'intérêt de la discussion engagée, si nous en avons dégagé quel(]ues vérités, et surtout si nous avons ouvert la voie k des recherches plus savantes et, — c'est notic plus ardent désir, — à des éludes plus fécondes.

Vn el lu :

En SorboDQC, le 3 Juillet 1896,

Par le Doyeo de la Fnculté des Lettres de Paris,

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