‹ La Constitution d'Athènes et l'Œuvre d'AristoteChapitre 3 sur 44 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

L’AGHNAIQN HOAITEIA DOIT-ELLE ÊTRE RANGÉE PARMI Les ouvraGes prrs EXOTÉRIQUES ?

La Constitution d'Athènes a sa place marquée dans l'œuvre d'Aristote, Doit-elle être classée parmi les ouvrages désignés par le nom d’exotériques (élwrepxot Ayo)?

Cette épithète, dont il importe tout d’abord de préciser le sens, a été employée par Aristote lui-même, par Cicéron, et, après lui, par tous les critiques anciens. Suivant Cicéron, dont cette distinction ne s'applique, d’ailleurs, qu'aux livres qui ont pour objet la définition du souverain bien, les œuvres exotériques auraient été destinées par le philosophe à répandre et vulgariser sa doctrine; elles devaient, par conséquent, être accessibles à un grand nombre de lecteurs et revêtir une forme plus littéraire, C’est par là qu’elles différaient des ouvrages didactiques ou Ilsxyuareiu, véritables mémoires ou traités, résumés et notes de cours, réservés à l'instruction d’un petit

nombre d'élèves (1).

() De l'inibus, V, 5, 12 : « De summo autem bono, quia duo genera librorum sunt, unum populariter scriptum, quod éfwreptxév appellabant, alterum limatius, quod in commentariis reliquerunt, non semper idem dicere videntur, nec in summa tamen ipsa aut varietas est ulla, apud hos quidem quos nominavi, aut inter ipsos dissensio. » Bien entendu, le mot limatius s'applique ici, non à la forme, mais au fond même des traités. Ces ouvrages exotériques sont les mêmes dont Cicéron dit, en un autre endroit, qu’ils étaient précédés de préambules : ad Atticum, IV, 16 €... Quoniam in singulis libris utor prooemiis, ut Aristoteles in eis quos

Étwreouxoüc vocat. » C’est vraisemblablement aux Dialogues d’Aristote que Cicéron fait ici allusion.

Si cette interprétation était exacte, le mot exotérique ne pourrait s'appliquer à la Constitution d'Athènes. Le Recueil des Iokreïu fut, sans doute, publié (1); mais ce n’était point seulement un ouvrage de vulgarisation; il avait été composé pour l'école péripatéticienne, puisque nous savons, par Aristote lui-même, que l'étude du droit constitutionnel devait suppléer pour ses disciples à la pratique des affaires publiques, et les préparer aux spéculations de la Politique théorique. Mais tel ne paraît pas être le sens qu'Aristote attribuait au mot exotérique. Dans celles des œuvres du philosophe, qui nous ont été conservées, il y a huit passages, où il est parlé d’éforeptxot Ayo. Deux sont, il est vrai, dans l’Ethique à Eudème, et l’on sait que ce traité ne doit pas être attribué à Aristote lui-même; mais il est l'exacte expression de sa pensée, et, pour résoudre cette question, il fait autorité. De tous ces textes, sept semblent désigner quelque livre inconnu, distinct de l’ouvrage auquel ils appartiennent (2). Le huitième, contenu dans la Physique, est le plus intéressant, parce qu’il peut nous conduire à une définition précise.

Dans le IVe livre de ce traité, Aristote étudie l’espace, le vide et le temps. IL aborde, en ces termes, les questions relatives au temps : « Ce qui vient d’être dit nous amène à traiter du temps. Il convient tout d’abord d'en débattre par le moyen d’une discussion exotérique (ôarosout mepi aûtoÿ xoù dx éEwrenuxoy Adyowv), de déterminer s’il est ou s’il n’est pas une réalité, puis quelle en est la nature. S'il n'existe pas du tout, ou s'il existe à peine et à l’état indistinct, peut-être pourra-

(1) Nous établirons, dans la suite de cette étude, que Cicéron connaissait sinon la Politique, au moins les [lolwteïar. Voir de Finibus, V, 4 : « ... Omnium fere civitatum non Graeciae solum sed etiam barbariae ab Aristotele mores, instituta, disciplinas, a Theophrasto leges etiam cognovimus. » Cf. encore de Legibus, LI, 6, t4.

(2) Tel est le cas des deux passages de la Politique dans lesquels il est

question d’éfureorxot Adyor : IL, 4, 4, 1278, b, 32; IV, 1, 2, 1323, a, 22 (éd. F. Susemihl).

t-on le déméler par là » (1). Alors, sur hs première question : Fu re ; < «le temps a-t-il ou n’a-t-il pas de réalité? » il résout plusieurs we de ces difficultés, désignées par le mot äroola, dont. l'idée est impliquée dans le verbe dtaropñoor. n passe ensuite à la seconde question : « quelle est la nature du temps » ? (2) Il se pose alors à lui-même une nouvelle série de problèmes (aœxopioi),

et, quand il les a résolus, il poursuit ainsi : « Que le temps

ne soit pas le mouvement et qu’il ne puisse être conçu sans mouvement, cela est évident. Mais puisque nous recherchons quelle en est la nature, il nous faut commencer par déterminer en quoi il participe du mouvement » (3). Cette nouvelle question élucidée, il conclut enfin par cette définition : « Le temps est manifestement le nombre du mouvement et exprime la relation de ce qui est postérieur avec ce qui est antérieur ; il est continu, étant le nombre d’un mouvement continu » (4). N'est-il pas certain que, dans ce passage, les mots éfwrepuxoi Adyor désignent les discussions dialectiques, par lesquelles Aristote, démélant toutes les difficultés, dont est enveloppée la question, parvient à aflirmer l'existence et à préciser la nature du temps? Suivant la très juste distinction de Grote (5), qui se réfère au ITenù Yevécews xoi wbooñs (6), les discours exotériques ont pour matière la discussion (td Siarooeïv) ; le traité lui-même a pour objet la définition (rd Buooiçeuw). Cette discussion est la dialectique, dont les dialogues platoniciens nous offrent des exemples et des modèles, et dont Aristote lui-même a formulé les règles dans le traité des Topiques.

Elle est distincte de la philosophie; mais elle en est l’auxi-

() Physique, IV, 10, 217, b, 29 (éd. C. Prantl.).

(2) Physique, IV, 10, 218, a, 30.

(3) Physique, IV, 11, 219, a, 1

(4) Physique, IV, 11, 220, a, 24.

(5) GRore. Aristotle (London. Murray. 1883).

(6) I, 3, 317, b, 13. Grote signale la même opposition dans l’'Ethique à Eudème, I, 8, 1217, b, 16.

liaire. Emule de Platon, Aristote tient à se montrer habile dialecticien, en signalant et en résolvant toutes les difficultés que soulève sa doctrine (). En résumé, le mot exotérique ne désigne pas nécessairement une œuvre distincte du traité lui-même. Aristote entend par là une discussion dialectique et critique, contenue soit dans son livre, soit dans un autre ouvrage, peu importe même qu'il en soit ou non l’auteur; soit même une conversation engagée avec ses disciples, et du résumé de laquelle il n’a pas voulu embarrasser son développement.

La Constitution d'Athènes et, en général, les Iokureïiu, ne peuvent donc être classées parmi les ouvrages exotériques. Elles étaient sans doute indispensables aux disciples d’Aristote, pour comprendre par l'étude critique de quelles institutions et de quelles lois il était parvenu à découvrir et à définir les principes de la science politique; et, pour les lecteurs modernes, la Constitution d'Athènes et les fragments des Constiltutions perdues restent le plus utile commentaire de la Politique; le lien est cependant plus lâche entre le récit des révolutions politiques accomplies dans les cités grecques ou barbares, et la recherche de la meilleure forme de gouvernement, qu'entre la définition d’un principe métaphysique et la discussion des

difficultés qui l’obscurcissent, ou des objections qu’on lui oppose.

(1) Démontrant l’utilité des Topiques, Aristote dit (100, b, 21) : Xpñouos îl TRAYHATE IX. . Ioùs dE TA XATX gthocogla ÉTIOTHUUS, tt Suvauevot Tpùs auobreos dtarooout bäov év EXAOTOLS xarobomela TaÂN0ES TE xai td devdoc.

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