A LA CONSTITUTION DE BAYONNE
« régénérer » la monarchie espagnole? En appelant Joseph à - Madrid, voulait-il vraiment le charger du détail d'une réorganisation vivifiante, après en avoir tracé le plan général? La constitution de Bayonne a-t-elle été une manifestation sérieuse et longuement préparée de l'esprit de la Révolution française, représenté en Europe par Napoléon?
A Sainte-Hélène, Napoléon prètait complaisamment ce mobile élevé à sa rude intervention dans les affaires d’'Espagne : « La nation méprisait son gouvernement », disait-il à Las Cases en 1816; «je me crus appelé à entreprendre, je crus digne de moi d'accomplir en paix un si grand événement; … je délivrai donc les Espagnols de leurs hideuses institutions; je leur donnai une constitution libérale’. » En 1820, Napoléon dictait encore à Montholon les lignes suivantes : « L'Espagne était depuis longtemps l'objet de mes méditations. Ses mœurs, ses divisions territoriales, ses vieilles coutumes.., la superstition ignorante de la population, étaient autant d'obstacles qu'il fallait vaincre pour régénérer la nation espagnole... Dans la crise où se trouvait la France, dans la lutte des idées nouvelles, dans la grande cause du siècle contre la vieille Europe, je ne pouvais pas laisser l'Espagne en arrière de la réorganisation sociale”. » A Sainte-Hélène, Napoléon désirait done vivement faire croire à la postérité qu'en 1808 11 avait « pris en piüé le sort d’un grand peuple » et « saisi aux cheveux l'occasion unique » que lui « présen-
tait la fortune pour régénérer l'Espagne‘... » Mais les écrits
1. Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, éd. de 1823, t. IV, p. 452-453.
2. Montholon, Récits de la captivité, éd. de 1847, t. IL, p. 433.
3. Las Cases, t. IV, p.937. Il y aurait un texte encore plus probant, si l’on pouvait admettre que la lettre (ou le projet de lettre) à Murat, placée dans la Correspondance de Napoléon sous la date du 99 mars 1808 et le n° 13696, a été fabriquée à Sainte-Hélène par Napoléon lui-même (c’est lopinion d’'Oman, À history of the peninsular war, &. 1°, p. 46, n. 2). Mais il y'a, dans la lettre, une telle ignorance du style et du protocole impériaux, qu’on ne pouvait guère admettre même la fabricalion à Sainte-Hélène par Napoléon. Le comte Murat, Mural lieutenant de l'Empereur en Espagne, p. 139-161, l'avait fort bien montré. Depuis, M. Gonnard (Les origines de la légende napoléonienne, p. 106-114) a prouvé que la pièce avait été fabriquée en
et les actes de l'Empereur, en 1807 et en 1808, révèlent-ils le même souci?
On peut, sans aucune hésitation, donner à cette question une réponse absolument négative pour toute la période préparatoire, qui va jusqu'au jour où Napoléon connaît l’essentiel des événements d’Aranjuez. Si l’on admet que Napoléon n'est pas décidé, avant le 27 mars 1808, à dénouer la crise espagnole par le renversement des Bourbons, on doit admettre également qu'il ne peut encore songer à réformer leur monarchie. Or, il n’est au moins pas douteux que, jusqu'au 27 mars, Napoléon s’est ménagé la faculté de donner à la crise une autre solution que la chute des Bourbons'. Il a pressenti Joseph pour l'Espagne et Lucien pour le Portugal, mais sans leur faire l’offre ferme d’une couronne dans la péninsule, et l'attitude de ses deux frères n’a pas été pour l’encourager à renverser les Bourbons”. Il n’a pas encore renoncé à son des-
Europe et publiée pour la première fois, en mai 1819, dans la Bibliothèque historique, ce qui innocente Las Cases du soupçon de faux. Quant à l’hypothèse de Pentière authenticité, admise par Thiers, & VII, p. 543-547, et par Baumgarten, Geschichte Spaniens vom Ausbruch d. fr. Rev., 4. I", P. 193-194, elle n’est pas admissible.
1. Je présente ici une aflirmation volontairement modérée, et qui ne peut êlre contestée que si on veut supposer, avec M. Masson (Napoléon el sa famille, t. IV, p. 216, n. 1), qu'une lettre de Napoléon à Joseph, écrite le 20 février, a disparu, ainsi que la réponse de Joseph, qui serait arrivée à Paris le 12 ou le 13 mars. Les lettres « se retrouveront », dit M. Masson. Je n’en crois rien, et j’en ai de sérieuses raisons. Les exposer ici serait long et hors de propos: je réserve la question à une petite étude spéciale. Je pense également pouvoir, dans cette étude, donner à l’aflirmation ci-dessus une forme plus forte, et montrer que, jusqu'aux derniers jours de mars 1808, Napoléon a envisagé le détronement des Bourbons comme une solution possible, souhaitable peut-être, mais peu probable et difficile, Rappelons seulement ici que, jusqu'à la lettre à Louis (du 27 mars), Napoléon ne s’est engagé vis-à-vis de personne, et na même rien confié à Murat. Voir Corr. Nap., n° 13588 (Instructions à Murat, Paris, 20 février 1808); n° 13664 (à Murat, Paris, 19 mars 1808 : « J'attends d’un moment à lPautre l’arrivée de Tournon et d'Izquierdo pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires... »); n° 13682 (à Murat, Saint-Cloud, 25 mars 1808: « Ne préjugez rien du parti que je dois prendre »); etc.; el Correspondance de Murat (éd. Lumbroso), n° 224 (à Napoléon, Castillejo, 19 mars 1808 : « Personne en Europe ne eroira que je suis à leur tête, sans connaître vos projets »); ete.
2. Je fais ici allusion aux entrevues de Venise et de Mantoue, dont nous pouvons, en ce qui concerne la question d’Espagne et Portugal, nous faire
sein d'annexer à l'Empire les provinces situées au nord de l'Ébre'. Il n’a pas réglé le sort du Portugal”. Il a ajourné, sans la repousser, la demande d’une princesse de sa famille pour le prince des Asturies”’. Napoléon s’est donc contenté de s'assurer, dans le nord de l'Espagne, une forte situation stratégique, puis de pousser, à travers les Castilles, des forces imposantes sur Madrid’, en les groupant sous le commandement de son meilleur lieutenant, Murat, choisi surtout pour ses qualités militaires”. Pendant cette période, Napoléon manœuvre en capitaine sur tous les terrains. Il ne démasque pas ses plans diplomatiques et politiques: il est à l'affût, guettant l’occasion propice ou la faute de l'adversaire. Il ne s'ouvre guère de ses desseins à son entourage, parce que ses desseins ne sont pas arrêtés; il évite les démarches décisives, ne se compromet pas, et attend le moment où les Espagnols lui prêteront le flanc.
une idée par les textes suivants : à Joseph, Milan, 20 décembre 1807, Lettres inédites (éd. Lecestre), n° 207; Joseph à Napoléon, Modène, 11 et 31 décembre 1807, Mém. roi Joseph, t. IV, p. 77-78 et 85 (minute aux Arch. nat., registre n° 1, AF1v 19140 ); lung, Zucien Bonaparte et ses mémoires, t. II, p. 82-125 (surtout p. 105); Jérdme à Lucien, Cassel, 25 mars 1808, Mém. roi Jér., t. W, P:+ 215-216; Catherine de Westphalie au roi Frédéric I de Würtemberg, 5 janvier, 15 février, 28 mai 1808, Briefwechsel der Kænigin Katharina,t. I, P-. 106-107, 115, 131-133; Extrait du journal de M. le comte Miot de Mélito, pendant son séjour à Naples, Arch. nat., AF 1v 19148; Miot de Mélito, Mémoires, t. I, p. 330-331. Je demande encore ici la permission de ne pas entrer immédiatement dans la discussion de tous ces textes.