‹ La Constitution De Bayonne (1808) Essai d'Édition CritiqueChapitre 77 sur 87 · Banque de San-Carlos · texte numérisé non relu

Banque de San-Carlos

emprunts faits pour le compte du gouvernement. Enfin, le désordre de l'administration était tel que toutes les ressources d’une grande nation, qui devaient pourvoir à des circonstances extraordinaires, ne pouvaient suflire aux besoins de chaque jour. À peine comptaiton trois vaisseaux dans la rade de Cadix, deux au Ferrol, quatre à Carthagène : on n'avait aucun moyen ni pour en augmenter le nombre, ni pour rouvrir et approvisionner les arsenaux, ni pour solder les matelots et salarier les ouvriers.

La politique vacillante et les affections incertaines du gouvernement avaient principalement contribué à cet état de choses. Puissance maritime et engagée dans une guerre de mer, l'Espagne avait négligé sa marine; en paix avec le continent, elle avait augmenté les dépenses de son armée de terre.

C’est ainsi que le peu de ressources que lui laissaient la faiblesse de son gouvernement et le désordre de son administration, elle ne l'employait point à soutenir sa marine, par laquelle seule elle pouvait servir la cause du continent et maintenir son influence dans ses colonies; mais elle le consacrait à ses forces de terre, pour donner des inquiétudes à la France, pour se rassurer ellemême et pour prévenir les dangers que sa fausse position lui faisait prévoir. C’est ainsi que douze mille hommes de cavalerie, quatre-vingt mille hommes d'infanterie, six mille hommes d’artillerie lui paraissaient une force insuflisante; que de nouvelles milices venaient d’être levées pour augmenter encore son armée d’un effectif de trente mille hommes; que la dépense de première mise de ces troupes, de leur habillement, de leur équipement venait aggraver les embarras de ses finances et détourner les moyens de l’État de leur emploi nécessaire et naturel. C'est ainsi qu'au lieu de chercher à rétablir ses finances, elle ajoutait à leur détresse par des dépenses, inutiles et entreprises d'après un faux système. C’est ainsi qu'au lieu d'avoir pour unique but de recréer sa marine, afin d'obéir aux obligations de ses alliances continentales et de protéger ses colonies contre l'Angleterre, elle n'avait en vue que le continent et paraissait craindre bien plus ses alliés que ses ennemis.

D'où venait cette étrange contradiction entre la conduite du gouvernement espagnol et ce que demandaient les intérêts et la politique de cette nation ? L'Espagne était gouvernée par une maison qui n'avait aucun lien avec celle de France, qui suivait le système de la France par faiblesse et non par inclination, qui lui ayant été plusieurs fois contraire craignait ses ressentiments et cherchait plutôt de la sécurité dans son alliance qu’elle n'avait l'intention de

soutenir la guerre avec vigueur contre ses ennemis. Elle sentait que l'intérêt des Espagnols exigeait qu'ils fussent unis intimement à la France, qui seule pouvait protéger leurs colonies contre la rapacité anglaise; mais en même temps elle était agitée par un esprit d'inquiétude et par le désir d'accroître ses forces vis-à-vis de la France et de diminuer l'influence continentale de cette nation. En un mot, le roi d’Espagne, comme roi des Indes, eraignait l'Angleterre : comme prince d’une maison au moins étrangère à la France, il était toujours en état de défiance et de crainte envers elle.

Cet état de suspicion secrète a commencé aussitôt que la France a eu détruit les coalitions, terminé sa révolution et donné à sa prospérité des bases durables. Pendant les deux premières coalitions, la politique de l'Espagne fut d'empêcher la France de se rasseoir sur de solides fondements. Elle fit la guerre de la pre-

.mière coalition ; mais elle fit la paix lorsqu'elle vit son territoire envahi et que l'anarchie de nos conseils ne lui laissa aucune inquiétude sur la ‘stabilité de notre puissance. Dans le laps de temps qui s'est écoulé entre la première et la troisième coalition, nous l'avons vue influer constamment et de tous ses moyens sur nos affaires extérieures; nous l'avons vue favoriser autant qu'il était en elle les dispositions qui pouvaient perpétuer en France les dissensions intestines et le$ désordres populaires. Elle dut enfin renoncer à ses chimériques espérances ; mais elle conserva cet esprit de défiance et de crainte qui depuis lors n’a cessé dé diriger sa conduite. L'Europe a vu dans les papiers publiés par l'Angleterre sur la troisième coalition que l'Espagne avait donné à entendre qu'elle était disposée à y accéder, ce qui empêcha l'Angleterre de se porter en Amérique ; et, dès le commencement de la quatrième coalition, l'Europe a retenti de la proclamation et des armements de terre faits alors par la cour d'Espagne. Elle voulait, non pas sans doute détruire la France, mais l’inquiéter et l'empêcher de consolider son pouvoir continental. Elle ne pouvait fonder sa sécurité que sur la faiblesse de ce pays!.

Ces calculs étaient la suite naturelle de la fausse position de la maison d'Espagne, et des circonstances récentes devaient rendre cette position plus fausse encore. Avant la guerre de la succession, le Portugal était l'allié de la France: depuis la guerre de la succession, il était devenu l’allié de l'Angleterre. Mais aujourd'hui

1. Il y avait d’abord « la France »; puis une correction intervint; il faut probablement la lire comme nous le faisons; en tout cas le sens n’est pas douteux.

qu'il allait être gouverné par un prince français et ramené ainsi dans l’alliance de la France, la politique de la maison d’Espagne, habituellement contraire à celle du Portugal, allait se trouver de plus en plus en opposition avec l'intérêt de la nation et avec celui du continent.

Tout était intrigue dans le royaume comme dans l’administration : une fermentation sourde agitait toutes les têtes ; la division régnait jusque dans la famille du souverain ; et, lorsque le gouvernement ne devait tendre qu’au rétablissement de ses finances pour rétablir sa marine et ne pouvait relever ses finances qu'en rétablissant l’ordre intérieur, il était menacé de révolutions successives, dont les premiers coups portés à l'autorité souveraine devaient être le signal.

Puisque la situation intérieure de l'Espagne était devenue si désastreuse ; puisqu'il résultait de sa politique qu'elle était sans flottes, quoique ce fût de flottes qu'elle et ses alliés eussent besoin, qu'elle voulait toujours accroître ses forces de terre, quoique les forces de terre fussent inutiles à l'intérêt de la nation espagnole et de ses alliés, il fallait donc trouver un moyen de mettre l'Espagne dans une position telle que l'intérêt de son gouvernement fût d'accord avec celui de la nation, que son intérêt fût, non d'augmenter son armée de terre, mais d’avoir de grandes flottes et de s'unir eflicacement et sans réserve à l'intérêt du continent, pour arriver au grand objet du rétablissement de la paix générale. Enfin il fallait la mettre dans une situation telle qu’elle ne pût douter des sentiments de la France et qu’elle n’en eût rien à craindre.

Un seul moyen paraissait propre à conduire à ce but, celui d’un changement de dynastie.

Les finances ne pouvaient être améliorées, l'État réorganisé, les douanes reconstituées sur un système fixe et invariable, aussi nécessaire au commerce de l'Espagne qu’à celui du continent, l’armée de terre diminuée et l’armée de mer augmentée que sous un prince qui fût certain qu'aucune arrière-pensée ne pouvait exister dans le cabinet des Tuileries, qui s’associât à la grandeur de la France au lieu de la redouter et dont l'autorité, sous une garantie si puissante, pût rétablir le bon ordre et la bonne administration dans cette vaste monarchie.

La continuation de la guerre maritime, le nouveau caractère qu'elle a pris, la certitude de ne parvenir à la paix que par des succès, l'impossibilité où était l'Espagne d'y concourir par ses forces maritimes sans la réorganisation de la monarchie faisaient une loi à l'Empereur de replacer les deux nations dans les rapports de confiance établis dans le dernier siècle. L'Espagne était

non moins intéressée que la France à ce changement qui seul pouvait lui garantir les avantages qu’elle retirait de ses immenses possessions d'Amérique.

Quel aurait pu être le but de l'Espagne, en sacrifiant la sûreté de ses colonies, qui sont sa première richesse, à un vain étalage de puissance continentale, qui ne peut plus avoir les mêmes développements ni lui procurer les mêmes avantages qu'aux temps de Charles-Quint et de Philippe I1? Alors l'Espagne enveloppait la France du côté de la Meuse, de l’Escaut et du Milanais. Elle dominait en Italie, elle pouvait envoyer d'Allemagne, d'Espagne, de la Belgique des secours à la Ligue et entretenir dans Paris la guerre civile. Mais comme il n'est au pouvoir ni de l'Espagne ni d'aucune puissance sur le globe de faire rétrograder la France et de ramener les temps de Charles-Quint et de Philippe II, ce sont les temps de Philippe V et du dernier siècle qu'il faut faire renaître. L'Espagne ne pouvant plus dominer le continent ne doit que s'associer à sa cause et à sa défense, en donnant un nouveau développement à ses forces maritimes.

Ce système est même le seul qui puisse assurer sa puissance. Ce n’est pas en Europe que sont les grandes bases de la richesse et de la prospérité des Espagnols. Le précieux héritage que leur ont laissé leurs pères, ce sont les Amériques, ce sont les Indes, dont la conservation ne peut s’obtenir avec de grandes armées de terre et avec une politique qui ferait dépendre la destinée de la métropole des événements du continent.

Telles étaient les considérations et les vues qui s’offraient à la pensée de l'Empereur, lorsque la division éclata dans la famille royale d'Espagne. L'Empereur avait voulu l’étouffer à sa naissance sacrifiant en cela à un penchant généreux les intérêts de sa politique. Il n'avait pu que retarder une catastrophe presque inévitable, puisque sa cause première était dans la fausse position de l'Espagne', source d'intrigues et de divisions. L’indulgence du père encouragea les entreprises du fils ; l'autorité royale, l'autorité paternelle furent méconnues; et la couronne, arrachée à la tête auguste qui la portait depuis tant d'années, fut dépouillée, selon les propres expressions du souverain de l'Espagne, de ce qu'elle avait de sacré. Pour opérer cette révolution, le peuple fut mis en mouvement ; ses passions sont soulevées, son frein est rompu, l'anarchie plane sur l'Espagne.

1. La proposition «puisque... l'Espagne » a été biffée, puis rétablie, moins

les deux derniers mots, pourtant nécessaires (inadvertance probable). \

Dans cet état de choses, ce que l'Empereur devait à ses peuples, ce qu'il se devait à lui-même, ce qu'il devait aux Espagnols, au continent, à l'humanité entière pour rapprocher le terme de la guerre maritime et garantir l'Europe de l’horrible fléau d'une seconde révolution populaire, tout a exigé cette grande mesure d'État, lorsque les divisions de la famille royale, les troubles et les malheurs qui les ont signalées démontraient la nécessité de confier à d’autres mains les destinées de la nation espagnole.

Le principe de la guerre perpétuelle, admis par les ministres du cabinet de Londres, et qui ne laisse, pour parvenir à la paix, d'autre moyen que la guerre, avait déjà occasionné de grands changements dans l'Europe : il a rendu indispensables ceux qui viennent d'arriver en Espagne.

La réunion de la Belgique, si contraire aux intérêts de l'Angleterre, a été le résultat de la première guerre qu’elle a suscitée à la France.

La rupture du traité d'Amiens a amené l'établissement du trône .de Hollande, qui, en enlevant aux Anglais leurs partisans, a donné plus d’énergie au gouvernement de cet État et a déjà produit des résultats si préjudiciables à l'Angleterre.

Le départ de Paris de lord Lauderdale a été le signal de l’anéantissement de la puissance de la Prusse, véritable alliée géographique de l'Angleterre, de l'érection du trône de Westphalie, fondé sur ses ruines, et de la perte irréparable du Hanovre. C'était à l'existence indépendante de la Prusse qu'était attachée la conservation du Hanovre, comme la possession du Hanovre maintenait l'influence de l'Angleterre sur les grands débouchés de l'Elbe, de l'Oder et de la Vistule.

Après de si grands résultats, la perte du port de Lisbonne, l'occupation des trônes d'Espagne et de Portugal par des princes français, la régénération de deux belles nations dégradées, avilies sous les derniers règnes et la création des flottes du Tage et de Cadix, voilà le quatrième coup porté à la puissance anglaise. Il est la suite du refus de la médiation proposée par l'Empereur de Russie. Ainsi les menaces faites à l'Angleterre, lorsqu'elle a déchiré le traité d'Amiens, ont été réalisées: ce que l'Empereur avait annoncé à lord Whitworth a eu son entier accomplissement.

S1 les hommes sages ne parviennent point à dominer dans les conseils britanniques, l'Angleterre s'expose à des événements encore plus funestes pour elle. Tous ceux qui ont eu lieu, et qu'il ne faut attribuer qu’à l'administration qui a voulu la guerre et à celle qui à la folie de la perpétuer, ceux qui peuvent les suivre

auront une telle tendance, un tel développement que la puissance anglaise sera écrasée ou forcée à rentrer dans de justes bornes. Qu'a produit jusqu’à ce moment sa supériorité maritime ? Les possessions lointaines, les succès des escadres sont des avantages aussi mobiles que les vagues de la mer; les territoires contigus ont seuls une influence et des destinées stables.

L'Angleterre a sans doute obtenu les bénéfices d’un monopole passager : elle a retardé la prospérité commerciale des autres puissances. Mais elle a assuré à l'Empire français une consistance et une durée qui embrasseront les siècles; et ses entreprises ont réuni contre elle la haïne des peuples et les forces du continent. L'Espagne enfin va y joindre les siennes.

Le premier effet des circonstances où se trouve actuellement cette puissance sera de mettre ses finances et ses forces dans une situation respectable. Des vaisseaux se construiront sur tous les points d’après les ordres de $S. M., et la guerre, rendant plus difficile et plus lent le rétablissement des flottes du continent, n’en rendra pas moins éclatante et certaine la chute des oppresseurs des mers.

C'est donc à la défense de la cause continentale que les principales forces de l'Espagne vont être appliquées. Toutes les puissances sont intéressées au rétablissement de sa marine, afin d’avoir un auxiliaire de plus contre l'ennemi des nations maritimes. Aucune d'elles ne peut craindre sa prospérité continentale, car elle est à l'extrémité de l’Europe et presque enveloppée par les mers; aucune d'elles ne peut craindre sa prospérité maritime, car elle n’a pas, comme l'Angleterre, un monopole commercial à protéger. Toutes sont intéressées à ce qu’elle puisse avoir assez de forces navales pour défendre ses colonies et empêcher qu’elles ne tombent sous la domination de la puissance qui a envahi l'Inde et formé des établissements dans toutes les mers.

L'Angleterre a déjà pressenti ce qu'auraient de funeste pour elle les changements survenus en Espagne. Son dépit et ses inquiétudes se sont manifestés dans les tentatives qu’elle a faites pour exciter, sur différents points du royaume, des troubles et des séditions; partout où ses croisières se sont établies, elle a tenté d'y semer l'esprit de révolte et d’anarchie. La populace de quelques villes, libre du joug qui pesait sur elle, a cru que le moment était venu de se livrer aux excès auxquels l’entraînent ses penchants ; elle s’est soulevée, s'est armée, a intimidé les hommes paisibles, amis de l’ordre, et pillé les caisses publiques, a mis à contribution les gens riches, a massacré quelques gouverneurs qui s’opposaient

à ses entreprises et des hommes estimables qui n'avaient que le tort de ne pas partager son ivresse, et a signalé son règne par des actes dignes de sa férocité et de son ignorance. Tristes effets de l'imprudence des hommes inexpérimentés qui l'avaient appelée pour renverser un pouvoir jusqu'alors respecté! Mais, grâce à la main vigoureuse qui règle les destinées de l'Espagne, ces eflets seront de courte durée. L'apparition des troupes françaises suffit pour dissiper ces rassemblements tumultueux, et mettre fin à une insurrection sans but comme sans motif. L'ordre renaît là où les Français se présentent; la crédulité est détrompée, la malveiïllance ne peut plus [être] égarée par de faux bruits. L’interrègne va cesser. Le nouveau roi est proclamé, bientôt il va se rendre dans sa capitale ; il y portera une constitution bienfaisante votée par une foule de notables du royaume rassemblés sous ses yeux. Ses qualités attachantes lui ont gagné les cœurs de ceux de ses nouveaux sujets qui ont été admis en sa présence. L'Espagne verra bientôt son roi. Son respect pour la dignité royale reprendra tout son empire. Elle a senti le besoin d’être gouvernée; elle éprouvera l'heureuse influence d'un gouvernement doux et sage, d’une administration vigilante et éclairée, depuis si longtemps étrangère à l'Espagne, et elle-bénira le souverain généreux autant que puissant qui, sans chercher aucun avantage personnel, aura concilié l'intérêt de ce royaume avec l'intérêt de la France et du continent. Les développements où je suis entré vous indiquent, Monsieur, les causes et le but du grand changement qui vient de s’opérer. Une existence indépendante, une organisation féconde et libérale sont assurées! aux Espagnes. L’avènement du nouveau roi rétablit les liens de l'Espagne avec le continent et assure à la cause commune un défenseur de plus. Un mouvement général est imprimé à l'administration du royaume. Déjà, et du sein même des désordres et des ruines de l'administration passée, tout se relève. Bientôt l'Angleterre et l'Europe connaïitront de quel poids sera dans la balance des’intérêts maritimes l'Espagne régénérée. L'Empereur, Monsieur, m'ordonne de vous faire cette communication ; mais il veut qu'elle ne soit que pour vous. Vous ne devez même parler qu'avec réserve des considérations politiques qui y sont développées. Il faut que le temps, les événements et les intérêts de la cour, près de laquelle vous résidez, l'aient disposée à les accueillir et à apprécier ce qu'elles ont de force et de justesse ;

5. Par une inadvertance qui nous à parue devoir être reclifiée; la minute porte « est assurée ».

et à reconnaître de quel poids de grandes raisons d’État devaient être dans une détermination qui importe à toute l'Europe. Cest à vous, Monsieur, à faire naître cette disposition et à en profiter pour répandre une lumière salutaire sur un aussi grand événement et dissiper les préventions que de fausses interprétations auraient pu faire naître.

[Minute. — Arch. des Af. étr., Corr. diplom., Esp., vol. 655, fs 132-141.]

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