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CHAPITRE IV

LA PROSPÉRITÉ ET LA SOUFFRANCE DANS L'HISTOffiE

Comment la science de Thlstolre, fondée sur robservatlon

méthodique des peuples contemporains,

démontre la Constitution essentielle.

J'ai indiqué, dans l'aperçu préliminaire de ce livre, comment, dès le début de mes travaux, j'ai découvert la Constitution essentielle chez les races simples de l'Orient. J'avais appliqué à cette étude le procédé de la science moderne, l'observation directe des faits, et j'ai démontré que cette Constitution repose sur la pratique du Décalogue.

Des savants, voués en Allemagne, en Angleterre et en France , à l'observation du monde physique, ont souvent tenté d'établir une conclusion opposée. Ils nient l'autorité de la reli-

gion, et déclarent même parfois que les principes fondamentaux de la loi morale sont inutiles au bonheur temporel de Fhumanité; enfin, appuyant cette double affirmation sur les découvertes de la science moderne, ils concluent que ces précieuses conquêtes ont abrogé en fait les institutions traditionnelles et surannées, et qu'en conséquence une ère nouvelle est ouverte à Thumanité.

Pour mettre en lumièfjj les principes et les coutumes de la Constitution essentielle, nous avons organisé, dans FÉcole de la paix sociale, un enseignement qui fournit à chaque homme studieux le moyen de constater lui-même la vérité. En outre, dans les deux chapitres suivants, je montrerai, par l'histoire des quatre derniers siècles , que les conceptions historiques des réformistes novateurs sont réfutées par les faits mêmes qu'ils invoquent. Pour préparer cette réfutation, je me bornerai à donner ici une indication sommaire aux hommes désireux de vérifier personnellement les causes qui ont produit la prospérité ou la souffrance, chez toutes les races, sous les trois âges du travail.

La prospérité ou la souffrance dans Tâge des herbes.

Il existe encore sur le globe des régions éten-^ dues où le sol est resté dans l'état originel. Les races qui les habitent ont pour principaux moyens de subsistance. la chair, le lait, la peau, la fourrure et les autres produits fournis par la chasse ou par Texploitation d'un grand nombre d'animaux; quant à ces derniers, ils paissent les herbes qui sont la production spontanée de ces régions. Depuis les origines de l'humanité, l'homme y est resté aussi primitif que le sol et les subsistances, en sorte que l'observateur du présent y retrouve avec une précision rigoureuse l'organisation sociale du passé. Les savants formés à l'École de la paix sociale considèrent les monographies de familles, dressées parmi ces races, comme les éléments essentiels de leur histoire. Ils voient avec regret ces précieux sujets d'étude disparaître rapidement depuis que l'âge de la houille est ouvert. Ils espèrent que l'enseignement public de la méthode sociale dirigera bientôt vers l'étude de l'homme les nombreux voyageurs qui, jusqu'à ce jour, se sont voués exclusivement à la connaissance des plantes et des animaux.

Parmi les races primitives, les sauvages forment les populations les plus simples , celles où la pratique et la violation de la Constitution essentielle se montrent avec évidence, sans être masquées par aucune complication. Pour eux, la nature du climat , du sol et des productions spontanées est la cause prépondérante de la prospérité ou de la souffrance. On peut même dire que cette cause agit presque seule dans les localités où les sauvages n'ont point à subir les entreprises coupables des « civilisés ».

Les sauvages les plus prospères habitent la région boréale. Ils s'étendent, du nord au midi, depuis les terres glacées où l'homme peut pénétrer pendant Tété, où la vie végétale apparaît à peine, jusqu'aux massifs boisés, à clairières herbues, qui forment la lisière septentrionale des grandes forêts de la Sibérie et de l'Amérique du Nord. Les meilleurs modèles de prospérité peuvent être observés, sur ce dernier continent, parmi les familles éparses , près des rivages maritimes, des lacs et des grands fleuves aux eaux poissonneuses, au milieu des forêts d'arbrisseaux feuillus et d'arbres résineux, où les agriculteurs sédentaires du Canada et des États-Unis n'ont pu s'établir. La nature des lieux se prête également à la vie matérielle et à la vie morale. Les animaux marins, les poissons émigrants, les oiseaux voyageurs, les grands herbivores et les fruits -baied

pourvoient amplement à la nourriture, à l'habitation et au vêtement. Pendant Tété les barques, pendant le reste de Tannée les traîneaux, attelés de chiens domestiques, permettent à tous les membres de chaque famille de rester réunis, lorsqu'ils se transportent sur leurs nombreuses stations de chasse , de pêche et de cueillette. La rigueur du climat modère Fappétit sensuel, qui met en danger le respect dû à la femme, et elle assure ainsi à Fautorité du père et de la mère cette alliance de force et d'amour qui se déduit du IV<5 commandement de la Loi suprême. Les vieillards, jusque dans un âge avancé, président à la direction de la vie nomade : ils procurent la paix intérieure à la famille, et se concertent entre eux pour l'imposer à la tribu ; enfin , dans chaque tribu, le conseil des anciens délibère avec ceux des tribus voisines, quand il y a lieu de fixer les limites des territoires de chasse, et surtout quand il faut apaiser les différends que provoquent souvent les jeunes chasseurs dans leur ardeur à poursuivre le gibier, sans tenir compte de cette fixation. Sous un tel régime, la famille est stable ; elle possède la paix fondée sur la pratique de la loi morale et la possession du pain quotidien. Les principes de la Constitution essentielle y sont respectés : seulement, en ce qui concerne la propriété, la forme communale y est presque toujours dominante.

La vie sauvage s'est constituée ailleurs dans des conditions très différentes, et elle présente alors les plus déplorables exemples de souffrance. Ici la cause première des phénomènes sociaux reste la même ; mais le contraste des lieux explique le contraste des résultats. Ce sont, en effet , les régions équatoriales du globe qui nous ^ montrent les races d'hommes tombées aux limites extrêmes de la dégradation : tel est le cas , notamment, en Amérique, dans les contrées basses du bassin de T Amazone. Les deux conditions physiques qui perpétuent la famille stable sur ce continent, près du cercle polaire, manquent dans les contrées de Féquateur, à ce point que la famille n'y existe pas. L'ardeur du climat détruit le respect de la femme consacré par les Commandements IV, VI et IX du Décalogue. Les productions spontanées du sol et des eaux sont plus abondantes que dans les régions boréales : les récoltes habituelles des sauvages, complétées souvent par la cueillette des œufs de tortue , offrent de grandes ressources ; mais les moyens de transport que réclame la vie nomade font presque toujours défaut. Aux époques périodiques de migration, il faut donc abandonner, c'est-à-dire condamner à la mort les faibles, les malades, les infirmes, les vieillards; et en cela consiste la principale cause de dégradation pour ces races infortunées. Livrée aux impulsions d'une jeunesse

Ck)naUtution essentielle. 4

ardente et irréfléchie, chaque tribu épuise ses forces dans ses discordes intestines et dans la guerre avec ses voisins. Ainsi se perpétuent Tignorance de la loi morale , le dénuement matériel, les habitudes de cruauté, le cannibalisme.

La cause principale de ces désordres sociaux est le manque de moyens de transport dans certaines contrées chaudes et humides de la région équatoriale. Elle subsistera tant que les lieux ne seront point améliorés sous la direction des races formées dans les régions froides et tempérées du globe.

Les pasteurs s'élèvent habituellement au-dessus des sauvages dans la hiérarchie des races simples et primitives. Ils sont plus répandus sur le globe. Ils habitent les steppes, territoires homogènes sous le rapport du climat et des productions, où les herbes se développent avec vigueur, à l'exclusion des arbres. Les steppes * occupent d'immenses surfaces sur les grands plateaux, neigeux en hiver et à climat tempéré de l'Asie. Dans les plaines basses, au midi du cercle polaire arctique , elles dominent sur les sols rocheux et les autres territoires impropres à la croissance des arbres. Vers l'équateur, elles forment les

* L'absence de la végétation arborescente est le trait caractéristique de cette singulière Constitution du sol. J'ai fait sur les causes de ce phénomène de nombreuses observations, en 1837, pendant mon voyage dans la Russie méridionale. J'en ai donné un précis dans le tome I«' des Ouvriers européens, ch. ii, § 2.

plateaux à pentes faibles des montagnes escarpées. Établis dans des localités presque identiques, les pasteurs diffèrent donc des sauvages et des autres races d'hommes, en ce que la nature du lieu habité leur impose non seulement l'uniformité des habitudes , mais encore la tendance à la stabilité dans le bien. La femme est respectée sousTinlluence d'un climat tempéré, et son ascendant social est assuré par Torganisation des foyers domestiques. Comparés aux sauvages qui sont condamnés à de pénibles migrations , les pasteurs constituent, en effet, des races relativement sédentaires. Ils vivent, il est vrai, sous la tente ; mais , en général , les déplacements ne dépassent guère les limites d'un pâturage peu étendu. D'ailleurs, lorsque l'enchevêtrement des plateaux herbus et des montagnes fait établir des stations d'hiver et d'été, les pasteurs ont toujours d'amples moyens de transport fournis par leurs animaux de bât, de selle ou de trait. Au milieu de cette vie demi-nomade, le foyer domestique reste organisé : il est même, en quelque sorte, plus <r sociable 3> que celui des races sédentaires dont les habitations sont invariablement fixées au sol. Un groupe de tentes qu'occupent les ménages d'une même famille et qu'entoure un troupeau paissant jour et nuit, offre une élasticité que ne saurait avoir une habitation absolument fixe. Souvent, d'ailleurs, lorsque, selon les

plus vieilles coutumes des demi -nomades, les tentes sont dressées sur des chariots, le travail de transport devient moins pénible pour le pasteur nomade que pour Tagriculteur sédentaire. Dans ces conditions, la famille stable se développe , avec toute sa fécondité , sous la forme patriarcale; car elle peut accumuler sans gêne les essaims qui en doivent sortir à de longs intervalles . Pendant dix-huit années, j'ai été lié, par des intérêts permanents et par une correspondance journalière, avec les contrées de TOrient placées sous Tinfluence de la vie patriarcale, et je les ai personnellement visitées à trois reprises, en 1837, en 1844 et en 1853. C'est là que, dès le premier de ces voyages, j'ai vu apparaître avec évidence , dans leur pureté et leur simplicité , les principes et les coutumes de la Constitution essentielle. Dans chaque groupe familial, le père , héritier de la tradition des aïeux et appuyé sur le Décalogue, exerce le gouvernement domestique avec Tautorité irrésistible que lui confèrent la loi naturelle et la triple fonction de propriétaire, de pontife et de roi. Il partage son pouvoir avec sa femme et ses fils mariés. L'autorité paternelle a donc ses caractères les plus féconds, et réalise l'alliance intime du Décalogue, de la religion et de la souveraineté. Dans cette organisation de la société, le troupeau assure à chaque ménage les moyens de subsistance,

et constitue , avec le pâturage , la propriété foncière. Celle-ci, selon les lieux, est exploitée sous le régime communal, familial ou patronal. Chez les meilleurs modèles, les principes de la Constitution ne sont masqués par aucune complication : ils suffisent pour perpétuer, chez les races qui les pratiquent, le bonheur fondé sur la paix. Cependant, la vie pastorale ne doit point être présentée comme un état de perfection au-dessus duquel l'humanité ne saurait s'élever. La réunion des meilleurs éléments de cette organisation n'implique pas l'avènement d'un régime de paix où chacun serait satisfait du sort qui lui est départi. A la fin du chapitre précédent, j'ai signalé une forme de société où l'imagination peut entrevoir, à quelques égards , l'idéal du bonheur : c'est celle où les familles soumises à Dieu , éparses sur de fertiles pâturages, vivent dans un état d'égalité et d'indépendance , en confiant aux plus dignes le soin de pourvoir aux malheurs imprévus qui frappent accidentellement les localités. Les races placées dans cette heureuse condition font l'admiration des voyageurs ; mais une foule de causes tendent incessamment à troubler le bonheur dont elles jouissent. Dès que le bienêtre s'affermit, les familles se multiplient; et, en s'aggiomérant, elles se gênent ou se corrompent. Les pouvoirs locaux, établis par la coutume en vue du bien public, oppriment ceux qu'ils de-

vraient protéger. La discorde éclate dans les localités : et , pour en conjurer les effets , on institue, chez les races pastorales agglomérées, des gouvernements indigènes qui, peu à peu, deviennent des instruments d'oppression encore plus dangereux. C'est ce que je constatai personnellement à l'époque où j'explorai les terrains carbonifères compris entre la mer d'Azof et la Caspienne. Les pasteurs demi-nomades qui habitaient entre les rives du fleuve Oural et celles du Wolga offraient, sous plusieurs rapports, une admirable organisation de la famille stable. D'un autre côté, certaines familles de pasteurs fixées près des précédents, au delà de l'Oural, regrettaient l'âge héroïque, dans lequel il était permis de dépouiller et de rançonner les voyageurs. Sur le rivage oriental de la Caspienne, les tribus pastorales étaient, par leur esprit de rapine et leurs sentiments de cruauté, d'intolérables fléaux pour les régions contiguës. Enfin, plus loin vers l'orient, certains gouvernements indigènes, issus de populations pastorales, mais établis dans des villes , offraient un spectacle non moins affligeant. Les mœurs privées des populations urbaines restsiient parfois recommandables ; mais beaucoup de gouvernants perpétuaient les habitudes séculaires de cruauté et de rapine, émanant d'une tyrannie sans frein, inspirée par le fanatisme religieux.

Deux grands empires soumis au Décalogue , la Chine à l'orient, la Russie au nord et à Toccident, dominent de plus en plus les populations pastorales de TAsie. Ils répriment utilement les désordres que ces populations pourraient commettre par la violation des trois commandements, qui interdisent le vol et Thomicide. Sous ce rapport, leur action est facilitée par Tinfluence préventive de la religion. C'est ce qui arrive notamment chez plusieurs races de pasteurs mongols, que des pèlerinages ont initiées à la doctrine des Lamas du Thibet ; c'est en vain , en effet, qu'on chercherait ailleurs une aversion aussi prononcée contre l'effusion du sang. Dans la région opposée , au contact des Russes sédentaires , à l'orient des monts Oural , on peut également observer des exemples admirables de prospérité conservés avec la pratique de la Constitution essentielle. Ces bonnes traditions se perpétuent surtout dans certaines contrées qui ont su opposer des obstacles efficaces aux exactions commises par les représentants des grands empires chargés d'exercer le patronage moral. Ces garanties existent surtout dans les localités où les agents des deux souverainetés se contrôlent mutuellement. Tel est le cas chez les pasteurs nommés par les Russes Dvoédantzi, parce qu'ils payent « deux tributs d de fourrure, destinés, l'un à Saint-Pétersbourg, l'autre

à Pékin. Je ne saurais trop en recommander , l'étude aux savants , formés dans notre école à l'art des voyages. Entre autres localités, je leur signale, en Sibérie, au nord de l'Altaï, les populations de la région baignée par le lac Téletz, par le Tchoulichman et par les autres rivières qui , réunissant leurs eaux à Biisk , donnent naissance à l'Obi, l'un des grands affluents de l'océan Glacial. L'explorateur qui saura appliquer à ces populations la méthode des monographies sera récompensé de cette étude par d'importants résultats , et aura rendu un vrai service à la science sociale.

Les excès de l'esprit de tradition et ses défaillances chez les races de Tâge des herbes.

Je ne dois pas quitter le sujet des races simples et primitives sans écarter une induction fausse qu'on pourrait tirer des faits exposés au paragraphe précédent. Les sauvages qui ne peuvent supporter l'existence loin des neiges de la région boréale, les pasteurs qui, sur quelques pâturages, s'attachent passionnément à leur état de liberté, d'égalité et d'abondance, tranchent singuUèrement, par leurs aspirations, avec les « civilisés » de l'Occident qui se montrent, sous nos

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