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LA NOUVELLE- ANGLETERRE ET SES CONFÉDÉRÉS

sortit la confédération américaine , cette prépondérance persista dans les mœurs privées, malgré le fâcheux ébranlement que leur imprima la réaction, dirigée avec succès contre l'intolérance des puritains par Jefferson, Franklin et les autres partisans des doctrines sceptiques et utilitaires de l'Europe. Depuis lors, les germes d'erreur, semés par l'ascendant personnel de Jefferson pendant son gouvernement de huit années, se sont développés au détriment de la religion et de la famille, car s'ils ont trop exagéré l'esprit de nouveauté, ils n'ont point enlevé aux hommes de tradition la liberté de bien faire. Le mal a donc gagné du terrain depuis le temps de Jefferson : dans la vie privée, l'accumulation des richesses a produit ses conséquences ordinaires; dans la vie publique, le peuple des agglomérations urbaines ne se montre pas toujours capable de choisir les « vrais aristocrates* d,

* « Je considère l'aristocratie naturelle comme le don le plus précieux que nous fasse la nature, pour l'instruction de la société, ï>our la direction et le maniement de ses affaires... La meilleure forme de gouvernement est celle qui pourvoit avec efficacité à ce que les fonctions publiques soient exclusivement confiées à ces aristoî naturels. Je crois que le meilleur remède est... de laisser aux citoyens le soin de séparer par des élections libres les avistot des pseudo- aristoî... Les hommes de nos Etats peuvent avec sécurité se réserver à eux-mêmes un contrôle salutaire sur les affaires publiques et un degré de liberté qui, dans les mains de la canaille des villes d'Europe, serait bientôt employé à la destruction des intérêts publics.» (Conseil, Mélanges politiques de Jefferson, t. U, pages 213 à 240.)

i88 LA PROSPÉRITÉ ET LA SOUFFRANCE CHEZ LES MODERNES

c'est-à-dire les hommes qui sont dignes de gouverner. A cet égard, il commence à révéler les défaillances que le célèbre démocrate américain reprochait à c la canaille » des villes européennes. On a même vu apparaître récemment, dans quelques États contigus à l'Atlantique, les premières grèves motivées par la pénurie du pain quotidien, chez les populations qui s'entassent de plus en plus dans les villes. Toutefois ces défaillances de la nation restent purement locales : elles ont pour compensation, dans le gouvernement fédéral, l'influence prépondérante des États de l'Ouest et du Midi, où dominent presque exclusivement les propriétaires ruraux. En résumé , au milieu de religions nombreuses et de souverainetés éparpillées, le Décalogue et l'autorité paternelle sont toujours les fondements de la constitution sociale : ils conservent à la Nouvelle -Angleterre et à ses confédérés les forces morales nécessaires à la création d'un grand empire.

Il serait peu utile de nous arrêter ici à l'exposé des ressources matérielles dont les États-Unis disposent pour réaliser cette création dans l'âge actuel. Depuis quelques années, le monde entier dirige son attention vers le spectacle que lui offre ce pays. Il voit avec étonnement construire en cinq années une première voie ferrée qui unit l'Atlantique au Pacifique , et qui sera complétée

bientôt par d'autres voies transversales ou parallèles. La longueur de cette voie est de 5.000 kilomètres ; celle des voies ferrées qui sillonnent maintenant le territoire de la confédération américaine n'est pas inférieure à 135.000 kilomètres. Ce développement rapide des travaux publics est un fait sans précédents. Il se produit sur d'immenses territoires inhabités, où s'exerce encore la libre action des forces de la nature, où, pendant le cours duxx© siècle, les hommes s'aggloméreront par centaines de millions, s'ils restent soumis à Dieu et à sa loi. Ces merveilles d'activité et de puissance font naître, chez ceux qui les observent, le pressentiment d'une prochaine transformation du monde social. Elles exaltent les imaginations de ceux qui les accomplissent ; et , parmi ces derniers , on rencontre déjà des hommes qui considèrent ces premiers résultats comme le simple début d'un empire qui sera nommé « la Confédération des deux Amériques 3>.

La Chine et ses tributaires.

La nation chinoise était déjà constituée, il y a quarante-deux siècles, sous l'autorité de souverains dont le nom est conservé dans des docu-

ments écrits. Selon ces annales, dont la date est antérieure à Tère chrétienne, l'empire de Ya-ho, l'un des premiers empereurs, avait eu pour origine , à une époque déjà ancienne , une centaine de familles pastorales qui, émigrant des steppes avec les mœurs conservées jusqu'à nos jours, se groupèrent pour s'attacher au sol par l'agriculture. Les fondateurs de l'empire eurent pour règle suprême les sept éléments de la Constitution essentielle, en tête desquels figurent les deux principes fondamentaux ou les deux forces principales de l'humanité , à savoir : ie Décalogue révélé par Dieu, l'autorité paternelle. Ces forces, avec les idées, les mœurs et les institutions qui en dérivent, ont été rappelées, sous toutes les formes, dans les écrits de Confucius et de» tous les sages de la race. Elles ont été depuis lors, elles sont encore aujourd'hui , les vraies causes de la prospérité extraordinaire et de la longévité exceptionnelle de la Chine. Ainsi s'explique le phénomène social qui distingue ce grand empire de tous ceux qui ont existé, ou qui se forment depuis 1830 : la réunion de 425 millions d'hommes sous l'autorité d'un souverain qui tire sa légitimité de sa soumission à Dieu et à sa loi.

L'histoire de cet état croissant de prospérité comprend à peu près tous les âges de l'humanité. Elle peut être assimilée à une échelle

ascendante, où chaque échelon marque un progrès de richesse et de puissance; mais, pour la Chine comme pour les autres États prospères, l'intervalle qui sépare deux échelons consécutifs correspond à une époque de corruption suivie d'une époque de réforme. A ces époques de crise, la Chine n'a guère connu les révoltes formelles contre Dieu, qui désolent aujourd'hui rOccident; les sciences de la nature n'ont point été opposées à la science sociale, parce que les sages qui enseignent cette dernière, ayant dans la vie privée des racines nombreuses et profondes, n'ont pu s'écarter de leur mission, comme l'ont fait parfois, notamment lors de la Renaissance, les clergés européens. Au contraire, en Chine coînme ailleurs, les deux autres formes de corruption ont pris un développement sans bornes. Les marchands, accumulés dans des villes immenses, ont abusé de leur richesse et dépravé les mœurs de la population qui les entourait; les gouvernants, einvrés de leur pouvoir, ont fait naître successivement, chez le peuple, la souffrance, la désaffection, la révolte. Les ministres de la dynastie actuelle, notamment, ont commis le plus grand des crimes : ils ont tenté de substituer la tyrannie de l'État aux libertés de la famille. Je ne m'arrête point à ce crime, qui n'est que trop connu des Français, qui est poursuivi, contre

leur ancienne tradition, avec un acharnement sans exemple, depuis 1661 par la monarchie, depuis 1789 par la révolution. Il me suffit d'insister sur ce qui est peu connu en France : je signale les trois groupes d'hommes qui, s'appuyant sur <r les deux grandes forces >, ont toujours combattu le mal avec succès depuis répoque de Confucius, et triomphent en ce moment des fléaux déchaînés par les dernières révoltes.

Le premier groupe est formé par les 200 millions de très petits agriculteurs qui constituent , en dedans de la grande muraille, la moitié de la population. Les familles de cette condition réunissent les meilleures qualités physiques, intellectuelles et morales que j'aie observées, pendant dix-huit années , sur le versant asiatique des monts Oural, chez les familles patriarcales de pasteurs et d'agriculteurs. Le père gouverne , avec une autorité absolue, de nombreux sujets, que l'on peut assimiler à une petite nation. Il leur assure le pain quotidien en exploitant son domaine sous le régime de <r la propriété familiale D. Il leur enseigne, en même temps, la loi morale en exerçant le culte domestique, et souvent avec le concours d'un maître d'école, initié à la doctrine des sages, c'est-à-dire à la connaissance du Décalogue, complété par les coutumes nationales qui en dérivent. Même dans les

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tristes années que la Chine vient de traverser, les familles dont le domaine n'était pas contigu aux villes n'ont ressenti le contre-coup, ni de la corruption des riches, ni de la tyrannie des gouvernants. Ces derniers, élevés à leur fonction par leurs succès dans la culture des lettres, sortent parfois des plus pauvres familles ; ils restent, par la force des mœurs, sous l'autorité de leur père ; en sorte que les remontrances paternelles sont souvent une garantie précieuse pour les opprimés. Sous ce rapport, la vie privée exerce avec fruit le contrôle de la vie publique.

Le second groupe comprend les 15 millions de pasteurs tributaires. Ceux-ci occupent la majeure partie des steppes et des montagnes herbues , qui s'étendent en dehors de la grande muraille jusqu'aux montagnes de la Daourie, de l'Altaï, du Pamyr et de l'Himalaya. Ils conservent dans leur pureté les mœurs décrites ci -dessus pour l'âge des herbes. Ceux de la Tartarie orientale sont initiés par des pèlerinages à la doctrine des lamas du Grand-Kouren et de Lha-sa; ils se distinguent par leur soumission au V® commandement du Décalogue, qui interdit l'homicide: ils montrent, en ce qui touche l'effusion du sang humain, une aversion qui paraît souvent remplacée, chez les Européens, par le sentiment contraire. Toutes ces races, émigrant comme

soldats OÙ serviteurs , améliorent la pratique deè deux forces morales dans les villes et les campagnes.

Le troisième gi'oupe comprend les « lettrés j> , qui remplissent en Chine une fonction analogue à celle des « Ulémas » dans la constitution patriarcale des Musulmans. Comme ces derniers, les lettrés chinois ne s'adonnent guère à Tétudé de la nature ou de l'art. Dans leur opinion, le principal objet de la sollicitude des sages ou, en d'autres termes, la «science sociale 3), a pour fondements la loi^ suprême et la piété filiale complétées par les traditions et les coutumes dès temps de prospérité. Depuis que l'âge des machines agricoles et manufacturières ia été ouvert dans l'empire , la science sociale' a été successivement résumée par Confucius et les autres sages : elle a eu pour dépôt le groupe d'écrits traditioanels que l'on peut justement nommer le <r livre de la paix ]&. Les Chinois ne se sont jamais révoltés contre ce livre ; ils ne suivent paâ les exemples de nlépris que tant d'Européens donnent contre leur propre livre traditionnel , depuiâ qu'ils s'abandonnent sans mesure aux nouveautés du troisième âge. AujouM'hui encore, sous la salutaire influence des souffrances récentes die la Chine, les lettrés trouvent dans leur livre la force intime nécessaire à la guérison. Cette analyse sommaire contraste beaucoup,

je le sais, avec les jugements portés chaque jour par les Européens qui ne sont point sortis du lieu natal , ou même par ceux qui ont visité quelques villes du littoral chinois. L'école de la paix sociale met à profit les occasions favorables pour étudier, puis pour enseigner les causes et les effets de ce contraste : je les résume ici en peu de mots.

Les Chinois l'emportent par deux caractères principaux sur toutes les races d'hommes que l'histoire nous a fait connaître. Selon (n l'état social du monde i> 5 indiqué dans le tableau placé à la fin de ce chapitre, la Chine offre aujourd'hui un premier exemple dé supériorité qui ne saurait être méconnu par personne, malgré là diversité des opinions sur la distinction du bien et du mal : à peine guérie des souffrances causées par la révolte des Taïpings , elle réunit en paix, sous l'autorité de l'empereur, un peuple immense. Quant à la sieconde supériorité des Chinois, c'est-à-dire la longévité inouïe de leur empire , la cause "en sera bientôt contestée par la plupart des Européens : elle apparaît, au contraire, avec tous les caractères de l'évidence, à ceux qui ont observé en Asie la vie patriarcale des pasteurs et des agriculteurs. Ce trait est le plus apparent dans l'histoire des Chinois : il s'explique, soit par la prépondérance accordée depuis l'origine aux deux forces morales de l'hu-

manité, soit par la méfiance entretenue à l'égard des nouveautés de TOccident.

En ce moment 5 il est vrai, les Chinois adoptent des habitudes qui semblent être Tabandon de leurs traditions séculaires ; ils ne craignent plus de visiter les étrangers, et de fréquenter nos écoles et nos ateliers pour être initiés à la connaissance des sciences et des arts de TEurope. J'ai donc le devoir d'indiquer mon opinion sur la cause et les conséquences probables de ce changement extraordinaire.

L'agression anglaise de 1839-1842, qui eut pour motif le commerce de l'opium, puis les deux agressions anglo- françaises de 1857-1858 et de 1860, démontrèrent aux Chinois que désormais ils ne pouvaient défendre leur indépendance avec les flèches, les fusils à mèches et les coulevrines. C'est donc une nécessité impérieuse qui les a contraints de venir en Europe étudier, dans leur complication infinie , les sciences et les arts indispensables à la fabrication, à l'entretien et au service du matériel de la défense et du nouveau régime manufacturier.

Quant aux conséquences de cette nouveauté, elles sont subordonnées à deux questions qu'un avenir prochain résoudra. Les Chinois accepteront-ils sans résistance l'invasion des voies ferrées qui ont déjà ébranlé tant de races simples et patriarcales? Dans ce cas, ils compromettront

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les forces morales que je viens de signaler. Résisteront -ils, au contraire? Interdiront -ils du moins l'expropriation forcée des héritages dans leurs plus riches provinces? Conserveront-ils au paysan le dédommagement que lui assure , dans sa pénible vie, la garde du tombeau et le culte des ancêtres? Laisseront - ils à l'ouvrier qui s'exile en Californie la seule satisfaction qu'il goûte dans une vie plus pénible encore : l'espoir que sa petite épargne assurera le retour de sa cendre au lieu natal ? Si elle garde ses bonnes traditions, tout en acquérant des nouveautés nécessaires, la Chine pourra tempérer le mouvement, quelque peu désordonné, qui entraîne les trois autres empires. Elle contribuera, par cela même , à la stabilité des petits États placés sous son influence. Aucune question sociale n'intéresse à un plus haut degré le sort de ces États, l'équilibre de l'Europe et l'avenir du monde entier.

Le fait suivant semble indiquer que l'empire chinois exercera ce rôle modérateur. Des spéculateurs de Shanghaï ayant réclamé, vers 1875, l'autorisation d'établir une voie ferrée entre leur ville et Pékin, éprouvèrent un refus formel.

Plus tard, ils furent autorisés à construire un spécimen de 20 kilomètres. Les auteurs de l'entreprise espéraient que les résultats de cette nouveauté convertiraient l'autorité au <r pro-

grès y> . Ce fut le contraire qui arriva : le gouvernement chinois remboursa aux entrepreneurs la sommé qu'ils avaient dépensée, et fit dis paraître rails et locomotives.

L*Unlon européenne des petits États.

Les faits que je viens d'exposer sont la confirmation la plus récente des vérités mises en lumière par l'histoire universelle et par l'observation directe des peuples contemporains. Ils font voir mieux que jamais, dans la pratique ou l'oubli de la Constitution essentielle, les causes de la prospérité ou de la souffrance des nations.

L'avènement rapide des grands empires révèle, en outre , un résultat trop peu remarqué jusqu'à ce jour : c'est qu'un changement considérable est survenu tout à coup dans l'état physique et social du globe terrestre. Ces empires exercent la souveraineté, ou revendiquent déjà les droits de patronage sur la majeure partie des territoires inhabités ; et chaque jour, par la force des choses, les prétentions de ce genre deviennent plus envahissantes. Les races enserrées sur le continent européen entre les rivages

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