L'UNIVERSITÉ DE LA RÉFORME SOCIALE
suscitées par la diversité des croyances. Ces bienfaits sont plus visibles encore dans les localités où les divers clergés se concertent pour améliorer l'état moral de leurs ouailles. On peut constater, en effet, que les peuples placés de nos jours dans cette heureuse condition sont ceux qui résistent avec le plus de fermeté aux erreurs du naturalisme et de Tévolutionisme.
Un enseignement constitué sur cette base complétera sur un point de première importance les nouvelles universités établies en Allemagne et en Angleterre. L'université actuelle de Paris, laquelle a son siège à la Sorbonne , a été fondée sur l'alliance de l'orthodoxie religieuse avec les vérités de l'ordre physique. L'une des plus récentes, l'université de Londres, créée par une charte royale de 1837, exclut spécialement du cadre qu'elle embrasse les connaissances relatives à la religion.
L'université de la réforme sociale occupera entre ces deux établissements une situation intermédiaire. Elle différera de l'université actuelle de Paris, en laissant à ceux qui en sont chargés l'enseignemnet des vérités qui touchent directement à l'ordre surnaturel. Elle différera de l'université de Londres et comprendra dans son enseignement toutes les vérités qui, touchant à la fois à l'ordre physique, moral et religieux, peuvent être établies par la méthode d'observa-
tion. Elle tranchera avec l'université de Londres par deux caractères essentiels : elle ne sera pas seulement formée par un corps mobile d'examinateurs, conférant des grades à des élèves formés dans une clientèle d'établissements voués à l'instruction supérieure; elle enseignera elle-même toutes les sciences qui peuvent être constituées par l'observation directe du monde physique et des sociétés humaines. Enfin, elle réunira autant que possible des professeurs qui, indépendamment de leur spécialité, auront une notion générale des autres connaissances enseignées dans le nouvel établissement. L'école de la paix sociale a formé depuis quinze ans, dans les conférence privées qu'elle organise, des maîtres qui réunissent la connaissance des sciences physiques à celle des sciences sociales. Ces maîtres sont donc prêts à soumettre au public un premier spécimen de l'enseignement, que l'école désirerait voir constituer par les autorités compétentes. Cet essai devrait être poursuivi avec les développements nécessaires, devant les représentants des pouvoirs pubhcs qui auraient à intervenir dans la fondation de l'université nouvelle.
Comme toutes les universités étrangères , d'ancienne ou de nouvelle date, l'université de la réforme donnera à la fois l'enseignement scientifique qui concourt à l'apprentissage de la profession, et l'éducation morale qui dresse les
élèves au respect de la paix sociale. Un enseignement préalable rappellera à nos gouvernants les coutumes qui régnent à cet égard dans tous les autres pays européens. Il indiquera notamment les libertés dont l'institution nouvelle aura besoin pour recruter des maîtres disposés à remplir envers leurs disciples les devoirs de la paternité. L'observation des peuples étrangers n'est donc pas seulement nécessaire à la constitution de l'enseignement nouveau : elle est indispensable à la création de l'établissement même où il sera donné. L'établissement formé dans ces conditions pourra être justement nommé « l'université sociale 3>.
Comment doit être constituée la presse périodique de la réforme sociale.
L'enseignement méthodique de « l'université sociale d est nécessaire pour neutraliser l'effet des fausses doctrines , et surtout pour créer, chez les disciples , les énergiques convictions sans lesquelles on ne peut guère ramener l'opinion publique aux vérités méconnues. Cependant le moyen de réforme qui consiste à élever de vrais savants n'a point de résultats immédiats : il est sûr, mais lent. Il faut donc préparer l'œuvre de
Tuniversité sociale en employant des procédés dont l'action soit plus rapide : telles sont, de notre temps 5 les conférences orales et , mieux encore , les publications périodiques. Il ne faut point assurément s'exagérer l'importance que ces procédés peuvent acquérir dès leur début. La prudence conseille, en effet, de ne pas s'exposer au découragement qu'amène, en pareil cas, l'insuccès relatif des premiers efforts. La publicité orale ou écrite est souvent aujourd'hui une cause de corruption et de souffrance chez les peuples où domine l'erreur. Cependant, ce n'est point une raison pour laisser à celle-ci le champ complètement libre. Même chez ces peuples, certaines vérités, enseignées avec prudence et ténacité , offrent par leur nature même, à ceux qui les défendent , quelques éléments de supériorité. Tel est le cas des faits qui justifient la prépondérance attribuée, dans ce livre, à la Constitution essentielle et à son principal critérium, la paix sociale. Je vais dire dans ce dernier paragraphe comment doit être constituée la presse périodique de la réforme sociale. Je résumerai ensuite, dans la conclusion finale, les idées maîtresses dont les réformistes, novateurs ou traditionnels, doivent être pénétrés. Je commence par exposer sommairement les causes de mécompte et les conditions de réussite qui m'ont été révélées, pour cette sorte de
presse , par le contact d'un demi siècle avec les hommes et les choses de mon pays.
Lorsque j'abordai l'œuvre de la réforme sociale avec les sentiments que rappelle V Aperçu préliminaire, mon plan de vie était nettement arrêté. Je me proposais de voyager six mois chaque année en Europe et en Asie, pour atteindre un double but. En premier lieu, je voulais me rendre capable d'enseigner la métallurgie , en me mettant à la seule école pratique de cette science , celle des ouvriers de la profession. En second lieu, j'espérais découvrir subsidiairement, dans ces voyages, la science des sociétés, pour déduire le système de réforme qui est indispensable à notre époque; mais je ne voulais, à aucun prix, me livrer à la politique pour coopérer à la réalisation de ce système. Dans ma pensée, mes études sociales devaient être communiquées , à titre de renseignement , à ceux de mes amis qui seraient en situation d'en tirer parti : parmi ces derniers , Victor Lanjuinais, esprit sage et dévoué à la patrie, se trouvait au premier rang.
J'ai dit, avec quelques détails, dans le tome premier des Ouvriers européens (deuxième édition), comment ce plan de travaux fut ponctuellement suivi pendant dix-huit années. En 1848, les deux résultats désirés avaient été obtenus : j'avais été nommé dès 1840, sous le ministère
de M. Thiers , professeur de métallurgie à l'École des mines de Paris, et la méthode que j'avais créée pour renseignement de cet art avait été signalée comme un modèle dans les pays étrangers (Aperçu préliminaire, § 2); d'un autre côté, mon enseignement social était écouté avec faveur par un groupe d'hommes voués aux arts usuels , à la politique , à l'administration , aux sciences et aux lettres. Cette situation donnait une satisfaction complète à mes goûts ; mais elle fut changée, à cette époque, par les deux effusions de sang survenues aux mois de février et de juin 1848. Le mouvement imprimé aux idées des classes dirigeantes par ces terribles événements , exerça sur ma situation personnelle une réaction à laquelle je ne pus résister. En juillet 1848, les hommes d'ordre et de liberté, de nouveauté et de tradition se trouvaient , pour la première fois en France , réunis par une commune pensée de réforme sociale. M. Thiers écrivait alors son livre sur la propriété; et il se distinguait entre tous les réformistes par son ardeur. Averti et amené par Victor Lanjuinais, il vint me presser de résumer dans un livre l'enseignement social que lui vantaient ses amis; il insista vivement, dût ce travail interrompre les études métallurgiques auxquelles il avait puisé plusieurs fois des arguments pour la défense du régime douanier qui avait ses sympathies.
Je cédai, en outre, à ropinion qui me fut alors exprimée , d'une manière plus ou moins directe , par beaucoup d'hommes de bon conseiP.
J'ai également indiqué avec détail, dans le même volume , les conséquences de cette résolution. Je consacrai sept nouveaux voyages à poursuivre mes études en Europe et à l'occident de l'Asie. Dans ces voyages, j'ai complété mes monographies de familles et contrôlé, auprès des Autorités sociales de toutes ces régions , les conclusions que j'en avais déjà déduites, en ce qui touche la réforme sociale de la France et de l'Europe. L'ouvrage qu'on avait réclamé de moi fut terminé à la fin de 1854. Il avait pour titre les Ouvriers européens; il comprenait les faits sociaux qui établissaient la vérité, la méthode scientifique qui m'avait permis de les découvrir, et le plan de réforme que j'en avais induit. C'est alors que commença la série des mécomptes qui se renouvelèrent pendant quinze années.
Les résultats obtenus pendant les sept derniers voyages avaient été communiqués chaque
* Parmi eux, j'ai à citer particulièrement MM. François Arago et Lamartine, H* Carnot et Jean Reynaud, Victor Lanjuinais et Alexis de Tocqueville , de Montalembert et Sainte-Beuve , Agénor de Gasparin , James de Rothschild , l'abbé Dupanloup et Augustin Cochin, J.-B. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, et Charles Dupin, auteur du rapport d'après lequel l'Académie a accordé, en janvier 1856, le prix de statistique à l'ouvrage intitulé : les OuvHers européens.
hiver au petit groupe d'amis qui, en 1848, avait gagné les notabilités de la politique à l'idée d'une réforme sociale. Chez ses amis, le dévouement accordé à cette réforme avait grandi ; mais il se trouva éteint chez M. Thiers et les autres politiques. Ce changement avait été produit par l'acte de violence survenu en décembre 1851.
La division régnait de nouveau entre les hommes d'ordre et de liberté, de tradition et de nouveauté. La réforme qui, sous le régime de 1848, pouvait être opérée facilement par l'union de tous les hommes de paix, resta impossible pendant toute la durée du second empire. Puis, quand celui-ci s'abîma, comme le premier, au milieu des catastrophes nationales, l'initiative de cette révolution fut dévolue , par une réaction naturelle, aux hommes de violence.
La nation, appelée à constituer un nouveau gouvernement, délégua, il est vrai, cette mission aune majorité formée par des hommes d'ordre, de liberté et de tradition; mais ceux-ci ne montrèrent ni la sagesse ni l'esprit de conciliation qui animaient la majorité des représentants en juillet 1848. Ils ne surent pas réprimer la manifestation des sentiments qui les attiraient vers quatre formes distinctes de gouvernement; en sorte que l'état de division qui régnait sous le précédent régime se trouva aggravé plutôt qu'amoindri. Les hommes de tradition, notamment,
ne ménagèrent pas assez les justes susceptibilités des hommes de nouveauté, et ils leur offrirent trop peu de garanties contre le retour des abus criants qui avaient déconsidéré l'ancien régime social. Enfin, quelques-uns se montrèrent plus imprudents encore : selon Topinion qu'ils ne dissimulaient pas assez, la réforme qui ramènerait le gouvernement de leur choix n'était pas nécessairement subordonnée à l'esprit de paix.
Cet état de division, en se perpétuant parmi des hommes qui devaient, à tout prix, rester unis, a entraîné plusieurs conséquences regrettables. Il a éloigné du but qu'ils voulaient atteindre les trois éléments principaux de la majorité élue en 1871. Les hommes de nouveauté ont été généralement enclins à refuser leur concours à cette majorité ; et cependant, ils ont aujourd'hui à jouer un rôle important, ne fut-ce que pour la restauration des libertés nationales et locales, détruites à Tenvi par tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis deux cent dix-neuf années. La nation ne semble pas plus disposée qu'elle ne l'était en juillet 1848 à opérer la réforme sociale dans le domaine de la vie publique, bien que, depuis cette époque, le nombre de ses adhérents ait centuplé dans le domaine de la vie privée. Enfin, symptôme le plus grave, l'école de la paix n'a pu recruter
ses disciples qu'à Taide de sa bibliothèque et de son enseignement oral. Quant au moyen d'action fourni par la presse périodique, il n'avait point présenté jusqu'à ce jour une chance appréciable de succès. Ce fait a une explication naturelle : l'école ne pouvait guère recruter des rédacteurs ou des abonnés parmi ses adhérents. Ceux-ci, en effet, se composent surtout d'hommes absorbés par la pratique d'un art usuel ; ils trouvent difficilement le temps nécessaire pour donner l'enseignement de la science sociale ; d'un autre côté, ils n'ont guère besoin de le recevoir, car, subissant eux-mêmes l'état présent de corruption et d'erreur, ils nous ont fourni la matière de notre enseignement, en ce qui touche les conditions de la réforme. Quant aux hommes de loisir qui sont venus à nous , parce qu'ils sentent le besoin de l'ordre, de la liberté, de la nouveauté ou de la tradition , ils espèrent , en général, que nous leur fournirons tôt ou tard le moyen d'établir l'un des quatre gouvernements de leur choix; mais ils nous secondent peu, quand il s'agit des réformes sociales qui peuvent les servir tous, en fortifiant la nation qu'il s'agit de gouverner. Or tel est le but de la presse périodique que nous voulons organiser : cette presse , si elle est une fois fondée , sera une œuvre nationale qui laissera à chaque parti politique le soin d'assurer son avenir en se mon-
trant sage dans le présent et en disant son meâ culpâ pour le passé.
Mes amis m'ont souvent demandé depuis 1865 de créer, pour la réforme sociale, un organe de publicité. Je n'avais pas cru pouvoir, jusqu'à ce jour, me rendre à ce désir. Les rancunes politiques qui, en décembre 4851, avaient rompu l'union du groupe réformiste, constitué en juillet 4848, persistaient avec toute leur force. Sous cette influence le plan de réforme que j'avais préparé pour la première édition des Ouvriers européens avait dû être supprimé. Le travail de réforme qui devait être inauguré par cette publication avait été remplacé par l'enquête organisée dans la société d'économie sociale, sous le patronage dé l'Académie des sciences de Paris. En principe , l'union de 4848 a été rétablie parmi quelques notabilités de la politique; en fait, la division s'est perpétuée parmi elles ; et je n'avais pas cru pouvoir créer avec des chances suffisantes de succès la presse de la réforme.
Les circonstances paraissent être en ce moment plus favorables. La seconde édition des Ouvriers européens a été terminée en 4879, avec des monographies supplémentaires et avec le plan de réforme supprimé en 4855. Un groupe d'économistes a publié récemment un Programme de gouvernement et d'organisation sociale, extrait, en grande partie , de la bibliothèque publiée de-
puis 1855 (voir le document annexé), et je mets aujourd'hui la dernière main à la Constitution essentielle de Vhumanité. L'ensemble de ces écrits suffira pour donner aux lecteurs studieux de la nouvelle presse tous les compléments d'information. D'un autre côté, la rédaction du Programme indiqué ci -dessus a mis en lumière les talents et l'activité d'un homme jeune, disposé à diriger une revue en qualité de gérant et de rédacteur en chef. Le capital nécessaire à l'exécution a été aussitôt réuni. La société qui a constitué ce capital a décidé que sa revue serait nommée La Réforme sociale, et que le premier numéro de cette revue paraîtrait le 15 janvier 1881. Le succès de la nouvelle publication me semble probable si deux conditions sont remplies. En premier lieu, si nos amis des quatre partis politiques échappent, par un généreux effort , à la discorde-, pour revenir à l'esprit d'union qui les animait en 1848. En second lieu, si les rédacteurs restent fidèles aux engagements qu'ils ont pris envers moi, en réclamant mon patronage et ma coopération financière.
Aux termes de ces engagements, le rédacteur en chef et les collaborateurs, sous son contrôle, s'inspireront exclusivement des « faits sociaux 3>, ou du moins se soustrairont autant que possible à la pression des « idées préconçues i) . Ils se proposent pour but le progrès moral , l'enseigne-
ment et la récréation intellectuelle de toutes les classes de la société. Souvent ils auront en vue les classes dirigeantes de la vie privée et de la vie publique , auxquelles incombe spécialement le devoir d'accomplir la réforme.
Pour le passé) ils insisteront sur les défaillances que ces classes ont montrées en France, depuis près de trois siècles , dans leurs rapports avec le peuple et les gouvernants. Ainsi, ils indiqueront comment, de 4661 à 1789, elles n'ont point assuré au peuple la protection nécessaire; comment, au temps de la Fronde et à l'époque actuelle, depuis 1830, elles ont parfois fait aux gouvernants une opposition injuste. Pour l'avenir, les rédacteurs de la Réforme sociale continueront l'enseignement traditionnel de notre école, en tout ce qui ne sera pas démenti par la découverte de nouveaux faits. Quant aux rapports futurs des classes dirigeantes avec le peuple et les gouvernants, ils appuieront leur enseignement sur la Bibliothèque sociale, qui est résumée dans le présent livre et qui peut à la rigueur se réduire aux termes suivants.
Selon les enseignements de l'histoire, confirmés par l'observation des sociétés contemporaines, toutes les races prospères ont vu, dans les dix commandements du Décalogue, les formules de la distinction qui doit être établie entre « le bien 2> et « le mal 5). Depuis le premier âge
de rhumanité , les sages ont considéré « la paix > comme le critérium du bien ; la <r discorde jd comme le critérium du mal. La prospérité reste acquise aux races humaines, tant que les gouvernants assurent le respect dû à la Constitution essentielle. La souffrance survient dès qu'ils ne donnent plus l'exemple de la vertu ou manquent de vigilance contre l'invasion du vice et de l'erreur. Ces défaillances sont rares chez les races simples de l'Asie centrale, où chaque patriarche exerce à la fois dans sa famille le pontificat et la souveraineté. Dans ce cas, en effet, le souverain, inspiré par l'amour paternel, est moins défaillant que ses sujets ; en sorte que le caractère dominant de la constitution sociale est l'obéissance de ces derniers. Il en est autrement chez les races compliquées, où l'autorité du père de famille doit être complétée par celle des classes dirigeantes et des gouvernants, où le sol disponible est incessamment réduit par l'agglomération des familles. Chez les races ainsi constituées, les gouvernants sont plus corruptibles que les deux classes de sujets. Il est donc nécessaire que les sujets se concertent avec les gouvernants pour trouver les garanties qu'il faut opposer à la corruption toujours imminente. Les améliorations qui peuvent amener la réforme sous de tels régimes ont pour base principale la conciliation de l'esprit tradition avec l'esprit de nouveauté,
c'est-à-dire la distinction qui, à cette époque, doit être établie, dans la Constitution essentielle, entre les principes permanents et les coutumes variables selon le changement des mœurs et la transformation des lieux.
Le régime actuel de guerres internationales et de paix armée est le mal le plus aigu dont souffrent aujourd'hui les petits États de l'Europe continentale. En présence du développement inouï que prennent sous nos yeux, grâce aux voies ferrées , les « quatre grands empires j> , ce régime y est le fait qui contribue le plus à tarir, chez les populations européennes, les sources du pain quotidien et de l'ordre moral. Or la cause première de cette souffrance est l'esprit de violence incarné dans tous ces États. Il est également développé chez tous les gouvernants, malgré la diversité de leurs tendances. Les uns voient dans la guerre le moyen d'arracher aux États voisins des lambeaux de territoire et d'accroître le prestige de leur propre nation. Les autres portent la guerre au dehors pour faire diversion aux discordes qu'ils perpétuent au dedans. Une influence toute nouvelle tend d'ailleurs à déchaîner le fléau de la guerre, c'est celle de certains manieurs d'argent qui, appuyés sur l'agiotage des <ï Bourses européennes d, fondent des fortunes scandaleuses sur les emprunts contractés pour les frais de la guerre et pour les
rançons excessives imposées de nos jours aux vaincus. Les classes dirigeantes qui possèdent la propriété foncière, celles, notamment, qui se livrent aux travaux agricoles ou manufacturiers , sont portées, il est vrai, à combattre ces intérêts subversifs. Malheureusement, l'action pacifique des hommes voués au travail productif se restreint de plus en plus en Europe. Les maîtres repoussent encore avec la même énergie les fléaux de la guerre ; mais il en est autrement de leurs ouvriers. Au fond, ceux-ci supportent autant que leurs maîtres le poids de ces fléaux. Toutefois l'antagonisme social qui divise de plus en plus les deux classes amoindrit chez les ouvriers rhorreur de la guerre. Privées maintenant de toute sécurité en ce qui concerne le pain quotidien, les populations se préoccupent plutôt du mal qui les frappe exclusivement que des fléaux qui frappent également leurs maîtres. Chez les peuples les plus désorganisés par l'antagonisme, on voit même ces populations accorder leur sympathie à des gouvernants qui, voulant à tout prix fonder une organisation sociale contraire aux vœux des classes dirigeantes , déchaînent simultanément à l'intérieur le fléau de la discorde et au dehors celui de la guerre. Si telle est la cause dominante du mal qui désole maintenant l'Europe, le plan de réforme que doivent adopter les divers partis de la classe
dirigeante est tout tracé : garantir au peuple le pain quotidien, en restaurant dans les cœurs les vieilles traditions de patronage. Trois conséquences se produiront alors spontanément : les nations seront réorganisées par Tentente mutuelle des patrons et des clients ; les classes dirigeantes, appuyées sur leurs ouvriers et leurs serviteurs , inculqueront aux gouvernants l'esprit de paix qui les anime; les gouvernants, enfin, s'emploieront sans arrière-pensée à établir l'Union européenne de petits États.
Au moment où notre école crée une revue nommée la Réforme sociale, son premier organe dans la presse périodique, je crois utile de signaler icij sous la forme la plus sommaire, la nature de l'enseignement qui doit y être donné. Cette publication sera un moyen à la fois de propager la connaissance des résultats déjà obtenus et d'en assurer le contrôle ou le développement ^
Depuis 1855 , cet enseignement est exposé longuement dans des conférences privées, et formulé avec quelque détail dans la Bibliothèque de l'école. Tout récemment, un groupe d'écono-
* V. au Document annexé l'historique des développements qu'a reçus la revue La Réforme sociale depuis sa fondation.
mistes en a extrait, sous sa responsabilité, un Programme de gouvernement et d'organisation sociale. Je viens de coordonner, dans le présent livre, les éléments essentiels de la constitution des sociétés. Enfin, je termine ce livre par le résumé et la conclusion de tous ces travaux.
Le but que notre école veut atteindre est le bonheur des sociétés humaines, cherché sans aucune pensée captieuse d'intérêt personnel ou national. En principe, le champ de nos travaux est sans bornes; en fait, si notre tradition est suivie par nos successeurs, il sera toujours limité par une méthode sûre. Cette méthode, qui a pour bases les indications de l'histoire et surtout l'observation des sociétés contemporaines, conservera à nos publications les caractères de la précision et de la netteté.
Le bonheur des sociétés a pour fondements la stabilité et la paix. Ces deux conditions existent dans la société si elles sont acquises à la famille. Celle-ci, en effet, est l'élément complet des sociétés simples éparses et nomades, qui comprennent deux sortes de races : les sauvages, voués à la récolte des productions spontanées par la chasse , la pêche et la cueillette ; les pasteurs qui, disposant aussi de ces mêmes récoltes , exploitent principalement les steppes par l'industrie du pâturage. Au plus haut degré du bonheur que peuvent atteindre ces sociétés, les
familles sont égales et indépendantes. Elles ne peuvent s'enrichir en vendant à des étrangers le superflu de leurs récoltes. Le genre de travail qui leur est imposé est à la portée de toutes les intelligences ; en outre , l'apprentissage en est naturel, car il offre à la jeunesse Tattrait d'un exercice violent, et surtout de la lutte contre le hasard. Dans cette condition des sociétés, la souffrance est développée par les causes indiquées plus loin; mais, en général, toutes les familles sont également préservées ou envahies ; en sorte qu'il est vrai de dire : tant vaut la famille, tant vaut la société.
Il en est autrement dans les sociétés compliquées, sédentaires et agglomérées. La majorité des familles y est placée dans un état relatif d'inégalité et de dépendance. Ça et là, le travail a pour objet dominant la pêche côtière, l'exploitation des forêts et des mines ; presque partout il est exercé par trois classes prépondérantes : les agriculteurs, les manufacturiers et les commerçants. La vente des produits est un moyen permanent d'acquérir la richesse ; cette acquisition varie dans des proportions énormes selon la nature spéciale des produite, et surtout selon l'inégalité naturelle et innée des intelligences ; enfin, l'apprentissage du travail est pénible, parfois répugnant; et de là résulte encore pour les familles une cause puissante d'inégalité. Dans cette
organisation des sociétés, une élite d'hommes riches, savants ou forts, s'élève spontanément sous les régimes de liberté, en présence d'une classe composée de pauvres, d'ignorants ou de faibles ; et, comme ces intelligences d'élite sont relativement rares, les familles de la seconde classe sont en général plus nombreuses que celles de la première. On s'explique donc la cause du contraste signalé ci-dessus, dans le degré de bonheur acquis aux deux catégories de familles. On peut indiquer en peu de mots la formule de ce contraste : chez les sociétés les plus simples , le degré de bonheur est fixé invariablement par l'état uniforme de familles placées dans des conditions d'égalité et d'indépendance ; chez les sociétés les plus compliquées, ce degré varie à l'infini, selon les rapports qui existent entre des familles inégales , mais rapprochées par une dépendance réciproque.
En ce qui touche la- condition des sauvages et des pasteurs, j'ai résumé l'enseignement de la Bibliothèque dans le présent livre, sous la forme la plus sommaire qu'il m'ait été possible d'employer. J'ai signalé spécialement la simplicité extrême que présentent chez ces nomades les éléments de la Constitution essentielle, et les causes de prospérité ou de souffrance qui les distinguent. Enfin, j'ai indiqué comment plusieurs de ces peuples se sont compliqués dans l'histoire^
Constitution eesentielle. 8
254 RÉSUMÉ ET CONCLUSIOÎÎ
en traversant successivement les trois âges du travail. Je ne saurais abréger davantage ce résumé; je me contente ici d'y renvoyer le lecteur.
L'objet principal de la Bibliothèque est la guérison de la souffrance qui grandit chaque jour chez la plupart des nations compliquées. J'ai donc décrit les formes complexes que prend chez ces nations la Constitution essentielle. J'ai insisté également sur la connexion qui existe entre la violation des principaux éléments de cette constitution et l'état actuel de souffrance.
La Constitution essentielle des nations compliquées est le développement naturel du Décalogue, c'est-à-dire des dix commandements qui sont le texte fondamental de la loi suprême chez toutes les races prospères. Les quatre premiers instituent l'autorité qui réprime dans l'enfance et la jeunesse l'action du vice originel. Le père et la mère se procurent cette autorité en obéissant à deux inspirations : l'une spontanée, qui émane de leur amour inné pour les enfants et développe naturellement l'affection de ces derniers ; l'autre réfléchie , fruit de l'expérience universelle qui montre la paix de la famille liée au culte de Dieu. Enfin, ils transmettent aux générations successives la possession de la propriété et l'apprentissage du travail qui assurent le pain quotidien. Les six derniers formulent les prescriptions de la loi morale : ils interdisent Tho-
DE LA BIBLIOTHEQUE SOCIALE 2o5
micide et le mensonge, condamnent le vol et même le simple désir de la propriété d'autrui ; enfin ils règlent par Tinstitution du mariage Tappétit sensuel le plus dangereux. La pratique du Décalogue, en résumé, procure à la famille comme à la société les deux biens fondamentaux : la stabilité en assurant la subsistance ; la paix en supprimant les principales causes de conflit entre les individus, les familles et les nations. Chez les races simples et prospères, le père et la mère enseignent eux-mêmes la loi suprême à leurs enfants , en surveillent l'application et en répriment les infractions. Chez les nations compliquées, ils ne suffisent plus à Taccomplissement de ces devoirs. Trois classes de la société suppléent à rimpuissance de la plupart des parents. Les classes dirigeantes , inspirées par Tesprit de patronage, procurent les moyens de travail ou de subsistance aux familles qui en sont dépourvues. Deux corps publics, soutenus par Tesprit de paternité, veillent au service de la loi morale : les ministres de la religion enseignent la loi ; les ministres de la souveraineté en surveillent l'exécution ou punissent les attentats dont elle est l'objet. Quand ces classes font leur devoir, la société prospère. Quand elles l'oublient ou le violent, la société souffre ou dépérit : la France est maintenant tombée, avec la plupart des nations du Continent, dans cette dernière condition.
La région qui souffre le plus de cet état de choses est signalée sur Y État physique et social du globe terrestre, inséré ci -dessus à la fin du chapitre V. La réforme de cette région m'apparait depuis longtemps comme le point de départ de la réforme des deux mondes. Le règne permanent de la paix dans ce groupe est l'un des résultats dont la Revue intitulée La Réforme sociale démontrera souvent la nécessité. C'est avec Fespoir de réussir que je Tai appelé dès à présent V Union européenne des petits États K
L'obstacle qui entrave la plupart des réfor*mes est l'esprit de violence qui se substitue à l'esprit de paternité chez les gouvernants européens.
Assurément, l'homicide, qui est la manifestation extrême de violence interdite par le V» commandement, est un désordre social aussi vieux que l'humanité. Les effusions de sang n'ont guère cessé de désoler l'Europe. Les annexions forcées de territoires , qui brisent les traditions d'autonomie ou de souveraineté, ont été parfois plus sensibles aux populations. Ces dernières
* La Réforme sociale a , en effet , souvent discuté les moyens pratiques soit de réaliser l'Union européenne des petits États, soit de diminuer le danger menaçant de la guerre et les charges de la paix armée. V. surtout : La Ligue de la paix et les États- Unis d'Europe, par M. Ad. Focillon (16 mars 1888) ; De la Solution pacifique dés conflits internationaux, par M. J. Laçointa (1»^ avril 1887); L'Arbitrage international et ses récents progrès, par MM. Arthur Desjardins et Frédéric Passy, de l'Institut (1" mars 1893). — (Note de la 2« édition.)
formes de violence se sont beaucoup développées en Europe depuis le temps où la France , avec des ménagements infinis pour les libertés locales, s'annexait la Provence et la Bretagne. La recrudescence qui s'est produite dans le fléau des annexions date surtout des partages de la Pologne *. Elle se manifeste en ce moment plus que jamais par le démembrement de la Turquie.
J'ai exposé ci-dessus (V, 13) les motifs qui, dès à présent, conseillent aux nations européennes de renoncer à leurs haines et à leurs convoitises séculaires. Il conviendra souvent de développer ces motifs dans la Réforme sociale. Je les rappelle donc ici sous leur forme la plus brève.
La situation du monde social est complètement changée, depuis que Tinvention des voies ferrées a constitué Tordre de choses nommé dans le présent livre <r Vàge de la houille j. Quatre grands empires, ayant à leur portée des territoires déserts, ou bien devenus assez puissants
^ J'ai constaté dans mes voyages que la plaie ouverte par ces partages est toujours saignante. Malgré la réserve que je me suis imposée dans tous mes écrits touchant le blâme même indirect des nations étrangères, j'ai ici un puissant motif pour citer cet événement. Je le rappelle chaque jour, non pour critiquer des nations amies, mais pour signaler à mes concitoyens le danger auquel s'exposent nos partis politiques lorsqu'ils renversent par la violence le gouvernement établi , au lieu de démontrer au peuple par la sagesse de leur conduite publique et privée que l'intérêt national serait mieux garanti par le gouvernement de leur choix.
pour conquérir par la voie de mer les rivages fertiles de l'Océan, prennent, sous nos yeux, une expansion irrésistible. En fait, les autres nations européennes qui ont eu jadis la prépondérance sont réduites à la condition de petits États. Gomme je Tai démontré, elles ne peuvent désormais conserver, en toute sécurité, leur autonomie qu'en s'unissant par les liens de la confédération. Cette union doit avoir essentiellement pour objet la suppression des guerres internationales et du régime actuel de paix armée. Aux débuts de son enseignement, l'école de la paix sociale ne pouvait guère invoquer, à l'appui de cette vérité, que les prescriptions de la loi morale. Depuis deux années, elle insiste auprès des gouvernants sur la nécessité d'assurer le pain quotidien aux peuples de la future Union. Grâce aux c pyroscaphes* 3 et aux voies ferrées, la Nouvelle -Angleterre et ses confédérés organisent maintenant une concurrence manufacturière et agricole redoutable pour les producteurs européens. Déjà les riches fermiers de l'Angleterre vont par centaines acheter, à des prix infimes , des territoires fertiles que la présence des sauvages et l'absence des voies de transport rendaient précédemment inabordables*.
* J'exprime ici le vœu que ce mot, usité dans le dialecte français de la Russie, remplace la formule de «bateaux à vapeur».
* M. Rudolf Meyer, l'un des publicistes les plus perspicaces de
Une transformation aussi décisive se prépare en ce moment sous l'impulsion des Chinois, qui viennent maintenant par milliers étudier les sciences et les arts de TEurope. Ils commencent même à Topérer dans les provinces de leur patrie , qui sont cent fois plus riches en houille que les bassins carbonifères de TEurope continentale ^ Les obstacles qui ont entravé jusqu'à présent r Union européenne des petits États retardent également l'adoption des autres réformes nécessaires. Partout elles ont leur source principale, soit chez les classes dirigeantes qui n'exercent plus les devoirs du patronage , soit dans les corps publics qui ont perdu l'esprit de paternité. L'é-
l'Allemagne du Nord, a développé en novembre et décembre 1880, dans le Vaterland de Vienne , le fait que je signale , et il en induit naturellement la nécessité de la paix en Europe. M. Meyer, quoique protestant, est accueilli, grâce à ses talents, par le principal organe des catholiques autrichiens. Je fais des vœux pour que l'apaisement des discordes civiles lui permette de rentrer dans sa patrie. C'est, en effet, le pays qui exerce maintenant la prépondérance sur les États de la future Union, et qui peut défendre le plus utilement la cause de la paix. J'exprime également le désir que MM. Schaefle, de Stuttgart; Roscher, de I^ipzig; Engel et "Wagener, de Berlin , ainsi que les autres savants et économistes de l'Allemagne du Nord , nous prêtent leur concours en ce qui touche l'Union européenne des petits États.
* Les Chinois les plus perspicaces sont convaincus de l'expansion réservée à leur race dans un prochain avenir. Un juré français à l'exposition universelle de Vienne, qui fut mon collaborateur aux expositions universelles de Paris , raconte à ce sujet un fait curieux. Ayant rendu service au commissaire chinois délégué à cette exposition , il a reçu de lui un éventail sur lequel ce haut fonctionnaire recommandait à ses descendants de respecter la demeure de son ami quand ils envahiraient Paris.
360 RÉSUMÉ ET CONCLUSrON
crivain qui entreprendrait de signaler la part prise par chaque race à l'œuvre actuelle d'inertie et de corruption soulèverait des débats sans fin ; il aggraverait, au lieu de les amoindrir, les difficultés de la réforme. En pareille matière, chaque nation, après avoir fait son examen de conscience, doit dire elle-même son med culpd. C'est ainsi que, dans le chapitre V, j'ai indiqué en termes généraux les causes principales de la souffrance chez les Européens modernes, tandis que j'ai insisté sur la part de responsabilité qui retombe spécialement sur nos ancêtres et sur nous-mêmes. Je présente ici le résumé de ces détails au lecteur qui n'a pas le loisir de s'y reporter.
L'heureuse conclusion de la guerre de Cent ans (1453) fut pour la France le commencement d'une ère de réforme. La noblesse, fatiguée de la vie des camps, revint alors à ses résidences rurales , et continua , dans la paix et la vertu , les traditions de patronage qui, sous le réginne du moyen âge, se perpétuaient malgré les discordes civiles. Malheureusement, les germes de corruption semés par les guerres d'Italie^ se dé-
1 Ce contraste de vertu et de corruption est clairement indiqua dans le passage suivant de Commines : « I^ peuple (italien) nous advouait comme saincts, estimans en nous toute foy et bonté. Mais ce propos ne leur dura guères, tant par notre désordre et pillerie, et qu'aussi les ennemis preschoient le peuple en tous quartiers, nous chargeans de prendre femmes à foixîe, et l'argent, ot autres biens où nous les pouvions trouver. » (Philippe
veloppèrent à la cour fastueuse des derniers Valois (4515). Le mal, propagé par les classes dirigeantes, fut aggravé par les désordres des clercs et des gouvernants. Ce mal eut pour conséquences la réaction exercée par le protestantisme et les catastrophes amenées i^ar les guerres de religion. La prospérité reprit son cours, grâce aux édits de 4598 et de 4629, qui établirent l'esprit de paix entre les catholiques et les protestants. La révocation de ces mêmes édits, en 4685, réveilla les passions religieuses et ramena la souffrance. A partir de cette date funeste commença une ère de décadence. Elle avait été préparée, dès 4664, par le gouvernement personnel d'un souverain qui unissait la corruption des mœurs à l'esprit de tyrannie. Cette décadence s'aggrave depuis deux cent vingt années, malgré les succès transitoires obtenus par des hommes de talent et de génie. Ces hommes, en effet, entravés par les débordements du vice et de l'erreur, n'ont pu fonder aucune institution durable. Sous l'impression momentanée des catastrophes nationales , ils ont su tirer parti des forces morales qui, après la corruption des derniers Valois, avaient été restaurées en France vers 4648. C'est précisément à cette époque que l'Alsace fut réunie au territoire français.
de Gommines, Mémoires relatifs à l'histoire de France, collection Petitot; Paris, in-12, 1820; tome XHI, p. 38.)
Ces forces ont été progressivement affaiblies par la plupart des gouvernants qui se sont succédé depuis 4664. Sous le régime de la monarchie en décadence, cette œuvre de destruction s'est opérée par Tinfluence de trois faits principaux. La riche noblesse de la province, entassée, pendant un siècle, dans les combles et les entresols de Versailles, a perdu, loin de ses résidences, l'esprit de patronage qui l'unissait aux populations rurales ; elle s'est imprégnée des mauvaises mœurs qu'elle avait sous les yeux, et, à son tour, elle a corrompu les jeunes souverains et le personnel de leur parenté qui avaient été élevés sous les meilleures influences. Les dignitaires ecclésiastiques, choisis par les gouvernants dans la parenté de cette noblesse de cour, et privés depuis 4Ç85 du contrôle naturel qu'exerce partout le rapprochement de deux cultes, défaillirent peu à peu et abaissèrent le niveau de la corruption jusqu'à la riche bourgeoisie des villes. Les gouvernants enfin, guidés par les légistes, achevèrent, par l'emploi de manœuvres captieuses ^ , l'envahissement des anciennes libertés provinciales et locales.
* En 1662 Colbert , ayant augmenté sans ménagement les impôts indirects, provoqua une révolte des paysans dans le Boulonnais. Il profita de cette circonstance pour supprimer les anciennes franchises de la province. Il envoya sur les lieux le sieur de Machault , maître des requêtes , pour faire une enquête qui pût justifier cette mesure. Il lui écrivit à cette occasion : « Il est d'une très grande
La révolution de 4789 et celles qui furent la conséquence logique du <r droit de révolte s> (VI, 6) continuèrent Tœuvre de la monarchie en décadence. Elles ont en outre introduit en France des désordres sociaux que l'ancien régime avait à peine connus, ou avait oubliés depuis longtemps. Ainsi, par exemple, en renversant par la violence le gouvernement traditionnel , et en instituant par la force trois autres formes de gouvernement, elles ont ramené, en les aggravant, les luttes pour la souveraineté qui avaient désolé la France aux tristes époques de la Ligue et de la guerre de Cent ans. Les députés à l'Assemblée constituante ont poursuivi l'œuvre d'ébranlement que la monarchie avait commencée, malgré la résistance des corps constitués, en désorganisant l'ancien régime du travail, sans le remplacer par un équivalent. Ils prétendirent combler cette lacune en revendiquant pour l'État des attributions auxquelles aucun gouvernement ne saurait suffire ^ Les faux principes établis par le gou-
conséquence que vous dirigiez vos informations et procédures en sorte qu'il soit évident que Sa Majesté aura beaucoup de raisons et de justice d'exécuter cette pensée..., ce que je ne doute point que vous ne fassiez aisément, et par la qualité de la chose... et par votre adresse et la facilité que vous avez de donner aux affaires la face que l'on souhaite. » {Archives de la marine; recueil de diverses lettres, f» 31.)
* « Il ne doit pas être permis aux citoyens de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs. C'est à la nation, c'est aux officiers publics , en son nom , à fournir des travaux à ceux qui
vernement de Tinfortuné Louis XVI et par l'Assemblée constituante n'ont pas tout d'abord porté leurs fruits : pendant deux générations, la force des mœurs a conjuré l'antagonisme social, conséquence naturelle de la séparation des intérêts qui unissaient autrefois le maître au serviteur. J'ai constaté personnellement, à plusieurs symptômes, qu'avant 4830 la paix continuait à régner, même dans les grands ateliers parisiens*. L'antagonisme s'est manifesté à la révolution de 1848, et, depuis lors, il s'est constamment développé. L'événement le plus funeste de la révolution a été la destruction de l'autorité paternelle, c'est-à-dire de la force sociale qui pourvoit aux deux besoins essentiels de l'humanité. Ce désordre a eu pour origine la loi du 7 mars 1793, qui a prescrit le partage forcé des héritages. Il a été encore aggravé par des dispositions ultérieures. Chaque jour, la possession du pain quotidien est compromise parce que le père n'a plus le pouvoir de transmettre intégralement le foyer domestique et les instruments de travail acquis aux générations précédentes. La pratique
en ont besoin, et des secours aux infirmes. » (Réponse de Le Chapelier, député, faite au nom de l'Assemblée constituante, le 14 juin 1791, à une députation des ouvriers de Paris.)
1 Ainsi , par exemple , a la fête de la lumière i» se perpétuait ; le jour d'automne où commençait l'éclairage de l'atelier, le maître réunissait, dans un dîner, tous ses ouvriers à sa propre famille; les femmes et les filles étaient invitées au bal qui suivait ce dîner.
de la loi morale offre encore plus de défail^ lances, parce que ramoindrissement de l'autorité paternelle diminue la piété filiale, c'est-à-dire le premier principe d'une bonne éducation. Par ces deux motifs, la famille est devenue impuissante au point de ne plus remplir, même dans la vie privée, ses fonctions traditionnelles. C'est ainsi qu'a été amené, par la force impérieuse des choses, le développement exagéré des corporations religieuses qui suppléent aujourd'hui à cette impuissance ^
En résumé, la souffrance actuelle de notre pays est la conséquence des attentats accumulés contre la Constitution essentielle par les vices et les erreurs de l'ancien régime en décadence et par les violences de la révolution. La réforme consiste à rendre à la nation la paix dont elle jouissait aux bonnes époques de son passé, à savoir, quand les institutions et les mœurs donnaient satisfaction aux deux besoins essentiels ; quand toutes les classes étaient unies par l'attachement aux bonnes coutumes de la souveraineté.
Quant à la réforme qui mettra fin aux luttes soulevées par le choix de la forme de gouvernement, elle n'est pas plus avancée que la précédente. Les maux déchaînés par ce genre spécial
4 Voir la Réforme sociale, 7» édition, chapitre 46, §§ XH, XHI et XIV.
de souffrance ont même un caractère aigu que n'offrent pas au même degré les atteintes portées à la satisfaction des deux besoins essentiels. Un contraste presque absolu existe, à cet égard, entre la France et les autres nations. Ainsi, par exemple, l'Angleterre et la Suède, après avoir cruellement souffert, depuis le xyip siècle, par la violation de la Constitution essentielle, ont réussi de nos jours à retrouver la paix sociale. Ce contraste s'explique naturellement : il est dû à l'opposition que l'histoire signale dans la conduite tenue par les classes dirigeantes et les gouvernants. Chez les Anglais et les Suédois, les deux classes ont été inspirées par l'esprit de conciliation. Après des luttes acharnées, elles sont enfin tombées d'accord sur la distinction qu'il fallait établir entre les « principes » et les « coutumes ï> de la Constitution essentielle (III, 6 et 9). Elles ont appliqué cet esprit de paix à toutes les questions qui engendraient successivement la discorde.
En France, c'est l'esprit opposé qui a définitivement prévalu. En effet, au commencement du xviie siècle, l'opinion publique était divisée sur deux points principaux : il y avait alors à résoudre la question religieuse et la question politique. La première, grâce à l'accord des classes dirigeantes et des gouvernants, manifesté par l'édit de 1629, reçut une solution qui excita
radmiration de l'Europe, et qui s'accrédite aujourd'hui de plus en plus. Cette solution impliquait le changement de la coutume européenne qui jusque-là avait été fondée sur l'unité de croyance. La seconde question, au contraire, loin d'être résolue par l'esprit de paix, fut compromise par la violence qui , divisant les classes dirigeantes et les gouvernants, éclata à l'époque de la Fronde. Les coutumes de la souveraineté furent, en apparence, maintenues comme au temps des derniers Valois; en fait, elles furent profondément modifiées avec le temps, sans le concours contradictoire des classes dirigeantes, c'est-àdire dans un sens contraire aux libertés traditionnelles de la nation , par les mesures violentes et les manœuvres captieuses des gouvernants.
Depuis l'époque de la Fronde, l'abîme s'est constamment creusé entre la nation et le principe de la souveraineté; le mal s'est surtout manifesté, comme on le voit aujourd'hui plus que jamais, par la perte du respect qui est indispensable à la pratique de ce principe sous toutes les formes de gouvernement. J'ai dit dans la Bibliothèque, j'ai redit sommairement dans le chapitre V du présent livre, et enfin je viens de résumer dans cette conclusion, les causes qui, aggravant sans relâche les discordes politiques de la Fronde, ont créé « la question sociale ». Celle-ci n'a pu être résohift ni même abordée de 1871 à 1873, parce
que l'esprit de conciliation continue à faire défaut aux classes dirigeantes comme aux gouvernants. Telle a été dans le passé l'impuissance de mes concitoyens à chercher, d'un commun accord, les modifications qu'il fallait apporter aux coutumes de la souveraineté. Quant à l'avenir, la réforme dépend d'une alternative qui reste douteuse. Les quatre partis politiques qui se perpétuent , chez les classes dirigeantes comme chez les gouvernants, persévéreront -ils dans l'aveuglement qu'ils montrent depuis 1871 , malgré les dernières catastrophes nationales ? Cesseront-ils, au contraire, de se diviser sur les coutumes de la souveraineté, et se décideront-ils enfin à résoudre en commun l'ensemble de la question sociale, qui amènerait parmi eux un commencement d'union? Prévoyant l'obstacle contre lequel ces partis se sont heurtés, j'avais mis à leur disposition un terrain neutre, celui de notre école, où ils pouvaient s'inspirer de l'esprit de paix. Quelques sages de chaque parti ont profité de l'accueil qui leur a été fait sur ce terrain pour échanger, avec les membres de l'école, une correspondance qui tendait à la conciliation et qui a été en partie publiée dans la Bibliothèque sociale *. Ces moyens de conciliation restent acquis aux hommes de paix.
' Correspondance des Unions, surtout les n»' 1, 2, 4 et 5.
Le présent livre est le résultat de Tenquéte que je poursuis depuis un demi-siècle, avec le concours de mes amis, sur la France, TEurope et Foccident de TAsie. J'ose espérer que cette publication n'éveillera, chez les nations étrangères, aucune susceptibilité nationale, et qu'elle sera partout considérée comme une œuvre de paix. Au début de mes travaux, à l'époque où éclata la révolution de 1830, j'ai été surtout inspiré par le désir de conjurer le retour des effusions de sang. Toutefois je ne tardai pas à comprendre qu'au fond, les institutions nécessaires à la paix de mon pays étaient liées intimement à celles qui en étendraient le bienfait aux autres États européens. Je me confirmai dans cette opinion en la voyant partagée par cette classe spéciale de sages qui se préoccupe en tous lieux de satisfaire les deux besoins essentiels dç l'humanité, et que j'ai appelés « les Autorités sociales 3>, avant de savoir que Platon les avait découverts, il y a vingt -trois siècles, et les avait décrits en les nommant c les hommes divins 3>.
Cette communauté d'opinions m'a tout d'abord attiré vers ces hommes qui sont partout signalés aux voyageurs par l'affection et le respect des populations environnantes. J'ai trouvé parmi eux le meilleur encouragement pour persévérer dans (les études difficiles, les guides les plus sûrs
pour choisir les sujets de mes observations, et enfin de solides amitiés que je place au premier rang parmi les récompenses de mes travaux. Cependant les Autorités sociales, absorbées dans la pratique d'un art usuel, peu disposées à enseigner autrement que par cette pratique même les devoirs imposés aux classes dirigeantes, étrangères d'ailleurs aux agitations politiques de notre époque, ne sont guère en mesure de contribuer aujourd'hui aux réformes que réclame la souffrance actuelle de TEurope. J'ose donc faire appel aux savants et aux écrivains de la France et de l'étranger qui ne subordonnent point à une idée préconçue la conception de ces réformes. Je leur en signale ici les deux conditions préalables : comme but, TUnion européenne des petits États ; comme moyen de ralliement à cette œuvre commune, l'enseignement de la « Constitution essentielle >. Quant au plan à suivre pour cet enseignement, il doit ranger en deux groupes distincts les éléments de la constitution : d'un côté , les principes qui restent permanents chez toutes les races prospères ; de l'autre, les coutumes qui varient, chez les nations compliquées et progressives, selon l'état des mœurs, la nature des lieux et du climat, l'abondance relative du sol disponible, l'emploi attribué au territoire par le régime du travail et des transports.
LA BIBUOTHÈQUE SOCIALE