LA CROATIE ET FIÜME
même abandonnés à] la Croatie, mais on décida en même temps que ces trois comitats ne cesseraient pas d’envoyer dorénavant leurs représentants à la diète hongroise, comme cela se faisait jadis, manière de voir que les auteurs de la loi de 1848 adoptèrent également. Dans le compromis de 1868, on abandonna ce territoire à la Croatie, et maintenant on le considère comme lui appartenant. Quant aux Confins militaires, leur suppression en principe date aussi de 1848.
Fdle a été réalisée dans l’ère constitutionnelle qui, après avoir repris les Confins à radministration militaire les a incorporés soit à la Hongrie, soit à la Croatie. Le long et fatigant travail de leur réoi’ganisation civile et de leur incorporation n’a été définiti vement terminé qu’en 1886.
On rencontre également dans les affaires de Fiume l’attachement opiniâtre à toutes les formes traditionnelles du développement, au point de vue du droit (1). Le représentant du gouvernement y [)orte le titre de gouverneur, dès l’origine, et il siège à la Chambre haute. On doit chercher la raison naturelle de cette particularité dans les conditions spéciales de ce port de mer, pour le développement ducjuel on a féüt toujours beaucoup de sacrifices. De là l’an-
(1) D’après le pretiiier ténioignage historique irrécusaltle, on trouve cette ville d’al)Ord dans les uiains des Fivangepani, offerte en donation aux rois de Hongrie. Les conquêtes de Louis le Grand comprenaient en Dalinatie les territoires du Qiiarnero et conséqneiinncnt Fiume aussi. La mise en gage de certains droits fiscaux de la ville à la chambre des archiducs d’Autriche a Gratz a ci'éé des relations suivies entre Fiume et la Styric, mais qui n avaient aucun caractère de l’appartenance. Ce fut enfin Marie- rhérese qui attribua hiume a la Hongrie en 1779, en l’incorporant comme « se|)aratuin corpus legni ndnexum ”. Lette expression, ne veut pas dire autre chose que, conune il y a une solution de continuité territoriale entre Fiume et la Hongrie, c’est en territoire séparé qu on 1 annexe à cette dernière. Si l’on considère que pour arriver de la frontière hongroise a Fiume on doit passer par le territoire croate, on comprend parfaitement que, dans l’espèce, le mot i< separaturn » ne veut pas dire « indépendant >i , m.ais simplement i‘ séparé » ou, pour mieux dire, on veut désigner l iume comme une ville territorialement et non pas politiquement et administrativement séparée de la nicre patrie. C’est donc à tort que l’expression citée a été interprétée dans le sens de l indépendance politique de Fiume!
tonoinie étendue accordée à la municipalité. D’après le U Statut « octroyé par le ministère Andra ssy, il est même prescrit de consulter les représentants de la ville s’il s’agit de l’application des lois. L’essai de se créer un véritable droit do « veto » , en se basant sur cette prescription, n’a pas réussi. D’ailleurs, le retour à un particularisme si contraire à l’organisation de l’Etat moderne serait tout simplement monstrueux.
LES nationalités.
G étaient, pour la plupart, des tribus slaves et bulg^ares qui vivaient sur le sol de T antique Pannonie au moment de Tarrivée d’Arpad. Elles eurent pour souverains des princes qui [se faisaient la guerre presque sans interruption et ne pouvaient opposer, par conséquent, aucune résistance sérieuse aux attaques véhémentes des Magyars. La prise de possession du pays par ces derniers apparaît comme une période de transition pour préparer, parrétablissement d’un l'itat unifié, des jours meilleurs à ce pays noyé dans le sang et désolé. Les populations de ces principautés minuscules, impropres à se civiliser, se soumirent dociles à la domination des conquérants et s’en laissèrent complètement absorber après la disparition de quelques générations.
Il n’y a cpie des mots empruntés à la terminologie du régime féodal et conservés dans la langue magyare qui attestent l’existence de ces peuples, fondus et martelés dans cette « officina gentiiim , dans cette fusion des peuples appelée la Pannonie. Les sujets grand’moraviens de SwatopUik se sont également dissous dans le magyarisme.
Les Slovaques habitant actuellement le nord de la Hongrie sont, d’après les dernières recliercbes, des étrangers
bien plus récemment arrivés! Ils ne se sont fixés en Hongrie qu’au temps des guerres des Hussites.
D’autres essaims de peuples du premier temps des Arpad, tels que Cumans, Petsclienegs, Ismaélites et Tartares, étaient aussi impuissants à sauvegarder leur individualité, et il n’y a que certains indices conservés jusqu’à présent dans quelques contrées du pays qui décèlent la présence d’espèces étrangères abâtardies, disparues dans les flots envahisseurs du magyarisme.
C’est un tout autre aspect que prend la situation des arrivants d’une période ultérieure. La plus grande influence était celle exercée par la colonisation des Allemands.
Le rôle que les chevaliers et les ecclésiastiques venant de rOstmark jouaient à la cour de saint Étienne était d’une importance capitale. Les gens de la suite de la femme bavaroise du roi-apôtre, ainsi que ceux de leur arrière-garde, tels que Huât et Pâzmân, Vencelin de Wasserbourg, fournissaient les champions les plus valeureux pour sa politique réformatrice. Un grand nombre de familles appartenant à la meilleure noblesse de la Hongrie, telles que les Pàlffy,les Niczky, les Sztàray, les Batthyànyi, les Forgach, les Kubinyi, les üjhelyi, font remonter leur généalogie à ces chevaliers immigrés, c nobilibus advenis « . L’histoire démontre assez clairement sur tons les points de l’Europe que le sentiment national et la conscience politique se développent alors tout à fait indépendamment du croisement ethnique. Tous les peuples de l’Europe entrent dans une puissante fermentation dès le commencement; elle entremêle et jette sens dessus dessous toutes les races, à telle enseigne qu’il n y a pas une grande nation politique qui ne soit l’amalgame des éléments ethniques les plus hétéroclites.
Les hôtes allemands, « hospites », apparaissent au début de la royauté hongroise comme les principaux agents de la
LES NATIONALITÉS
grande transformation de l’État. Aussi les chroniqueurs appellent-ils certes avec une certaine exagération — la résistance des nationaux réactionnaires contre les tendances réformatrices d’Étienne ; la guerre entre Allemands et Ma^ gyars (« seditio maxima inter Theutonicos et Hungaros «). Le gi and roi reconnut dans les changements qu’il accomphssait, à l’aide des chevaliers allemands, le salut de sa race dans l’avenir. Le fameux passage, dans ses conseils adressés à son fils : « Unius linguæ reguum imbecille et fragile est n a d autre sens, d après les prémisses, que démontrer la nécessité des garanties de développement dont a besoin un État guerrier presque nomade encore et qu’il trouve dans son rapprochement avec la civilisation de l’Occident. L’application littérale de cette proposition parénétique sur la situation actuelle serait en contradiction flagrante avec la maxime politique moderne reconnue juste : que l’unité de la langue est d’un secours considérable pour la formation de tout État unifié.
Ce qu’a fourni le modèle germano-chrétien au royaume nouvellement foiidé y apparaissait dans une transformation nationale.
Mais il y eut un surcroît de résistance considérable dans le pays quand l’empereur Henri III voulut exploiter ces relations purement religieuses et intellectuelles au profit d un asservissement politique. Pierre, le successeur d Étienne, prêt à devenir le vassal de 1 empereur d Allemagne , fut chassé, et un essai visant radjonction de la Hongrie à 1 Allemagne ne peut jamais être couronné de succès. Par contre, l’impressionnabilité pour toute impulsion civilisatrice venant de l’Occident subsistait toujours intacte. Cette influence n’est contre-balancée que par la préoccupation jalouse qu inspire la tutelle politique dont on est menacé du côté des frontières allemandes.
la constitution HONGUOISE.
V accueil empressé accordé aux Allemands est inséparablement lié à l’aversion insurmontable que l’on ressent à l’égard de l’intervention de i empire romano-germanujue : tel est le trait typique de la vie publique hongroise pendant plusieurs siècles. Parmi les raisons qu’Éüenne Zapolya indique en patronnant la candidature au trône de WLidislas II contre celle de l’empereur Maximilien, il souligne la haine innée que les Allemands et les Hongrois éprouvent les uns pour les autres et la crainte d’un gouvernement tyrannique. Et cette préoccupation naturelle et honorable de Zapolya au sujet de la candidature de l’empereur Maximilieu était en quelque sorte assez justifiée ; car l’absolutisme n’arrivait jamais sans avoir pour compagne la germanisation, qui certainement n’a rien de commun avec le génie si éclatant du peuple allemand.
Ce furent les immigrés affluant dans le pays en flots intarissables pendant huit cents ans qui y représentèrent dignement le germanisme, auquel il doit incontestablement beaucoup en fait de culture intellectuelle, d’industrie et de eommerce.
Attirer des colons des pays rbénaiis (Flandrenses), du midi de l Allemagne (Teutones), du centre et du nord (Saxones) fut le but constant depuis Géza II (de 1142 à 1161), dans le douzième siècle, jusqu’à François I" (de 1792 à 1835), s’il s’agissait de faire de la politique visant la prospérité et le repeuplement. On dota les mineurs et les industriels de franchises se rapportant aux tribunaux, à l’élection de la municipalité et du clergé. Ils étaient immédiatement sous la juridiction du roi; aussi le pays des Saxons de la Transylvanie s’appelle-t-il Sol royal » , et on leur assura des immunités en fait de contributions et de droits. C’étaient des Allemands qui formaient le noyau de la population des villes, et ils défendaient les droits des corporations et des
les jSATIONALITÉS.
municipalités contre la noblesse et les autres nationalités avec une telle opiniâtreté que les statuts de la ville de Korpona (Karppen), de Selmeczbânya (Schemnitz), de Lôcse (Leutscbau) ont, par exemple, expressément interdit aux non-Allemands de briguer les emplois municipaux ou Tadmission aux corporations. Mais les privilèges accordés aux immigrants allemands ne furent nulle part aussi importants que sur le territoire des Saxons.
Les nobles n’obtinrent la permission d’acquérir des maisons dans les villes libres que par une loi datant de 1545. Pour forcer l’étroitesse d’esprit de la petite bourgeoisie, on fit paraître en 1562 une ordonnance prescrivant d’alterner entre Magyars, Allemands, Tchèques et Slovaques l’élection pour les emplois municipaux.
Et ce n’est qu’en 1790 que l’on put faire disparaître les effets de la prohibition qui frappait les Magyars, les Sicuies et les Roumains désireux d’aequérir des biens-fonds ou l’indigénat dans le pays des Saxons, et que l’on avait décrétée pour garantir la conservation de la nationalité de ces der-
niers.
La représentation constitutionnelle des Saxons transylvaniens formait VUniversité nationale, c est-à-dire 1 univer-
salité des Saxons habitant les sept sièges différents et les deux districts, et qui exerçaient dans cette assemblée un droit de législation conforme à l’esprit de statuts et qu on avait même investis d’une juridiction ayant quelque étendue. Si cette création spéciale issue des mœurs politiques des douzième et treizième siècles est maintenant abolie, on ne doit en rendre responsable que la marche naturelle du développement. L’existence d’un territoire constituant en quelcpe sorte un État dans l’État est tout à fait incompatible avec l’esprit du droit public moderne. L égalité devant la loi implique pour les citoyens tous les droits que
LA CO.NSTITUTION HONGKOISE.
ron ne conserve plus sous la forme tombée en désuétude des privilèges. La disparition de ce vestige de la féodalité, de cette situation indépendante du sol saxon, admettant la possibilité d’ignorer l’administration et la justice centrales, était donc une nécessité inéluctable. L’article XII de la loi de 1876 abrogea le droit statutaire et administratif de TUniversité nationale. léancienne unité du « Sol royal « dut se laisser remplacer par une division nouvelle, plus apte à satisfaire aux exigences des services administratifs. Ayant à sa disposition des biens eonsidérables, l’ Université nationale est maintenant plutôt une institution destinée à favoriser le développement intellectuel et moral des Saxons.
Tout à fait l’opposé de l’élément allemand civilisateur, au treizième siècle apparaît sur le versant nord des Garpatlies transylvaniens, chassé de la péninsule balcanique, un peuple pasteur inhospitalier, le peuple roumain, pour la civilisation rudimentaire duquel la Transylvanie servait de berceau.
L’organisation politique autonome du pays d’au delà du Kiràlyhâgo » (l’Echelle du roi), comme on nomme aussi la Transylvanie, ferma aux Roumains tout accès aux emplois publics, avec la mesquinerie qui caractérise les époques vouées au règne des privilèges. Il n’y avait que les Magyars, les Sicules — fraction de la race magyare — et les Saxons qui étaient appelés à figurer dans les rangs des États, et on n’admettait pas non plus la confession orthodoxe des Roumains parmi les religions reconnues, ou, pour mieux dire, reçues. Pour améliorer son sort, ce peuple opprimé tenta de longs efforts soit en vue de son union avec l’Église latine, soit en s’abritant derrière 1 Eglise privilégiée des Serbes, également orthodoxes.
De cette tendance de l’affranchissement se développa peu à peu un courant national impétueux qui visait l’union de
LES NATIONALITÉS
tous les éléments roumains de la Transylvanie, de la Hongrie, de la Biikovine, de la Moldavie et de la Valachie. Mais avant toute cliose on demanda le divorce de l’union avec le patriarcat serbe de Rarlécza, que l’on avait jadis tant désirée et qm paraissait être maintenant une charge pesante. La proclamation de rêgalité au point de vue des droits publics, quelque importante que fût cette conquête pour les Tlonmains dans la détresse politique languissaiite ne produisit pas une impression profonde. Les tendances nationales pnotiscient les esprits. Partant de la, on combattit l iiniou de la Transylvanie et de la Hongrie avec la dernière violence (I). Si l’année 1848 leur apportait l’égalité politique, dont ils n’ont jamais joui du temps du règne des l.^tats, les Roumains ne se montraient pas moins mécontents, car niain-
(l'i La Transylvanie n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir historirpic et n’e.visli plus nulloincnt dans le sens administratif, depuis qu’à l’oeoasiou de la réorji.inisation des eomilals on a mis de côté la li.jjnc frontière liistoricpic .séparant la Hongrie et la 'transvlvanic jiour satisfaire à des considérations ulilitaires, et que le territoire des enmitats transylvaniens se trouve eompléteinent fondu a\ee eclui des comitats hongrois. La Transylvanie du temps des Arpiid disparaissait tout, à fait dans i’uiiito de l’Etat, avec cette particularité cependant ((u’étant une province froutièi-e clic avait pour gouvornenr un vayvodc et que la hase de son adminlstrati(;ii reposait sui- la .sépaiation de la population en lroi.s nationalités ; en Magvars, en Sicides et eu Savons.
I.a séparation de la Transylvanie ne commence qu’avec Zapolya; une suite de princes indépendants lui succède |)eodaut l’époque turque, tels que Jhuhory, Eethlcn, Tiakoczv et iinalement Apaffy, qui clôt la série des souverains transylvaniens. Après l'expulsion des '.furcs, la 'Lansylvanie retourna à la Hongrie en verlu des droits de la e.oui’onne de saint Etienne (1690). A \ ienne on fav orisa cependant visilaleiuent la séparation du pays; on y créa un gouvernement (guhernium) spècial, un v installa nue chancellerie, Lendauces s’accordant pariaitemeiit avec les effort-s tentés par les Saxons, si jaloux de leurs prorogatives. ISous 31aric- Tli*érèsc, la Tra nsylvanie, devient un grand-duché sans que ce titre change en quoique ce soit sa situation politique. L^n courant d opinion propice a ! union s’étant foiiiié eu Hongrie, les cercles liberaux et nalionaux de la Iiansylv^anie s \ associent avec enthousiasme, et la proclamation de 1 union est un des premici» faits f|ui ouvrent te clieniin du progrès. Vlais cc n est qu apres 1 époque trouble de l’aiisolutiéme que l’on peut réaliser l’union en lionne et duc forme. L article XLIII de la'loi de 1868 indique les dispo.sitions à prendre en vue de la mise en œuvre de celte union. La division du territoire d’apres la nationalité de scs habitants a fait idaec à une réorganisation qui, au lieu de Hagoruer le parlicularisme local, le combat plutôt. Comme restes du tenqis de la séparation de la
tenant ils exigeaient raccomplissement de leurs aspirations nationales. Ils se déclarèrent contre runion en vertu de laquelle on avait supprimé la diète de Kolozsvar (Klansenburg), et les députés transylvaniens devaient dorénavant siéger dans le parlement hongrois à Budapest. Or à Kolozsvar les Boumains auraient une position prédominante grâce à leur supériorité numérique, tandis qu’au parlement hongrois, en face de la totalité des députés, elle est
naturellement beaucoup moins avantageuse pour eux. Aussi se déclarèrent-ils pour le principe de la passivité, que l’on ne met à vrai dire nullement en pratique, car les circonscriptions roumaines ont toujours leurs représentants, tandis que les électeurs roumains n’obéissent pas au mot d’ordre donné et ne s’abstiennent presque pas.
Ce fut le danger turc qui refoula les Serbes sur le territoire hongrois au quinzième siècle. Nombre de leurs familles s’y étaient déjà réfugiées immédiatement après la bataille de Kossovo, et on les établit dans les environs de Munkàcs, de Pécs et dans le midi de la Hongrie. Après le soulèvement avorté des rajahs exaspérés de la Bosnie, de la Roumélie et
Transylvanie, ü y a quelques dérogations à la justice qui sc sont maintenues encore, que les travaux de la législation moderne vont bientôt faire disparaître. Dans les années 1850 à 1860, on étendit les lois autrichiennes à la Hongrie et à la Transylvanie ; elles furent en grande partie abrogées en 1861 par une conférence de légistes présidée par le « Judex curiæ ». Mais comme la Transylvanie n’était pas alors unifiée avec la mère-patrie, ces abrogations ne concernaient que cette dernière. C’est ainsi que l’on rencontre encore en Transylvanie quelques vestiges du code civil autrichien, de la loi autrichienne sur la presse, en tant qu’ils n’ont pas été remplacés par des lois hongroises ultérieures. On substituera à quelques parties ainsi conservées du code criminel autrichien la procédure criminelle nouvellement entrée en vigueur. Il suffit de faire allusion à ces anomalies en expliquant leur origine historique pour comprendre combien on a tort de les faire figurer dans les controverses politiques, où on les cite comme si la Hongrie avait intérêt à les conserver et comme si elle tenait à ce que la Transylvanie et ses nationalités restent sous la tyrannie des lois de l’absolutisme. L abolition complété de ces vestiges maintenant insignifiants d’une époque troublée ne peut plus être qu’une question de temps, et certes les derniers souvenirs de 1 absolutisme ne tarderont pas à disparaître tout à fait de la Transylvanie.
LES NATIONALITÉS
<le i Herzégovine, que les armées impériales devaient soutenir en 1 089 Fimmigration devenait encore plus considérable. Léopold I se crut moralement engagé à donner un asile secourable aux réfugiés — en tout quarante mille familles — qui avaient subrepticement quitté leurs fovers, sous la conduite du patriarche Arsène Csernovics, pour fuir le courroux des Turcs.
Mais il semble que leur établissement ne soit pas considéré comme définitif, car on lit dans les lettres patentes du 20 août 1.091 : « Dans le cas où les vieilles résidences du peuple serbe seraient reconquises, il faudrait Fy reconduire et le réinstaller dans ses habitations et biens anciens. « Les Serbes obtinrent par le privilège de 1090, sous leur patriarche, une autonomie complète; on leur accorda même une juridiction séculière aussi. Et comme c’est aux lettres patentes impériales que les Serbes sont redevables de leur position politique exceptionnelle, comme aussi la conduite de cette immigration a beaucoup prêté aux plaintes des habitants autochtones du pays, ils se sont mis en liostilité avec les autorités locales et Fadministratiori hongroise en général, à Fégard desquelles ils se sont prévalus de leurs exemptions.
Démesurément développée par des empiétements et devenue conséquemment anticonstitutionnelle, cette situation extraordinaire lut plus d’une fois attaquée aux diètes. Les Serbes en éprouvèrent un ressentiment par principe contre la source de ces attaques, la constitution. La satisfaction qu’on leur accorda par la réception de FEglise grecque non unie (article XXVII de la loi de 1790 et 91) ne les contenta pas, comme ne tenant pas compte de leur nationalité. Clients et protégés des autorités militaires impériales, ils servirent les tendances absolutistes dans les luttes constitutionnelles, aussi bien au temps de Râkoczy qu’à l’époque
des démêlés constitutionnels sous Léopold IL Conscients de leur situation privilégiée, ils ne tardèrent pas à avoir la prétention qu’oii leur cédât un territoire spécial, avec une administration nationale indépendante.
Ce courant issu d'instincts si divers parmi les nationalités ne pouvait aboutir, en Ho ngrie, qu’au fédéralisme. Or les lois de 1848 étaient absolument contraires à toute tendance visant ce but. Elles plaçaient l’Etat sur le terrain du parlementarisme moderne, en corrélation avec la centralisation des principaux ressorts de radministration et avec Tunité des principes administratifs excluant la rétrogradation au point de vue de l’individualité historico-politiqne des nationalités.
Et cejjendànt cette idée de la désagrégation, da fractionnement, si contraire à la conception cfue l'on doit avoir de VÈtat moderne, les nationalités la portèrent aux nues.
Après la fin de la guerre constitutionnelle, on entreprit la réalisation des tendances centrifuges sur tous les points. Il n’y a que la race valeureuse des Ruthènes, si justement estimée pour sou antique fidélité à la patrie, n’ayant jamais cherché une situation privilégiée exceptionnelle, qui s’est tenue éloignée des courses au clocher, des aspirations et des ambitions nationales.
Une députation de Slovaques se présenta à la cour au mois de septembre 1849, pendant son séjour à Olmütz, pour y demander la création d’une Slovaquie spéciale. On crut suffisamment abonder dans ce sens, sous le régime du baron Bach, en abandonnant à la prépondérance de l’élément slovaque deux districts nouvellement formés de la Hongrie. Une satisfaction plus complète a été accordée aux Serbes par l adjonction du Banal de Jémès à la Vaj'vodine, érigée pour les Serbes en une seule province indépendante, selon les dispositions des lettres patentes de 1849. On supprima
LES NATIONALITÉS, I33
également 1 union de la Hongrie et de la Transylvanie. Ne tenant nul compte des droits sept fois séculaires de la couronne de saint Etienne, on en détacha la Croatie, la dotant aussi de 1 indépendance. Mais le principe fondamental de 1 Etat est en contradiction flagrante avec une politi(jue pareille, qui ne peut engendrer que rémiettemeiit du territoire. I.ja création de ces différents territoires nationaux ne pouvait donc être qu’une simple formule d’étiquette.
En réalité, c’était la centralisation la plus inflexible qui régnait, et encore ayant pour sceptre le knout de l’absolutisme. L’autonomie des provinces, aussitôt que les nationalités voulaient s’en servir, devenait une chimère insaisissable !
Il n’est pas resté longtemps un secret pour lesdites races qu’on ne leur avait accordé que la teinte extérieure de l’indépendance, c|ue le chef national du territoire, le vayvode, par exemple, n’était en somme qu’un agent dépourvu d’initiative et humble du système du baron Bach. Aussi le désenchantement était-il général. Ce furent les Croates qui donnèrent le plus librement cours à leur mécontentement. Ils se refusèrent péremptoirement à reconnaître la constitution autrichienne du mois de mars 1849, comme ils opposèrent la résistance la plus violente au diplôme d’octobre et aux lettres patentes de février.
Ils ne se souciaient nullement d’échanger leur indépendance de la Hongrie parlementaire contre la servitude sous rabsolutismc autrichien, et ils soutenaient que la constitution autrichienne du mois de mars ne respectait pas le droit historique et qu’elle était placée sur le terrain de la révolution. Car, si l’on se place, au point de vue historique, la Croatie devrait former le noyau d’un Etat slave méridional comprenant non seulement la Dalmatie, mais aussi diverses parties de la Hongrie, del Autriche, notamment laSt^iie et la Carniole, — ainsi que la Bosnie et 1 Ilcizegovine en-
LA CONSTITUTION HONGHOISL.
tières. C’était donc à la fois nier le droit historique, puisqu’on dissolvait l’union sept fois séculaire qui reliait la Croatie à la couronne de saint Étienne, et le proclamer ensuite d’im autre côté pour pouvoir élever des prétentions au sujet de la Dalmatie, conquise jadis par les rois de Hongrie et ayant fait partie à plusieurs reprises de leurs possessions.
Après avoir été antimagyare, l’opinion publique croate se retourna alors contre le régime à l’ordre du jour en Autriche, et comme elle n’y trouva aucune satisfaction, elle tenta rapprochement avec les tendances panslavistcs, à ce moment très répandue dans la péninsule balcanique. L’illyrisrae croate, dont on s’était servi comme d’un bélier contre la Hongrie, se transforma logiquement en tendances séparatistes dont les plans chimériques, ayant pour but son élévation à l’état de grande puissance, escomptaient forcément la disparition de la monarchie habsbourgeoise. Il est très intéressant de savoir que ce fut de ce chef que l’on accusa, pendant le plein épanouissement du régime croate, Louis Gaj, le champion le plus déterminé de rillyrisme, l’ancien protégé de Metternich !
Tels étaient les fruits, mûris par la politique basée sur les entités nationales historiques, — de la politique qui prétendait satisfaire à toutes les velléités des nationalités. Partout le mécontentement, partout la déception!
Ce n’est qu’à l’école de la misère de l’absolutisme que l’on a compris la valeur de la protection dont on jouissait sous l’égide de la constitution hongroise, tant honnie et si dédaigneusement repoussée.
A quel point ne s’effondrèrent-elles pas alors dans la réalité ces splendeurs des illusions nationalistes, ces organisations de territoires nationaux !
Si le parlementarisme hongrois exigeait une certaine limitation de l’autonomie, ainsi que son accord avec le
LES nationalités. 135
principe de ]a responsabilité ministérielle, l’absolutisme était incapable de supporter le moindre indice de l’indépendance.
Car, en léalité, on poussa jusqu’à rincommensurable les aspirations de chaque embryon de peuple à l’aide de Fimpulsion une fois donnée par la camarilla. iSi les Croates poursuivirent le fantôme d une Grande-Slavie méridionale, ce fut 1 utopie daco-roumaine que les Roumains écrivirent sur leurs drapeaux. Or il n y a pas un de ces rêves maladifs qui ne heurte 1 autre de front; il n y a pas un pouce de terrain de la monarchie — et par contre-coup des pays limitrophes non plus — au sujet duquel les publicistes partiaux d’une nationalité quelconque avide d’expansion, ne puissent fournir des titres de propriété historiques et soi-disant irréfutables !
On reprocha aux lois hongroises de 1848 leurs tendances à tout centraliser. Sous le régime de Bach, accordé aux nationalités en récompense des services rendus dans la lutte contre la constitution hongroise, on eut roccasion de sentir le fléau de la centralisation bureaucratique véritable et non sophistiquée. Ni les Saxons ni les Roumains ne se louaient d’avoir été délivrés de la « tyrannie hongroise », du « régime du ministère hongrois ». Et les agents de Bach ne cessèrent pas cepeudant de se plaindre de n avoir pas pu appliquer encore leur système avec la rigueur voulue.
Pour compléter le sabbat, des contestations d’une nature moins abstraites s ajoutèrent à la lutte spéculative qui avait éclaté à propos des territoires. Les Serbes orthodoxes baissaient mortellement les Croates catholiques ; ils voyaient un danger pour leur Eglise dans cette Grande-Slavie méridionale future, puisqu’ils avaient à souffrir dès maintenant des empiétements des Groates.
Il y eut aussi désaccord public entre les Roumains et les Serbes. Les premiers obtinrent finalement leur séparation du
patriarcat serbe, et on leur accorda 1 ctablissemeni d une Église nationale sons le métropolite de Nagy-Szeben (Tlarmanstadt) dans Farticle IX de la loi de 1808. Ce (jiii imprimait aux territoires nationaux le cacliet de Fartificiel et de Tarbitraire, c’était la supposition bénévole de croire rju’il
trouvait là, sur des espaces limités, des nationalités compactes qui les habiteraient sans aucune solution de continuité, chose presque impossible à rencontrer dans la population bigarrée de la Hongrie. Ce fut rautoiiomie politique de la vayvodine serbe et du banat de Téniès qui fournit le plus piteux exemple de ces assemblages forcés; les Serbes prédominants, au nombre de sept cent mille, s’y trouvaient en minorité indiscutable en face des quinze cent mille Allemands et lioumains. Aussi les Serbes favorisés se plaignèrent-ils amèrement de ce que 1 on avait intentionnellement mal mesuré la superficie de leur territoire afin de les mettre dans une posture ridicule, La nationalité pi'édominante y eut donc peur de sa propre omnipotence!
De l’histoire des années 1850 à 1860 découle le grand enseignement que l’essai de faire un État fédéral de la Hongrie ne peut et ne pourra jamais aboutir à aucun résultat. Ayant ses coudées franches, faisant table rase du droit public, se mettant au-dessus des égards et des scrupules, on agissait complètement à son gré, et l’on passait toutes leurs fantaisies aux nationalités préférées.
Le résultat fut piteux. Au lieu de se contenter des conquêtes nouvelles , comme ou l’avait espéré, ce furent la déception et l’exaspération qui dominèrent. Chaque race prit sa voisine pour ennemie et rivale. On ne parvint même pas à atteindre le but idéal de faire épanouir à un haut degré 1 individualité nationale sur son territoire spécial. D’ailleurs il H y a pas de puissance assez forte dans l’Europe moderne pour créer un courant politique permettant la formation en
les nationalités.
État souverain d une race numériquement faible. La mise à 1 execution du principe foncièrement révolutionnaire de faiie écroulei les monarchies anciennes pour en constituer des aggloméi (itions nouvelles sur la base d’une réelle ou prétendue unité des races est, néanmoins, possible encore.
Après cet essai exécuté avec l’arbitraire le plus absolu, on devait considérer le principe des nationalités et du fédéralisme comme ayant complètement échoué. C’était en cjuelque sorte un aryument négatif, c’est-ci-dire l’échec de l’expérience fédéraliste gui servait Ici de justification nouvelle ci l’existence de l’État national hongrois.
Aussi, au moment du rétablissement de la constitution, quand on réiiicorpora la vayvodine et qu’on refit l’union avec la Transylvanie, les nationalités assistèrent-elles sans regret aux différentes phases de ce retour à la légalité. Elles se sont aperçues, pendant la floraison du principe fédéraliste, que la satisfaction qu’on leur avait accordée les, menait à la servitude. De là le peu de résistance que l’on a opposée à la suppression de la vayvodine. L’espoir se reporta sur l’avenir de la constitution parlementaire, dont le rétablissement ouvrit un nouveau champ d’action à leurs aspirations, assagies dans l’école de misère de l’absolutisme. Les tendances de nationalités, au lieu de viser 1 exaltation de leurs races dans des créations politiques, se contentèrent de ne vouloir atteindre qu’un but déterminé, qui était leur conservation.
L’État national ne peut pas offrir à chacune des laces installées sur son territoire le développement entier de son individualité ; c est une chose impossible à admettre. Mais il abandonne à l’activité sociale, au cercle d action dcl école et du fover la protection de l’éducation et de liustiuction spéciales. La mission de l’Etat moderne ne lui permet pas non plus de s.qoporter que l’unité et la promptitude de son administration puissent être incommodées par remploi uni-
versel de chaque langue spéciale. Une langue d’Ktat unique est une condition « sine qua non « du fonctionnement normal de radmiiiistration. Seulement, dans un État polyglotte, chaque race a certaines prétentions dont il faut tenir absolument compte : que l’ignorance de la langue d’État ne sera nuisible à personne ni devant la justice ni devant F administration, et que l’emploi facultatif d’une langue usuelle sera admis dans la procédure. Si l’on proclame pour principe fondamental de l’Etat la proposition : que la capacité de recourir à la justice et de briguer les emplois na aucun rapport ni avec l'origine, ni avec la nationalité, on doit avouer également qu’exiger la connaissance de la langue de l’Etat pour l’obtention d’un emploi public ne peut être considéré comme un tort fait aux nationalités. Ce sont les principes grâce auxquels la loi de 1868 sur les nationalités a pu voir le jour. Voici comment s’exprime à cet égard la préface de ce projet de loi : « Au point de vue politique, tous les sujets hongrois ne forment qu’une seule nation ; la nation hongroise une et indivisible, à laquelle appartiennent tous les citoyens de la Hongrie, de quelle nationalité qu’ils soient. »
Le hongrois est employé comme langue de l’Etat. Les affaires d’une commune se font dans la langue de ses habitants ; les procès-verbaux des conseils généraux des coniitats peuvent être rédigés, en dehors de la langue de l’État, dans un autre idiome aussi.
C’est leur langue maternelle que les parties adverses emploient pour s’adresser aux tribunaux , qui mettent la plus grande complaisance possible à cet égard dans leurs rapports avec le public et tiennent toujours volontiers compte de ses besoins. Il n’y a que l’avocat diplômé de qui on exige absolument l’emploi de la langue de l’État. Quant à \ instruction publique, elle se trouve de fait dans les mains
I^ES nationalités. 139
des communes, suivant les confessions respectives, dont elles sont les protectrices, et on leur abandonne le choix de la langue de leurs écoles. Aussi 43 pour 100 des écoles primaires ne sont-elles pas hongroises. Depuis 1879, renseignement de la langue hongroise y est obligatoire : on doit y consaciei au. minimum trois heures par semaine.
Les nationalités disposent encore d’un grand nombre d institutions appartenant à renseignement secondaire aussi. Il y a huit gymnases complets, cinq gymnases non classiques, deux demi-gymnases, un grand nombre d’écoles industrielles et commerciales que les Saxons entretiennent. Les Roumains ont à leur actif cinq gymnases, un gymnase non classique, cinq écoles préparatoires pour les instituteurs primaires, quatre séminaires, une école de commerce, et d’autres écoles secondaires encore. Avec leurs nombreuses et importantes fondations destinées à alimenter leurs écoles, les Serbes occupent un rang très honorable parmi les nationalités en fait d’instruction publique.
Le conflit des langues n’existe pas en Hongrie. La reconnaissance du hongrois comme langue de l’État, proclamée à la diète de 1836, n’est contestée par personne. D’autre part la préoccupation qu’une influence étrangère puisse s’emparer des nationalités s’est complètement dépouillée de son caractère inquiétant. Il faut se rappeler combien longue a été la période pendant laquelle les tendances manifestes des détenteurs du pouvoir ont visé l’oppression du magyarisme, combien on a favorise 1 occupation systema tique du pays par les éléments étrangers, afin qu’ds pussent y combattre le magyarisme et en même temps le constitutionnalisme et le protestantisme.
Comment le poison de la défiance, de la susceptibilité, des sombres soucis au sujet de la sécurité de la nation n’auraitil pas pénétré la conscience du peuple! Et cependant le
trait traditionnel de la tolérance et de la liberté reste indélébilement gravé dans la ligure radieuse de la Hongrie, refuge de tous les persécutés, de toutes les victimes de leur croyance !
L’histoire de la Hongrie est celle d’une longue lutte pour rindépendance ; la liberté est la base, la tolérance le ciment de son être. Une force attractive ne peut être exercée sur les races d’origine étrangère que par le pouvoir des principes larges et libéraux. Les obstacles artificiels qu’on a élevés pour empêcher l’ assimilation ont disparu. La constitutionnalité et le libéralisme ont déjà, dans un espace de temps relativement court, depuis 1867, visiblement amélioré la situation. Si par suite de tendances décentralisatrices on se remue encore, ce n’est que le relent pitoyable d’un passé sombre évanoui.
L’idéal de l’avenir, c’est l’assimilation des races, c’est l’unité nationale. La fierté qu’engendre la conscience d’être un citoyen libre, fera disparaître avec le temps toutes les particularités ethniques. Car, d’après le sentiment qui domine dans le pays tout entier, chacun considère l’épanouissement de l’Etat national puissant comme une condition indispensable de la prospérité individuelle.
LE Développement depuis 1867.
C est au milieu des acclamations éclatantes de la nation qu eut lieu le couronnement de François-Joseph F^ Le pacte conclu entre le souverain et le peuple se trouvait ainsi scelle, la constitution sanctionnée par le serment du monarque. Ayant enfin clos la période des hésitations et des méfiances, le prince et la nation se rencontrèrent dans la pensée que leur entente fournissait la plus sûre hase du développement. Et comme, d’une part, le monarque a promis de ne régner que selon les principes de la constitution hongroise, et comme, d’autre part, la nation s’est déclarée avec toute la force de sa libre disposition d’ elle-même en laveur de l’union indivisible avec rAutriche et qu’elle a incarné cette idée dans des institutions organiques, il y a eu un compromis entre ces deux tendances. Aussi la loi fondamentale de 1867, ainsi que les lois spéciales concernant la dette publique, la quote-part et funion douanière et commerciale, s’appellent-elles les lois du compromis.
Un long développement rempli de luttes, apres avoir évolué entre les deux pôles de la centi'alisation et de la sepaia— tion, a trouvé son dénouement dans ces lois fondamentales du droit public. Et certes la nation avait raison de considérer le compromis comme une conquête, car il lui a ouvert 1 ho-
LA CONSTITDTIOIS HONGROISE.
rizoo d’un avenir plein de promesses. Un problème dont la solution avait si souvent ébranlé les fondements de la monarchie, se trouvait là résolu d’une manière qui permettait grandement à s’attendre au développement ultérieur le plus heureux du pays. Mais, si ces contestations litigieuses devenaient beaucoup moins aiguës, elles n’étaient cependant ni supprimées ni éliminées. Un antagonisme que les passions de plusieurs siècles ont nourri ne peut être apaisé par un seul souffle printanier, d’autant plus que dans le parlementarisme les manœuvres des partis donnent un relief des plus saillants à tous les contrastes qui surgissent entre les forces suprêmes de l’existence nationale. Il n’a pas réussi cependant — même à l’agitation la moins scrupuleuse — de rendre général un courant hostile au dualisme créé en 1867. La fraction la plus importante du parlement a toujours été pour la forme de gouvernement que le compromis a fait naître et les tendances d’abord les moins conciliantes se voyaient finalement obligées de suivre la direction dans laquelle avançait la nation. Quant à la couronne, elle s’est acquittée de ses devoirs de gardienne de la constitution, dans les luttes diverses, avec une fidélité et une abnégation véritablement touchantes, malgré les incidents les plus variés et les plus désagréables.
L’émotion qui s’était emparée de tout le monde au commencement de 1ère constitulionnelle aplanit plus d’une difficulté à l’entrée en fonction du premier ministère responsable, du cabinet Andràssy. La transmission des affaires effectuée par les autorités absolutistes, l’organisation des comitats, se passèrent dans les plus acceptables conditions. Une grande majorité soutenait le ministère au parlement. Les modifications auxquelles la couronne voulait faire soumettre les lois de 1848 ont été vivement exécutées. On supprima la garde nationale, comme une institution suran-
née et à laquelle personne n’attachait plus aucun prix. La dignité de palatin est restée vacante; il eût été d’ailleuis tiès difficile de faire mettre d’accord la charge d’un vice-roi investi d’un pouvoir aussi illimité avec la souvelainete de la couronne, dune part, et avec la responsabilité du régime parlementaire, de l’autre. On changea également les rapports entre le roi et le cabinet en substituant la nomination directe des ministres spéciaux par le souverain à leur simple confirmation, sur la proposition du ministre président. On modifia le paragraphe qui ne permettait la dissolution du parlement qu’après le vote du budget, par une autre disposition aussi très efficace. Si on fermait le parlement avant le vote du budget, il fallait qu’il fût convoqué dans un laps de temps assez court pour lui donner la possibilité de sa discussion.
La mise en vigueur du paragraphe concernant la dissolution des Confins militaires fut ajournée jusqu’au règlement détaillé de leur situation. Que les exigences de la couronne ne soient pas allées plus loin relativement à la modification des lois de 1848, cela démontre suffisamment déjà qu’on ne pouvait soulever d’objection contre elles au point de vue constitutionnel qu’au sujet des c[uestions d’une importance secondaire. Ce ne fut donc pas à tort que le ministre président Andrâssy put répondre à l’opposition se comportant comme étant le dépositaire des grandes idées de l’œuvre libératrice : « C’est nous qui sommes les
vrais 1848! » Et la véracité de cette exclamation ressort surtout de l’analyse des rapports psychologiques qui existent entre les lois de l’année 1848 et l’article Xll des lois fondamentales du compromis de 18fi7.
En réalité on pourrait appeler cette création de 1 année 18B7, à cause de sa connexion intime avec les trente et un articles des lois de 1848, le trente-deuxième article de ces
r.A CONSTITUTION HONGROISE,
mêmes lois. Car ce n’est pas d’avoir néglij;é les rapports avec l’Autriche qui constitue la (gloire des lois de 1848; c’est là au contraire leur côté faible, devenu la source des plus grands malentendus. Les séparatistes et les partisans de l’imion purement personnelle pouvaient avec d’autant moins de di-oit en appeler à cette année de 1848, qu’à cette époque-là on avait déjà rintention sinon la possibilité de régler les rapports avec l’Autriche. Au mois de septembre 1848, Louis Kossuth se préoccupa lui-même de trouver une base pour établir la communauté d’intérêts entre l’Autriche et la Hongrie en vue de certaines affaires.
Afin de ne pas laisser prévaloir sur aucun point la conception absolutiste du droit public, et afin de ne pas interrompre la solution de continuité dans le droit, le parlement prit acte de l’abdication de Ferdinand V et de la renonciation au trône de l’archiduc François-Charles, documents qui n’existaient jusqu’alors qu’au point de vue des lois concernant la famille des Habsbourg, et il les incorpora avec le diplôme inaugural de François-Joseph dans les articles des lois de 1867, en se conformant ainsi au droit public hongrois. Entre temps on engagea des uégociations avec le gouvernement autrichien au sujet de l’article XK de cette même loi, pour que l’on pût déterminer les quotes-parts et pour que la Hongrie endossât une partie des dettes de la monarchie. On fixa la fjuoie-part de la Hongrie à 30 pour 100, à laquelle on ajouta 2 pour 100 encore du chef des Confins militaires qui devaient être ultérieurement incorporés; la somme totale delà quote-part fut ainsi portée à 31.4 pour 100. Par suite d’une entente verbale, on a maintenu le privilège delà Banque nationale autrichienne dans la plénitude de son efficacité. Sa reconnaissance n’eut lieu que dans la période suivante, après avoir obtenu de la Hongrie une concession spéciale. Quant à la controverse suscitée à
LK développement DEPUIS 1867, 145
propos de la dette de l État montant à quatre-vingts millions de florins et contractée en 1863, on l’aplanit de manière que dans cet emprunt l’Autriche figure seule comme débitrice et qii’ équitablement la Hongrie accepte l’obligation de payer à rAutriche en cinquante annuités 30 pour 100 de la somme qu’il faudra encore rembourser après l’expiration du privilège.
En ce qui concerne les dettes publiques contractées sous le régime absolutiste, on stipula la contribution annuelle de la Hongrie à la somme invariable de 29,188,000 francs qu’elle paye directement à l’Autricbe sans être tenue à une obligation quelconque à l’égard d’un tiers.
On s’occupa ensuite du règlement des rapports douaniers et commerciaux des deux pays. li’ article XVI de la loi de 1867 contient une union doua)iière et cornnierciale conclue pour une période de dix ans et que l’on peut dénoncer un au avant l’expiration de ce terme. La première union de ce genre périodique, renouvelable et conclue en 1867, allait plus loin encore; une clause y concéda le droit à chacun des contractants de demander sa révision au bout de cinq ans. En vertu de ce traité les deux pays forment une union douanière; on emploie les revenus communs provenant des droits douaniers pour couvrir les dépenses communes.
La validité des traités de commerce en vigueur ne fut pas contestée. Pour l’avenir on exigea cependant qu’ils ne pussent plus être conclus par le ministre des affaires étrangères sans le consentement des deux gouvernements; ce seront d’ailleurs les deux parlements qui les ratifieront. Par suite de cette communauté douanière de leurs tenâtoires, les deux Etats frappent du même impôt indirect certains objets de consommation, tels que le sucre, l’aleoGl, la bière, auxquels on a aussi ajouté plus tard le pétrole.
Une majorité considérable vota tous ces projets de loi
lü
au parlement hongrois. Ils furent également, selon les conventions, soumis au Conseil de Fempire autrichien, qui ne tarda pas non plus à leur accorder sa ratification constitutionnelle. C’est la loi de la défense nationale qui a clos la série des projets destinés à réaliser la communauté d’affaires, en partant naturellement du principe de la parité et de Findépendance souveraine des deux pays. On retira l’octroi d’mie nouvelle organisation de l’armée, publiée en décembre 186G, et on soumit an parlement un projet se basant sur le principe nouvellement adopté du service obligatoire pour tous les hommes valides du pays. On fixa l’effectif de Farinée à huit cent mille hommes pour une durée de dix ans, mais de manière que la levée annuelle du contingent des recrues dépende du consentement du parlement. 11 conserva par là, malgré la fixation décennale de l’effectif, une influence constante sur l’administration militaire. D’ailleurs, la représentation nationale était alors très portée à démontrer par des preuves irrécusables que les intérêts de la situation de grande puissance lui importaient et la préoccupaient beaucoup.
D’autre part, il y eut des courants hostiles au dualisme qui, à cette époque, se firent jour avec plus ou moins d’impétuosité. Ils n’ont eu de l’importance qu’à cause de la défiance profondément enracinée avec laquelle on assistait au rétablissement de la constitution, en la considérant comme une nouvelle expérience dont la stabilité peut ne pas être encore àl’abri de toutes les vicissitudes. Au point central de cette agitation on rencontrait toujours Louis Kossuth, dont les mérites relativement aux mouvements libéraux n’étaient pas méconnus même par ceux qui, n’approuvant pas déjà sa conduite en 1849, lui en voulaient encore plus maintenant à cause de son opposition au dualisme. Son attitude de soutenir l’incompatibilité de la couronne de saint Étienne avec la
LE développement DEPUIS 1867,
domination dans les pays héréditaires autrichiens ne constituait pas seulement une erreur historique, mais elle était aussi un coup d épée dans 1 eau. Il se déclara alors avec d’autant plus d énergie pour la théorie de V union personnelle,. que les deux fractions de l’opposition dans le parlement, l’extrême gauche et le centre gauche, avaient introduite dans leur programme, comme principe fondamental. Ce fut dans une lettre ouverte, adressée à François Deâk quelques jours avant le couronnement, que Kossuth exposa ses théories politiques.
D’après sa doctrine, ou aurait dû créer une armée hongroise séparée, et, quant à la politique extérieure, les deux pays devaient s’entendre sur la eonduite à tenir dans chaque cas spécial. Les délégations, ces corps représentatifs communs, ainsi que les ministères communs, y sont supprimés, car, selon les explications de Kossuth, ils doivent introduire en contrebande, sur des chemins détournés, le système centraliste que Deâk a si courageusement comhattu sous le régime de Schmerling. Kossuth y reprocha finalement au créateur du dualisme, avec une légèreté peu excusable, d’avoir sacrifié par cette organisation la libre disposition de la Hongrie elle-même et, par conséquent, d’avoir ainsi livré également ses droits. L’opinion publique fut d’ailleurs plus d’une fois agitée par la teneur de ses écrits; car toutes les raisons invoquées en faveur du compromis appartenaient aux sphères les plus élevées de la politique transcendante, tandis que proclamer la suppression complète de toute attache extérieure ne pouvait que très agréablement flatter la fantaisie du peuple magyar. L’enchevêtrement des intél'êts des deux I.riats ne manqua pas de faire naître des controverses au sujet de la juste répartition de leurs droits et de leurs devoirs. C’étaient autant d’occasions propices pour faire de la propagande active en faveur de leur plus grande
séparation possible et de Tunion personnelle la plus absolue.
Garder son impassibilité majestueuse en face de ces courants réussit cependant toujours à la couronne. Or la démagogie parut plus d’une fois ne vouloir viser, par l’évocation des plus tristes souvenirs de la guerre civile, que la rupture des bonnes relations entre le souverain et la nation. A certains moments, par contre, on feignit de croire que le gouvernement était incapable de comprendre les exhortations de la conscience nationale et de satisfaire aux obligations qu’elle impose.
On s’empara, par exemple, avec enthousiasme, comme d’une occasion propice, du secours à accorder aux soldats delà constitution, auxbonvéds invalides. Le roi et la reine, pour les aider, leur abandonnèrent généreusement les cinquante mille ducats à eux offerts en guise de cadeau de joyeux avènement. Mais l’opposition ne voulut pas désarmer devant tant de magnanimité; elle prétendit que, pour bien faire, ce fût l’Etat qui s’occupât de l’entretien et du dédommagement de tous les soldats de la constitution ; question qui aurait pu arracher avec violence les bandages des blessures à peine cicatrisées provenant de la guerre civile, de la lutte entre la couronne et la nation! Pour éviter les collisions possibles, pour paisiblement faire disparaître les contrastes, à cause de la politique des partis nettement accusés, on avait besoin de toute la sage modération, de tout le tact des hommes dirigeants.
Dans l’oeuvre si pénible de conquérir pour le compromis l’acquiescement sympathique de toute la nation, le concours des hommes de l’émigration rentrés au pays, tels que Ivlapka, Türr et Perczel, jouait un rôle particulièrement important. Gomme ces hommes, dont le sang avait en maintes occasions rougi les champs de bataille pour la con-
stilution, ne cessaient de proclamer que la création de Deâk était une conquête considérable, ils lui donnèrent, en quelque soi te, la sanction de leur héroïsme et la lavèrent ainsi du stigmate de 1 abandon des droits avec lequel Kossutli voulut l’avilir.
Tandis que protéger le dualisme contre les flots des courants souvent artificiellement grossis de l’opinion publique était la tâche ingrate de beaucoup de journées orageuses et sombres, maintenir vigoureusement le bon droit de la Hongrie en face de la résistance de la bureaucratie centraliste et du monde militaire, nécessitait aussi d’autres efforts. Car on regardait le compromis, dans ces milieux, avec des yeux malveillants; là il passait pour la création de la révolution triomphante, dont il fallait faire manquer et empêcher la réalisation. C’était surtout l’armée qui se montrait récalcitrante contre le nouveau régime qui lui déplut, tant à cause de sou origine hongroise que du contrôle constitutionnel qu’il a introduit dans toutes les branches de l’administration. Le commandant militaire en Hongrie, le prince de Lichtenstein, ne se permit-il pas, par exemple, de mettre en doute la compétence du ministre des honvéds, nouvellement créé, dans un de ses ordres du jour? le représentant du ministre commun de la guerre aux délégations, le général Grivicsics, ne prit-il pas une attitude hautaine en face des représentants? Dans ces deux cas, comme dans bien d’autres encore, la couronne sut promptement trouver des remèdes efficaces. Aussi eut-on l’impression, dans cette phase du développement de la vie constitutionnelle, que c’était le droit parlementaire qui l’emportait sur les empiétements militaires. La situation du premier ministère hongrois fut considérablement renforcée par l’issue satisfaisante de ces incidents, comme elle augmenta sensiblement aussi la confiance dans la sincérité du régime constitutionnel.
Le resci’it de François-Joseph, destiné au rè{^lement du titre de la monarchie, n’a pas peu contribué à l’aflermissement de ce nouvel état de choses. Car si la définition officielle à' austro-hongroise devenait une caractéristique extérieure du dualisme sanctionné, elle indiquait aussi qu’on avait la sérieuse intention de le maintenir. On abolit également le titre contesté de « ministre de la guerre de l’empire » et on le remplaça par celui de « ministre commun de la guerre « . Le titre de « chancelier de l’empire disparut avec la retraite du comte de Beust, puisque, d’après la conception correspondante à la signification politique du dualisme, la monarchie ne peut pas être désignée comme formant un Etat unifié.
A l’occasion de la première réunion des délégations, on put immédiatement se convaincre que la récente transformation de la constitution ne supprimait nullement le caractère d’Etat indépendant de la Hongrie, comme les deux gauches du parlement hongrois le prétendaient. La communication des documents diplomatiques, publiés dans le U Livre rouge », par le comte de Beust, fournit une ample moisson pour mettre en pratique le contrôle parlementaire au sujet des affaires étrangères. Il est plus probable qu’à cet égard, la représentation nationale n’eut jamais un pareil champ d’activité, même du temps des diètes les plus anciennes.
Il se présenta bientôt une occasion dans laquelle ce fut la Hongide qui dut faire prévaloir son influence, en quelque sorte passivement, sur la direction de la politique extérieure de r Autriche-Hongrie. La guerre franco-allemande éclata inopinément, et les Hongrois, occupés de la réorganisation, de la régénération, de la transformation de leur pays, se méfiant delà Russie, ne se souciaient nullement d’interrompre leurs travaux pacifiques, si indispensables et si urgents. De
là leui aveision en principe contre toute aventure belliqueuse, conséquemment leur préférence instinctive pour la neutralité de la monarchie .
A vrai dire, le comte de Beust ne voulait ou n’osait pas provoquer la guerre ouvertement et sans détour non plus. Mais depuis qu il occupait le poste de ministre dirigeant, son attitude à l’égard de la Confédération allemande du Nord ne cessait pas d’être ambiguë et oscillante. Quelques incidents, tels que l’affaire des légionnaires guelfes, sa sortie véhémente dans son toast prononcé à Vienne à l’occasion du concours des tireurs, et bien d’autres encore, étaient de nature à troubler les relations entre Vienne et Berlin. Aussi le chancelier de la Confédération allemande du Nord acquérait-illa conviction profonde que, pour contre-balancer la politique peu sûre de de Beust, il ne pouvait se servir, en gnise de contrepoids, que de la Hongrie. Il concentra donc tous ses efforts pour renforcer la solidarité naturelle au sujet du maintien de la paix et pour faire des avances amicales au ministère Andràssy. Si, s’étant complu dans des attaques intempestives contre la Hongrie, le ministre roumain Bratiano est immédiatement congédié, la presse officieuse de Berlin ne manque pas de souligner avec ostentation que ce fut Bismarck qui fit tomber à Bucarest cet ennemi mal intentionné de la Hongrie.
Les hommes d’Etat hongrois étaient donc, au début du conflit franco-allemand, sous l’influence de la préoccupation que prendre part à la guerre coûterait énormément à la monarchie tant en hommes qu’en argent, et ne pourrait avoir pour résultat, même dans l’hypothèse la plus favorable, que la réédition de la politique pangermaniste malencontreuse de la cour et peut-être aussi 1 amoindrissement de la vie constitutionnelle, tandis que la défaite provoquerait un écroulement financier et militaiie iirepaiable.
En face de cette conviction profonde d’Andrâssy, le comte de Benstn’ent que des velléités secrètes, bien qu’obstinées, pour se mettre au service du parti, qui cherchait à prendre sa « revanche de Sadowa « . La précipitation de Napoléon III, les batailles perdues coup sur coup par ses armées dès le commencement des hostilités, exclurent la possibilité de toute participation effective à la guerre et évitèrent ainsi à la monarchie la nécessité de quitter son attitude réservée.
Ayant épargné au développement pacifique de FAutriche- Hongrie une dangereuse secousse, le cabinet Andrâssy se vit bientôt dans robligatioii de se faire le champion du système dualiste contre les tentatives fédéralistes du comte Hohenwart. Les principes de ses articles fondamentaux eussent incontestablement compromis, sinon rendu impossible, le dualisme. Car son fonctionnement régulier suppose l’existence d’un parlement central des pays héréditaires des Habsbourg, appelé à se placer en face du parlement hongrois comme contraetant équipollent, pourvu de droits souverains. Or les articles fondamentaux ayant reconnu le droit à la diète du royaume de Bohême d’avoir une attitude indépendante à l’égard du compromis et ayant réservé à cette diète la faculté de discuter le montant delà quote-part, l’équilibre entre les parlements de Vienne et de Budapest eût été détruit par l’intervention de ce troisième facteur nouveau. Andrâssy fut longtemps sans vouloir se prononcer à ce sujet, mais étant conseiller de la couronne et ayant été directement interrogé, il se vit forcé finalement de faire prévaloir contre la reconnaissance du droit public tchèque le point de vue en question, seul compatible avec le maintien du dualisme.
Les difficultés que le fédéralisme des pays autrichiens aurait pu faire naître dans la politique extérieure de la monarchie avaient été déjà signalées bien antérieurement par
le comte de Beust, Hohenwart tomba, mais Beust ne put non plus conserver sa position de chancelier et ce fut AndiAssy qui le remplaça dans la direction de la politique étrangère. Son successeur à la tête du cabinet hong rois, le ministre président comte Lonyai, ne se montra pas tout à fait à la hauteur de sa tâche dans les affaires financières — son ressort spécial — pour mettre fin à la confusion qui y régnait par suite de la permanence du déficit. Son projet de loi, qui tendait à corriger certaines défectuosités de la loi électorale peu de temps avant les élections générales, ne put surmonter la résistance désespérée de l’opposition. Après son départ de la présidence, son successeur Szlâvj échoua également dans la tentative de supprimer le système fatal de gouverner avec un déficit. Il réussit cependant à amoindrir une des sources principales de raffaiblissement financier, les charges provenant de la garantie des intérêts
des chemins de fer.
Car, mû par le désir justifié de vouloir augmenter le réseau de ces derniers, on se laissa entraîner, d’une part, à des dépenses coûteuses et, de l’autre, à rendossement des garanties d’intérêts qui s’élevèrent à une quinzaine de millions de florins dès les premières années de l’ère constitutionnelle.
A part cela, il y eut des errements et des abus de toute sorte qui s’invétérèrent, imposant à l’État des sacrifices immenses et compromettant sérieusement le crédit public. Ce fut la révélation des conséquences fâcheuses de la politique économique erronée qui ébranla la situation du cabinet Szlâvy.
L’espoir de supplanter le parti de Deak — c cst-à-dire celui du compromis — renaquit alors aussi bien chez les conservateurs, enclins à l’interprétation dans le sens centraliste du dualisme, que chez les partisans de l’union personnelle. Mais les premiers n’étaient nullement faits pour comprendre
ropiiiion publique régnante. Leur porte-parole, ürményi, ne prit pas assez au sérieux rarmée des honvéds, cette institution qui, considérée comme une conquête précieuse, tenait tant au cœur de la nation. Selon lui, c’était par des réductions opérées dans le budget de cette création favorite que l’on devait inaugurer les économies indispensables. Il est inadmissible que des hommes de gouvernement puissent à tel point se méprendre sur le compte des tendances nationales. Aussi les chefs, d’ailleurs remarquablement doués, de l’opposition conservatrice étaient-ils dépourvus de toute influence et devaient-ils abandonner tout espoir pour remplacer le parti de Deak. 11 est devenu évident qu’amoindrir le compromis en renonçant à une manifestation organique quelconque de la conscience nationale était dorénavant une chose impossible pour toujours. Par contre, on pouvait constater à celte épocpie du déclin du parti de Deak une notable recrudescence de popularité en faveur des idées du centre gauche, conduit par Coloman Tisza et Coloman Gkyczy.
Si ce fut principalement à cause de ses méprises financières que le parti de Deak dut disparaître, les idées qu’il représentait ne firent que gagner du terrain de plus en plus. Juste au moment où le parti spécial du dualisme succombe comme victime de ses errements financiers, le compromis remporte le succès de convertir les partisans de l’union personnelle, qui deviennent ses fervents soutiens et renoncent à toute pensée visant à l’ébranler sur ses fondements. Il n’y a que des aptitudes de circonspection économique et l’intention d’exploiter rationnellement les ressources du pays que les hommes du centre gauche apportent au régime déjà complètement raffermi.
Quand, après la retraite du cabinet Szlàvy, Coloman Ghyczy, 1 un des principaux représentants du parti de 1 union
LE nÉVELOPPEMENT DEPUIS 1867. ,55
personnelle, entreprit le rétablissement de l’équilibre budgétaire désorganisé, ce travail digne d’Hercule, il accomplit un acte de dévouement des plus méritoires. Mais le nouveau cabinet Bitte, dans lequel Ghyczy se chargea du portefemlle des finances, n’avait aucune confiance en luimême. Il ne pouvait en faire naître ni pour l’efficacité ni poiu la giandeur des conceptions à l’aide desquelles il voulait supprimer le mal. Ses projets financiers n’étaient que des palliatifs anodins et mesquins. Kt si la commission du budget avait assez de courage pour les rejeter, elle n était pas assez forte pour en proposer des nieilleurs. Or il y eut alors une transformation considérable dans la manière de voir de la Chambre des députés. On y commençait à se rendre compte qu’on ne devait plus abandonner le terrain du compromis et que ce n’était pas le dualisme seul qui eût à se reprocher les troubles financiers. Mais il n’était pas moins vrai non plus que le parti de Deak fut assez dépourvu de forces et d’aptitudes pour ne pouvoir défendre avec autorité les intérêts économiques contre l’Autriche et pour réaliser et utiliser les droits mis à sa disposition par le dualisme.
Mais un déploiement de force morale semblable ne pouvait se passer de la coopération de cette nombieuse classe de la nation, — de la classe moyenne des propriétaires fonciers d’importance moindre, ■ qui jusqu alois n avait jamais quitté le camp retranché de runion personnelle. Partant de là on pouvait considérer le diangement d attitude de son ancien chef, Coloman Tisza, non seulement comme une initiative pour amener la /usmu de deux partis, mais aussi comme une ouverture de 1 écluse politique pom laisser passer un courant général entraînant avec lui les couches les plus influentes. Tisza accomplit 1 union des dualistes et des membres du Centre gauche, prêts à renoncer
LA COi?^STITUTION HONGROISE.
à la stérile lutte de principe et à accepter la tâche de faire prévaloir les intérêts économiques dans le cadre du dualisme et de remettre de Tordre dans les finances de TÉtat. Et la signification du changement tl’attitude de Goloman Tisza n’était pas seulement politique, mais aussi en grande partie sociale. Le chef du centre gauche passait pour le type du “ Gentry » hongrois, — il en était en tout cas Toracle; — son exemple devait donc avoir un effet décisif et ramener la classe moyenne hongroise dans le giron du dualisme, dont par bouderie elle s’était tenue jusque-ià éloignée. Car, bien que produit du développement historique, le dualisme se trouvait en contradiction flagrante avec plus d’un souvenir et plus d’une aspiration de la nation. C’est grâce au changement d’attitude de Tisza qu’il s’est fait un rapprochement entre le coeur de celle-ci et le dualisme, dont les racines ont profondément pénétré dans le sol de la Hongrie. Cette volte-face politique a trouvé beaucoup de détracteurs et d’apologistes, mais son importance au point de vue général réside dans la particularité qu elle n’est cpie l’expression individuelle d’une transformation immense subie par toutes les couches de la nation. Ce fut à la tête de tous les éléments importants du « GentJ’y » que Tisza entra au camp du dualisme, qu’il expliqua et appliqua dans un sens à lui particulier.
Pour porter remède à la situation financière très embrouillée du pays, quoique étant au pouvoir, mais en vue de sa régénération, le parti de Deâk se vit dans l’obligation de tenter son union avec le centre gauche. Cette fusion engendra le parti libéral. Ce fut le baron Bêla fVenckiieim qui forma le cabinet de transition pendant la durée duquel eut lieu ce changement. Tisza y était à la tête du ministère de 1 intérieur d’abord, pour l’échanger ensuite avec le fau-
LE développement DEPUIS 1867. 157
teuil du mmistre président. Dans cette situation, ce fut la préoccupation de rétablir Téquilibre du budget qui absorba principalement son attention. Ses idees concernant le compromis lui fournissaient en partie des points de départ pour ses réformes financières. Il accepta alors le dualisme qu il avait auparavant répudié ; car la méfiance que le dualisme inspii ait comme n étant qu une simple expérience, fut gi aduellement desarmee par sa duree avec cliaque année grandissante et ses détracteurs commencèrent à l’accepter dès qu il eut résisté aux épreuves de sou noviciat. Mais ce ne lut pas sans réserve que les antagonistes de la veille se placèrent sur le terrain d’un droit public nouveau et jadis condamné. Ils abordèrent leur nouvelle situation avec des idées audacieuses et des projets importants qu’ils voulaient réaliser dans réconomie politique le plus tôt possible. Tja raison pour laquelle ce furent les errements financiers qui avaient détrôné le parti de Deâk se trouvait en liaison intime avec leur raison d’être historique. Leur mission consistait dans le rétablissement du droit public de la Hongrie. Et le parti de Deâk s’était complètement épuisé dans ce travail considérable. Comme les auteurs de toute œuvre monumentale, ses membres étaient exclusils et embarrassés. Leur constante préoccupation au sujet du droit public les a eu quelque sorte hypnotisés.
On l’a conquis, on l’a mis à l’abri dans une lutte contre la couronne en se mettant en opposition avec les centralistes. Mais telle est la vertu de la liberté publique, qu’elle paraît être la mère nourricière de tout développement. Pour démontrer son activité, l’Etat constitutionnel régénéie s essaya en créations positives de toutes sortes et fit tous ses efforts pour faire naître les conditions les plus indispensables au bien-être général.
L’opinion publique se préoccupa beaucoup de l’idée qu’à
LA CONSTITUTION IIONGUOISE.
plusieurs ép^ards on était très en retard, très arriéré. Et il s’agissait justement de laisser agir la force d’impulsion délivrée de toutes entra ves ! Le bien-êti-o, que l’iiypotlièse d’un État national faisait entrevoir, on voulait le réaliser enfin. Or, la solution de ce problème a été gravement compromise par rinexpérience, car elle menaçait de sombrer au milieu des errements financiers. On était généralement convaincu aussi qu’une grande partie des calamités provenait de la dépendance économique du pays, que des relations économiques avec rAutriclie demandaient à être corrigées, qu elles ne donnaient pas tout ce qu’elles pouvaient donner. La révision du compromis s’imposait donc sur ce point incontestablement. Etant élastique dans sa partie économique, il laisse toute la latitude désirable au développement progressif- TiC côté politique de la question ne resta pas négligé non plus. Car, si on a proclamé le principe de la parité avec l’Autriche ainsi que la souveraineté de l’État hongrois sur la base de la sanction pragmatique, il fallait démontrer maintenant à quel point ce droit pouvait être utile à la défense dans la lutte des intérêts matériels contre r Autriche.
On devait apprendre à ce moment si cette force potentielle était réellement inventée pour servir d’arme sérieuse. Ce fut coutre les centralistes, les bureaucrates et l’élément militaire qu’Andràssy défendit la constitution; quant à Tisza, il devait faire prévaloir la souveraineté économique en face des intérêts des Autrichiens.
L’ancien chef du centre gauche se montra tout à fait apte pour la solution de ce problème; il s’appuya de toutes ses forces sur le terrain du compromis. Il s’agissait seulement de savoir si la solidité de ce dernier était assez grande pour supporter les efforts de la totalité des aspirations économiques.
Ce fut surtout le système des impôts iudirects qui pesa désavantageusement sur le budget hongrois, car il était réparti d’après les mêmes principes qu’eu Autriche. Faire un impôt à forfait sur l’alcool et sur le sucre était déjà une giave eiieui’j en accordant des primes encore par-dessus le marché, sou rendement était devenu tout à fait hypothétique. Mais le désavantage spécial pour la Hongrie consistait surtout dans la manière dont on se servait, pour faire la comptabilité, des primes accordées à l’exportation. On paya les restitutions sur les recettes des douanes dans la proportion de la quote-part, c’est-à-dire de dO à 70, tandis que la Hongrie ne participait à l’exportation que pour 10 pour 100 à peine. Donc ce fut l’Autriche qui profita des primes payées par la Hongrie. L’absurdité de cette prime à l’exportation atteignit ainsi à sa plus haute expression. On a démontré, chiffres en main, que l’impôt sur le sucre, comparé aux primes payées à l’exportation, coûtait un déficit de plusieurs millions de florins au lieu de fournir un revenu. Cet inconvénient ne pouvait pas se prolonger. On n’a pu que le rendre moins désastreux cependant, car le supprimer était impossible. Ce préjudice porté à la Hongrie par le compte de la prime donnée à l’exportation en proportion aveclerendcment de l’impôt subsiste même maintenant encore . Il n’y a (fue le montant des exportations effectuées par le territoire producteur respectif qui puisse indiquer la juste mesure de la part dans laquelle les recettes communes de la douane doivent contribuer à la restitution des impôts. Toutefois les dispositions du nouveau compromis constituaient incontestablement un progrès à l’égard de cette dernière. ,] ointe à des impôts de consommation récemment créés, cette nonveile mode de comptabilité procura des avantages notables dans le ressort des contributions indirectes et fournit des ressources sérieuses aux finances eu détresse. Le
LA COISSTITÜTIO?^ HONGROISE.
prélèvement — le précipnt — sur la consommation des produits pour lesquels ou avait payé les impôts en Autriche, lieu de leur fabiication, et cpie Ton avait ensuite importés en Hongrie, Tisza n'est pas parvenu à l’introduire. On considérait comme un dédommagement partiel Télévation de certains droits douaniers qui ne chargeaient pas la consommation hongroise dans la même proportion que profitaient leurs produits aux finances hongroises dans les comptes des revenus des douanes. Il y avait beaucoup de choses à améliorer à roccasion de cette première révision du traité douanier et commercial. Mais ce fut au sujet des relations de la Banque nationale autrichienne avec la Hongrie que la lutte devint surtout opiniâtre. Cette fabrique de papier-monnaie ne voulait consentir que très difficilement à la reconnaissance effective du dualisme. La banque avait une créance de 80 millions de florins, — comme il a été dit plus haut, — qu’elle avait avancés au gouvernement autrichien. La controverse soulevée au sujet de la reconnaissance de cette dette par la Hongrie contribuait beaucoup à lui faire conserver son attitude peu accueillante à l’égard des revendications financières de la Hongrie. Créer une banque indépendante est un droit incontestable pour cette dernière, et tout proche était déjà l’essai de sa réalisation; la crise financière seule l’empêchait encore. Mais il était impossible de retirer delà circulation le papier-monnaie cpii avait cours forcé. Il aurait fallu que le règlement de la valuta précédât la création d une banque indépendante. Tout ceci rendit donc nécessaire pour le moment le maintien en commun de la banque existante. Seulement il était urgent que l’on mît son activité en accord avec les droits politiques de la Hongrie, c’est-à-dire que la banque se procurât des privilèges spéciaux de la Hongrie et qu’elle prît le nom de Banque austro-hongroise.
A vrai dire, ce fut plutôt dans la forme et extérieurement que le dualisme se manifesta ici ; mais on assura quand même à la Hongrie une certaine influence sur la direction de 1 établissement en transformant son organisation et en faisant cesser son indifférence inflexible à legard des demandes que lui adressaient l’industrie et le commerce hongrois. Dès lors, il mit à leur disposition une somme fixe assez considérable.
Finalement, avec son attitude énergique, Tisza réussit à faire baisser pavillon aux tendances hostiles d’une résistance opiniâtre. Ayant obtenu de la Hongrie des privilèges particuliers, les directeurs financiers de la banque comprirent que la concession de ces droits impliquait non seulement des compensations stipulées, mais aussi la prise en considération générale des intérêts économiques de la Hongrie, que Fonne considérait jusqu’alors que comme un pays condamné à (a tutelle économique éternelle des étrangers. Depuis cette époque les relations se sont sensiblement modifiées entre la Hongrie et la banque austro-hongroise.
Au milieu de ces péripéties irritantes des négociations concernant le compromis, les relations politiques internationales prirent une tournure inquiétante. Un soulèvement éclata dans la Bosnie et dans l’Herzégovine; pour l’étouffer, les grandes puissances se décidèi^ent à une intervention.
L’alliance des trois empires : de l’Autriche-Hongrie, de rx\llemagne et de la Rassie, semble agir sous l’influence d’une solidarité complète, et c’est la monarchie austrohongroise, l’État voisin le plus intéressé, qui se met en tête de l’action.
Une note indiquant les réformes nécessaires sort alors de la plume d’Andrâssy; elle obtient l’assentiment de toutes les puissances et contente toutes les justes réclamations des rajahs. Mais il était déjà notoire que, s il y avait entente à
la surfoce, Falliance des trois empereurs n’excluait pas la coexistence des visées particulières très accusées de la Russie. L’attitude des rajahs démontra clairement qu’ils étaient absolument sûrs de son appui effectif. Un souffle de grande irritation parcourut alors toute la Hongrie. L’entrée en scène a."ressive et insuffisamment déguisée de l’empire des tsars y éveilla des soupçons inquiétants. On y considéra les tendances expansives du panslavisme comme une menace contre la sûreté de l’Etat. D’ailleurs on ressentait dans toute la Hongrie les contre-coups des troubles qui eurent lieu dans la péninsule balcanique. Le gouvernement se vit forcé de recommander aux autorités de surveiller avec soin les agissements des Serbes. L’intimité des nationalités de la Hongrie méridionale avec la Serbie déjà en pleine fermentation était visible à l’oeil nu. L’agitateur Milétics fut arrêté et condamné pour crime de haute trahison. L’irritation du pays croissait d’instant en instant. La politique d’Andràssy y devint un problème pour tout le monde ; on le pressa bruyamment de se déclarer contre la Russie, d’empêcher que les petits Etats balcaniques ne se réunissent sous l’égide de la grande puissance slave moscovite pour précipiter le démembrement de la Turquie, — union à la suite de laquelle, au lieu d’avoir pour voisin inoffensif l’empire ottoman, on serait exposé à avoir dans une proximité dangereuse tout un groupe de protégés russes.
Telle était l’opinion du pays, et ses manifestations lormaient autant de contrastes criards avec la politique du ministère des affaires étrangères. L’enthousiasme de la Hongrie pour les Osmanlis était général, et on fit à Budapest des ovations chaleureuses au consul turc. On offrit au vainqueur, Abdul-Rérim, un sabre d’honneur, et une nombreuse députation de la jeunesse académique hongroise se transporta à Constantinople pour y fraterniser avec la jeunesse turque.
LE Développement depuis 186t. 163
Ge fut à Tisza qu iacomba le difficile rôle de représenter la politique impopulaire d’Aridràssy eu face de ce courant im^ petueux. Cette attitude, on la jugea mal et on la condamna de tous côtés. Les explications données au parlement et aux délégations ne produisirent qu’un apaisement très relatif. Pendant ce temps-îà, les troubles prirent sur la péninsule balcanique des proportions de plus en plus inquiétantes. D abord, ou y assista a une guei're serbo-turque; ensuite on vit descendie dans la lice la Russie elle-même, après avoir librement traversé la Roumanie pour l’entraîner finalement aussi dans l’action.
Il n y avait pas de couches sociales, dont l’opinion publique se composât, dans lesquelles les préoccupations patriotiques n’eussent alors atteint leurs dernières limites. Il paraissait incompréhensible qu’Andrâssy pût rester les bras croisés en voyant les progrès de la Russie et résister avec une opiniâtreté si imperturbable au courant populaire. Car c’était un sentiment unique qui dominait tout le pays, comme si la question d’existence fût proche de sa solution, comme si éviter la bataille avec pusillanimité eût aggravé les conditions d’une guerre inévitable. On sentait déjà brûler les épidermes par les flammes du Balcan en feu; les démonstrations russophiles de Prague, le eri pathétique cl’Aksakow : - La Bohème est l’avant-garde de la Russie J) , sonnaient comme autant de menaces sinistres dans
les oreilles î
La Croatie non plus ne resta pas calme. Voici ce que disait le parti national à roccasion d une élection generale :
(c Plus ou a fait retentir des cris d’encouragement a 1 adresse des Turcs en Autriche-Hongrie, plus il importait à la Croatie de donner à son action politique une telle tournure que les factems de la monarchie qui, malgré le conseil de l’empire et. le parlemcnthongrois, se rangeaient du côté de la Russie et
en face de la Turquie et de son intégrité, pussent y trouver toujours, non pas un obstacle, mais aide et protection.
Il fallait avoir véritablement une ténacité héroïque pour ne pas dévier de la direction une fois imprimée à la politique étrangère, au milieu des contrariétés et des attaques de toutes sortes. « Je n’ai pas le courage, dit un jour Andra ssy, presque en gémissant, à quelques turcopbiles enragés, de m’identifier à une politique au succès de laquelle les patriotes turcs ne croient pas eux-mêmes, » Faire la guerre àlallussie pour l’intégrité delà Turquie, en arrêtant les flots montants du panslavisme, eût grandement convenu au courant populaire. Andrassy avait cependant assez de courage pour y résister, et Tisza sacrifia la dernière parcelle de sa popularité dans la défense de cette politique. Et l’opposition hongroise convint elle-même qu’une intervention armée en faveur de l’empire turc et pour retarder l’émancipation des populations chrétiennes serait en contradiction flagrante avec tout l’avenir auquel la Hongrie avait le droit de s’attendre. Le ministre des finances actuel, M. Benjamin de Kàllay^ avait donc bien raison, en parlant de l’inte;rvention année dont il s’agit, de faire la déclaration suivante au parlement hongrois : « Il pourrait très facilement arriver que la maison que nous voulons étayer s’écroule sur nos têtes ! » En faveur d’ Andrassy parlal’idée puisée dans l’iiistoire qu’un empire qui est incapable de remplir les condition s de son existence, dont l’organisation arriérée contient une constante excitation aux soulèvements, ne peut pas être sauvé par l’intervention d’une puissance étrangère. Il était inadmissible que l’on pût faire verser le sang des plus nobles nations dans l’intérêtdu despotisme oriental. Et, pareille au coursier dompté , la Hongrie excitée, enthousiasmée, emportée par son ardeur au combat, dut modestement obéir aux sages injonctions d’une politique avisée. C’est un tableau de touchant lié-
roïsme que la lutte d’un homme d’État tel qu’Andrâssy contre les penchants instinctifs d’une nation à laquelle il impose la cruelle vertu de l’abdication d’elle-même. Car ce fut un sentiment vrai et puissant qui se fit jour dans toutes les manifestations faites en faveur de la Turquie que plusieurs Etats spéciaux, créés par le panslavisme, devaient remplacer pour le danger permanent de la monarchie en général et de la Hongrie en particulier. En 1878, dans son discours du nouvel au, tout ému des victoires russes, Tisza s’écria ainsi : u Peu nombreux, le peuple magyar ne pouvait se maintenir jusqu’à nos jours, au milieu d’un océan dépeuplés composé de mille fragments de races puissantes, que grâce à sa ténacité. Et il n’est pas encore prouvé que la conservation de la race magyare puisse aussi facilement se continuer à côté de ces nouvelles créations slaves de l’Orient qu’elle s’est continuée jusqu’ici entourée d’autres influences dissolvantes. »
Expression touchante, dans laquelle rémotion profonde du sentiment populaire se fit jour sous la forme d’une déclaration ministérielle.
Mais Andràssy était fermement résolu à persévérer dans sa méthode en excluant l’emploi de tout autre remède que des moyens diplomatiques pour éloigner le danger panslaviste, et en n’admettant le recours aux armes que pour le cas de détresse extrême. Et ce moment psychologique semblait arriver après la conclusion du traite de paix de San Stefano. l/Autriche Hongrie était pour la convocation d’un congrès. Ees délégations votèrent un crédit de soixante millions de florins, — comme disait le comte Andràssy — « en guise d’assurance ». En attendant, sa politique remporta un succès immense au congrès de Berlin. Sans coup férir et par la simple occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine, on y obtint pour la monarcliie une situation prépondérante sui la
].A COî^STITüTION HONGROISE.
péninsiile balcanique, avec ramoindrissement du caractère menaçant des créations tenâtoriales nouvelles, ainsi que la conviction que la suprématie de la Kussie ne s’y ferait pas sentir d’une manière aussi désastreuse qu’on pouvait le craindre. Cet état de choses se développa très avanta.geusement à la suite d’événements ultérieurs.
Les bouleversements survenus dans les Balcans tournèrent donc à l’avantage de la situation à l’extérieur. A Fintérieur ils eurent par contre des répercussions nombreuses qu’on ne put faire cesser qu après de longues luttes. C’était en Croatie que ces influences stimulantes atteignaient le plus directement l’opinion publique. On y envisageait l’occupation de la Bosnie et de FHerzégovine comme une mesure transitoire devant préparer l’incorporation de ces deux provinces dans un royaume slave méridional. Ces aspirations, encouragées par les événements d Orient, étaient d’une telle nature qu’ elles empêchaient de considérer comme stables les relations de la Croatie avec la Hongrie tant au point de vue du bien-être qu’à celui du développement normal du pays. On se berçait plutôt dans l’espoir de bouleversements futurs, et on regardait le lien constitutionnel comme un obstacle qui n’a que le caractère d’une union passagère. C’est ainsi qu’il faut juger V affaire des écussons de l année 1883. La foule ameutée ne voulait pas permettre, àZagràb, — ville principale du pays, — que l’on plaçât sur la façade de la Direction des finances un écusson portant les armes du royaume sur lequel on avait inscrit aussi en langue hongroise la désignation des bureaux. Or la direction financière n’étant pas une direction croate autonome, une inscription commune croato-hongroise y est formellement motivée. A la suite de cette affaire d’apparence insignifiante, il y eut une fermentation extraordinaire dans le pays tout entier. Le banus Pejacsevich donna sa démission, et on en-
voya on Croatie comme commissaire royal, investi de pleins pouvoirs exceptionnels le feldzeiig-meister Ramberg. Le calme ne s’y est rétabli que longtemps après. Le comte Khuen-Uédervàry, le nouveau banus, y inaugura un régime de conciliation avec succès, et c’est à son activité pleine de tact que l’on doit principalement l’apaisement graduel des contrastes qui s’y est fait depuis.
A la fois curieuse comme symptôme d’uii courant social et significative comme point de départ pour la formation des lois, apparaît l’histoire sanglante de Tisza-Eszlar (1882). De la même manière que dans d’autres cas semblables survenus en d’autres endroits, on forma contre plusieurs Israélites habitant le village de Tisza-Eszlâr l’accusation du meurtre rituel. vSon inanité étant démontrée, on n’acquitta les accusés qu’après une procédure judiciaire interminable. Les péripéties du procès entretinrent pendant des mois entiers une agitation fiévreuse dans le pays. Très caractéristique a été l’attitude embarrassée de plusieurs organes officiels et l’empressement des classes instruites à prêter une oreille complaisante aux accusations. Cette partialité haineuse du monde comme il faut fut toute différente de la haine du peuple visant la religion Israélite. La raison de ce courant, qui se trouvait être en contradiction flagrante avec la manière de penser ordinairement si tolérante de la classe moyenne, était facile à deviner. Comme dans les antres pays, ce ne fut pas tant le côté confessionnel que le côté social qui en constitua rélément principal et dont les agitateurs s’emparèrent pour le transporter sur le terrain de la théorie des races.
En Hongrie la classe moyenne, composée de proprietaires fonciers héréditaires, souffrit beaucoup par suite des bouleversements économiques. Là où elle ne sut pas développer une force de résistance suffisante à l’aide de la disci-
pline économique et d’une activité intelligente, elle semblait être vouée à la disparition. Il se forma, au contraire, an sein de l’industrie et du commerce en plein développement, une classe de propriétaires nouveaux au nombre desquels les Israélites habiles et intelligents figuraient dans une proportion très considérable. Leur bien-être leur procurait une influence politique et sociale, tandis que l’on pouvait à peine ralentir la dégringolade manifeste des familles jadis florissantes malgré une protection non déguisée pour leur faire avoir toutes les places officielles. Les sentiments individuels que les expropriés et les parvenus pouvaient avoir les uns à l’égard des autres n’étaient nullement favorables à la paix sociale.
Le procès de Tisza-Eszlâr dans lequel on a vu tout le monde prendre parti pour ou contre, n’indique que l’explosion inévitable de cette animosité difficilement contenue. Aussi, même en ne contemplant les choses qu’à un point de vue très élevé, fallait-il se poser la question de savoir si le déplacement du centre de gravité social de la classe autochtone au profit d’une couche ethniquement et .génériquement différente, n’avait pas son côté périlleux. L’impartialité devait par suite de ce sentiment considérablement se troubler au désavantage des Israélites. Pour l’homme d’Etat, au contraire, le courant qui se fit jour pendant ce procès retentissant servit d’occasion pour penser à l’enlèvement successif des barrières à cause desquelles la nationalisation des Israélites était une impossibilité.
On devait considérer sans contredit comme un moyen infaillible pour hâter l’absorption salutaire, le projet de loi sur le mariage hebréo-chrétien, — projet déjà discuté dans la commission et maintenant prêt à être soumis à la discussion de la Chambre des députés. Cette manière d’agir de la législature était très méritoire non seulement au point
de vue déjà indiqué de la fusion des éléments jusque-là rebelles à la combinaison de la popidation, mais aussi au point de vue de 1 extension de l’égalité devant la loi. Or, le projet rencontra une résistance désespérée à la Chambre des magnats. Ce n’était pas tant l’intérêt religieux qui y fit opposition à l’introduction du mariage civil, mais il y devint manifeste, que la majorité hostile au mariage hebréochrétien contenait des éléments qui, par suite de leur déchéance sociale, étaient tout à fait incapables d’une discussion sérieuse et dont la situation précaire semblait en quelque sorte railler leur qualité de législateur héréditaire. Car la Chambre des magnats ne comptait pas moins de neuf cents membres, c’est-à-dire tous les membres mâles des familles de la noblesse titrée, parmi lesquels bon nombre dépourvus de toutes les garanties indispensables à quiconque était investi d’une position politique officielle.
La manière choquante avec laquelle on avait repoussé le projet, à l’argumentation sérieuse duquel on ne sut opposer que les phrases stéréotypées de quelques sots préjugés, servit finalement de prétexte favorable pour la réforme de la Chambre des magnats. On en écarta tous les membres des familles titrées qui ne payaient pas au moins trois mille florins d’impôts directs. Mais afin de ne pas faire une trop brusque transition en prenant pour critérium la situation financière des anciens ayants droit, on fit la concession à la Chambre nouvellement constituée une fois pour toute, d en retenir cinquante par voie d’élection parmi ceux maintenant exclus à cause du cens. A côté des membres de 1 épiscopat catholique on admit aussi le haut clergé des autres religions, tandis qu’on réserva à la couronne le droit de créer des membres à vie, avec la restriction, toutefois, que leui nombre ne pût pas dépasser cinquante.
la CONSTITTITION HOISGIIOISE.
Après avoir élevé le niveau de la Chambre haute par ce moyen de toutes les manières, on était forcément amené à penser qu’il devenait urgent de rétablir une certaine bariiionie entre les deux moitiés du parlement. Pour obtenir ce résultat, on fit changer la durée triennale des mandats des députés en quinquennale. C’était défendre le dévouement empressé des mandataires du peuple contre les courants éphémères du jour; c’était retarder le retour périodique des luttes électorales si énervantes.
Mais ce fut précisément à cette époque qu’éclata dans ropinion publique l’agitation la plus passionnée sur le point le plus sensible. Les relations entre l’armée et le peuple devinrent le centre d’une irritation extraordinaire à propos de l’affaire Janszky. Le contraste entre la manière de voir de la bourgeoisie et du corps des officiers est beaucoup moindre eu Hongrie que dans les autres États militaires. Il n’y a que les sombres réminiscences de la guerre civile, où la nation et T armée se sont combattues, qui y jettent une certaine ombre. Mais l’armée étant une institution coinmime, ses traditions échappent naturellement à rinfluence directe du génie national. Néanmoins il ne s’ensuit nullement qu’elle soit aussi en opposition avec l’opinion publique que le général-major Janszky voulait le faire croire ostensiblement. Car cet officier avait choisi l’anniversaire le plus important de la guerre constitutionnelle — la prise d’assaut de la ville de Bude défendue par les troupes autrichiennes — pour faire une démonstration en se rendant au cimetière, entouré de ses officiers et en y couronnant solennellement le monument funéraire du général autrichien Heiitzi, tombé sous les balles des houvéds.
Ce réveil plein d’ostentation du souvenir d’un fait d armes dans lequel les soldats impériaux et les défenseurs de la constitution étaient aux prises, fut, à la suite d’une
interpellation, vertement blâmé par Tisza, qui le traita d’illégal et d équivoque en faisant allusion à l’énonciation d’un baut dignitaire de 1 armée. L’irritation de l’opinon publique provoquée par 1 attitude blessante de Janszky s’accrut considérablement quand on apprit la mise à la retraite du général Edelsbeim-Gyulai, le dignitaire réprobateur en question, et l’avancement de l’officier cause de toute cette affaire épineuse. Le calme ne renaquit qu’ après la publication d’un rescrit du souverain dans lequel il était dit que l’on avait mal expliqué la signification des cbangements survenus dans le personnel de l’armée, et que son esprit ne pouvait différer de celui de son chef suprême, qui avait prêté serment sur la constitution.
Mais cet incident ne passa pas sans avoir laissé une impression très profonde dans le pays. Le chef du parti national, le comte Albert ylpponyi, s’en empara pour développer un programme au. sujet de l’armée. Il réclama que l’on V fît entrer un fort courant de constitutionnalisme, que ridée d’un Etat hongrois y fût mieux respectée et honorée conformément aux principes du dualisme. En adaptant l’éducation militaire au système scolaire employé en II ongrie, on ferait la conquête de la jeunesse hongroise au profit du métier de soldat. Il faudrait y fonder une institution supérieure pour l’éducation des officiers, ainsi qu’une académie militaire, afin que les jeunes générations y fussent encouragées à suivre la carrière militaire. La Hongrie posséderait ainsi de nombreux représentants dans l’armée, qui de son côté la considérerait comme une nouvelle pépinière d officiers de valeur.
Par la présentation d’une nouvelle loi militaire on déchaîna la plus violente opposition possible, dans laquelle on remit en présence la conscience nationale et 1 esprit de 1 armée, avec une âpreté redoublée. Car le paragraphe 25 de ce
projet contenait une disposition à 1 égard des volontaires d un an qui leur imposait une seconde année de service dans le cas où ils auraient échoué à Texamen des officiers.
L’opposition représenta cette seconde année de service comme une punition infligée aux Hongrois; car, passer rexamen des officiers en allemand — la langue de rarmée commune — constitue une difficulté particulière pour la jeunesse hongroise, à cause des tendances de toute son éducation. On souleva des objections au point de vue constitutionnel également, car le texte du paragraphe 14 n’exprimait pas clairement — à ce qu’on prétendait — l’obligation de soumettre au parlement un nouveau projet avant l’expiration de la validité décennale de la loi militaire. Ce ne fut qu’ après des débats ayant duré trois mois que l’on put obtenir le vote du parlement en faveur du projet attaqué de tous côtés.
Mais ce ne fut pas sur ce point seulement que l’on mina la position de Tisza. Il entra au ministère avec le programme de rétablir Tordre dans les finances de l’Etat, et il était hanté lui-même par le spectre du déficit. Les comptes définitifs de plusieurs exercices se chiffraient par des excédents de dépenses qui doublaient plus d’une fois la somme des déficits prévus. Il est vrai qu’il y avait de grandes et importantes réformes financières accomplies. On renonça au système fatal des garanties des chemins de fer, et le réseau de TÉtat prit un développement considérable. Mais le budget des dépenses se'trouva trop sérieusement grevé par l’acquisition d’un grand nombre de lignes, par des constructions et installations, ainsi que par une administration tendant plutôt au développement de l’économie politique qu’à l’économie. Que Ton y joigne encore les dépenses occasionnées par la politique poursuivie dans les Balcans, le budget des provinces occupées. Quant à l’armée, elle eut ses exigences
aussi : on transforma deux fois l’artillerie et quatre fois 1 armement de 1 infanterie au prix de plusieurs millions de florins.
Le parti gouvernemental ne manqua pas lui-même de critiquer le désordre des finances de l’État, et ce fut surtout à cause des excédents de dépenses qu’il manifesta plus d’une fois son mécontentement. Tisza prit alors le portefeuille des finances, dont la direction effective se trouvait toutefois dans les mains du sous-secrétaire d’État Wekerle. C’est à son initiative que l’on doit les grandes conversions des dettes de l’État, la réforme des impôts indirects. Ainsi périt l’hydre du déficit, et rannée 1889 inaugura, après une vingtaine d’exercices désastreux, la série des budgets présentant un excédent de recettes prévues. Or le produit réel donna dès l’année suivante un excédent de recettes de 25.4 millions de florins sur les prévisions du ministre des finances. Là devait se terminer le régime quiiidécimal de Tisza. C’est grâce à son opiniâtreté extraordinaire que ce ministre président a réussi à donner une solution à peu près satisfaisante aux inextricables difficultés survenues. En tout cas il rendit au pays des services qui ne sont nullement à dédaigner par la modification du traité douanier et commercial.
Ce fut du temps de Tisza que le dualisme prit racine en Hongrie et y acquit le droit de cité. La tendance autoritaire elle-même de son administration n’y fit que servir l’intérêt public et consolider la situation améliorée dn pays. Mais finalement les antagonismes personnels violents, déchaînés par ce régime rempli de luttes, s’élevèrent ensemble contre l’homme d État au pouvoir, M. Szilàgyi^ le nouveau ministre de la justice, avait beau raffermir le cabinet pour quelque temps avec son talent considérable, déjà l’opposition trouvait dans la cpiestion concernant la nationalité de Kossuth une
^74 LA COrvSTITUriON HONGROISE.
occtisioo propicG pour onibroiiilloi Ici sitiicition. Csr, solon les dispositions de la loi sur la naturalisation, d’après lesquelles, pour conserver sa nationalité, un HoiiProis vivant à l’étranger doit faire tous les dix ans une déclaration devant les représentants de la monarchie, Louis Kossutli aurait perdu sa nationalité, n’ayant jamais voulu accepter l’amnistie et ayant toujours séjourné comme exilé volontaire en Italie. Or, l’Ermite de Turin poussa la négation du droit public tellement loin, qu’il refusa l’accomplissement de cette formalité et qu’il perdit ainsi effectivement sa nationalité hongroise.
Pour sortir de cette impasse, Tisza recourut au moyen transactionnel de faire accorder à Kossuth la bourgeoisie honoraire par les conseils municipaux de quelques villes libres royales. Mais le problème de contre-balancer la négation absolue du droit public parla concession d’un privilège personnel paraissait être insoluble. L’expédient ne satisfit ni la couronne, ni le parlement, et encore moins l’opposition intransigeante. La retraite de Tisza devint donc inévitable. Ce fut ainsi que se termina une époque à tous égards importante et surtout significative à cause de la stabilité quindécimale de son administration.
Ce fut la réforme de V administration que le cabinet Szapàry, succédant à celui de Tisza, inscrivit en tête de son programme. Car l’administration publique se trouve, en Hongrie, dans les mains des agents des comitats, élus pour six ans par un corps électoral, l’assemblée départementale. De là cette autonomie de l’administration à T égard de laquelle l’Etat n’a le droit de jouer que le rôle d’un contrôleur, en plus d’un cas impuissant. Or le système moderne universellement adopté repose sur un principe diamétralement opposé ; c’est l’État qui administre, et l’autonomie ne
se manifeste que dans le contrôle. Aussi les agents de F administration ne doivent-ils être que des employés nommés par 1 Etat, et non pas des agents élus, tandis que c’est aux représentants des intérêts locaux qu’incombe le rôle de contrôleur ou de conseiller, et non pas celui d’admiiiistrateLir.
Mais le projet de loi conçu dans un esprit semblable et présenté par le gouvernement échoua lourdement à la suite de la résistance opiniâtre de l’opposition. Cependant l’avenir ne peut appartenir qTi’à l’administration d’un ministère responsable : principe légalement promulgué et dont la réalisation ne se fera pas longtemps attendre. Ea décision que le ministre des finances ïVekerle a prise, d’accord avec son collègue autrichien, au sujet de la loi sur la régularisation de la valtila, — c’est-à-dire sur la reprise des payements en espèces, — était d’une importance capitale. On devait retirer de la circulation le papier-monnaie de l’Etat ayant cours forcé et d’une valeur nominale de trois cent douze millions de florins, afin que les banknotes fussent remboursables en or et au pair. Quant à l’étalon d argent, il serait remplacé par l’étalon d’or avec la couronne comme unité, dont il entrerait 2,952 pièces dansunkilo d’or monnayé au titre de 900/1000 d’or fin. Cette réforme considérable est maintenant en grande partie exécutée, le papier-monnaie de l’État étant presque entièrement retiré de la circulation; mais les banknotes ne sont pas au pair, et le payement en espèces n’a pas été repris encore, quoique les conditions principales de la réalisation de ces mesures financières soient déjà depuis longtemps remplies.
Il Y eut par contre un changement radical au point de vue du développement des affaires politico-religieuses.
La stagnation qui régnait à cet égard dans le pays ne fut supportable qu’à cause de la grande tolérance religieuse qui caractérise le peuple magyar. La nécessité de réformer la
loi sur le mariag^c, issue des seuls principes canoniques, dans un État où il y a une population de religions variées, s’imposa plus d’une fois aux esprits réfléchis. Mais commencer une action dans cette direction ne parut jamais bien opportun, parce que l’on pouvait toujours craindre la résistance d’un clergé très influent.
D’ailleurs la nation n’était préoccupée que par les idées se rapportant directement aux luttes constitutionnelles. Or le clergé se tenait résolument sur le terrain du d ualisme ; pour ne pas s’aliéner un allié si précieux, le gouvernement libéral se vit donc dans l’obligation de s’abstenir de toute intervention législative pouvant amener le trouble dans les bonnes relations de l’Église et de l’Etat. Aussi ne dépassa-t-on la sphère des résolutions sonores, mais complètement inefficaces au début de l’ère constitutionnelle. Le célèbre discours de François Deak lui-même, consacré à l’apologie d’une politique religieuse libérale, ne fit que stimuler les velléités de l’opinion publique, sans aboutir à une création effective quelconque. L’essai de Tisza pour faire disparaître de la loi sur les mariages le veto canonique, à propos du cultus disparitas », ne réussit pas non plus, et, à cause de l’agitation passionnée qu elle avait soulevée, personne n’eut pendant longtemps le courage d’y donner suite.
Néanmoins, pour mettre fin aux abus criards des reversales imposées aux époux dans les mariages mixtes, on statua par une loi, dès l’année 1868 , que les enfants mâles suivraient dorénavant la religion du père, et les filles celle de la mère. C était un arrangement sommaire mais législatif de cette question brûlante, et les protestants considéraient les dispositions de ce règlement comme suffisantes pour les garantir contre les excès du prosélytisme. Elles le furent effectivement durant plusieurs années. Seulement, les cas s’étant multipliés où les prêtres catholiques procédaient arbitrairement au bap-
tême catholique et inscrivaient dans les matricules de l’état civil à eux confiées pour catholiques les nouveau-nés qui, au contraire, selon la loi citée, appartenaient à l’Église protestante, le ministre des cultes, comte Albin Csàky, publia une ordonnance pour recommander aux prêtres chargés de l’inscription matriculaire d’avertir incontinent leurs collègues protestants légalement autorisés, chaque fois qu’ils procéderaient à un tel baptême ou à une telle inscription, afin qu’ils n’aient qu’un caractère transitoire. Le primat de Hongrie n’eut rien à objecter contre cette ordonnance, conforme à l’esprit d’une loi depuis de longues années en vigueur et appliquée. Mais entre temps on reçut deBome des avis dans un sens opposé, à la suite desquels rinsubordination du clergé à l’égard de l’ordonnance du comte Gsâhy prit le caractère d’une véritable résistance ouverte. Iju collision morale de satisfaire à la fois aux devoirs sacerdotaux et aux devoirs qu’imposait la tenue de l’état civil apparut dans toute sa nudité. Pour apaiser les troubles survenus, le gouvernement n’eut pas le choix : il fallut qu’il se décidât à l’action, au pis aller, même à cause de la rédaction régulière des livres matriculaires. Le conflit ne pouvait avoir d’issue qu’en ôtant ces derniers des mains des fonctionnaires ecclésiastiques, qui, pour obéir à la voix de leur conscience, refusaient hardiment de se conformer aux injonctions de l’Etat.
Ce fut alors que le président du conseil, comte Jules Szapâry, annonça son intention de prendre la tenue des livres matriculaires à la charge de l’État. On devait présenter en même temps un projet de loi sur la liberté religieuse et un autre sur la réception de la religion mosaïque. Mais il y eut déjà un tout autre courant qui prévalut à ce moment dans l’opinion publique.
Ce que l’on considérait auparavant comme une conquête
la constitutioîsî hongroise.
précieuse ne semblait plus être qu une demi-mesure. Car rintroduction de la tenue des livres ma tri cul ai res par des laïques impliquait logiquement la création d\me loi sur le plus important acte de la vie civile, sur le mariage pour le soustraire à toute influence théologique. Et cette déduction s’imposait avec une telle énergie que lui résister eût été impossible. Mais le comte Szapary tenait pour les traditions du progrès lent et graduel; aussi lui répugnait-il de s’identifier avec des tendances de cette hardiesse. Il les crut irréalisables, et tenter leur application lui fit l’effet d’une entreprise grosse de graves complications. Ce fut un autre esprit qui inspira ses successeurs du cabinet JVekerle. Décidés à se jeter corps et âme dans la lutte pour la défense des réformes politico-ecclésiastiques, ils présentèrent au parlement cinq projets de loi : sur les actes de l’état civil dressés par des fonctionnaires laïques ; sur le mariage civil; sur la liberté religieuse et sur la réception de la religion mosaïque. Mais TÉtat ayant élu domicile en quelque sorte sur le terrain de la tenue des livres matricnlaires et du droit matrimonial, et d’autre paît la décision prise sous une influence toute différente au sujet de la religion des enfants issus de mariages mixtes n’ayant plus aucune raison d’être, il devint nécessaire de s’occuper aussi d’un projet de loi supplémentaire qui admît la légalité de tontes les conventions convenues à cet égard entre deux époux n’appartenant pas à la même religion.
L’exécution de ces réformes présentait des difficultés énormes. L agitation cléricale fit tous ses efforts pour s emparer des masses et pour les conduire au combat. Il se peut aussi que la couronne découvrit, dans la précipitation zélée de vouloir tout réformer, plus d’un trait du radicalisme inquiétant et ne voulût pas compromettre son autorité en faveur d un groupe de lois assurément concédées mais non souhaitées,
par la nomination d’une fournée de pairs, — après l’échec de la loi sur le maria g^e civil à la Chambre haute, — et pour obtenir le vote désiré, C était assez pour provoquer une ciise ministérielle. Mais la tentative de former un nouveau cabinet ayant échoué, le ' ministère Wekerle conserva le pouvoir après avoir consenti au départ du ministre des cultes, comte Albin Csaky, Alors la Chambre haute, à laquelle on avait derechef soumis le projet de loi sur le mariage civil, se montra prête à le voter, et ce fut au milieu de l’enthousiasme frénétique des libéraux que ce projet, ainsi que ceux sur la laïcisation de l’état civil et sur la religion des enfants reçurent la sanction royale. L’épuisement du cabinet Wekerle après une campagne aussi pénible était tout naturel. Il pouvait considérer sa tâche comme terminée. Les funérailles grandioses de Louis Kossuth, du champion populaire de l’indépendance, quoique les honneurs rendus à cet homme célèbre excluaient tout rapprochement froissant les sentiments dynastiques, ne devaient pas beam coup contribuer au raffermissement de la position ébranlée du gouvernement. Si on assiste donc, peu de temps après, à la démission du cabinet Wekerle, la cause en est, selon les déclarations du président du conseil lui-même, que le ministère ne possède plus dans une mesure suffisante la confiance de la couronne.
Grâce à l’impulsion de la grande œuvre réformatrice, l’esprit libéral du pays prit un essor nouveau. Mais l’opposition s’engagea aussi incontinent dans une lutte passionnée.
Les tendances réactionnaires considérèrent le triomphe du libéralisme comme une provocation. Les agitateurs firent tous leurs efforts pour prolonger la fermentation des masses; un nouveau parti — le parti clérical — se trouva en formation sous le nom de it Parti du peuple « . On eut à consta-
ter encore comme une anomalie attristante, que la couronne ne semblait pas être complètement rassurée au sujet des opinions du parti gouvernemental, depuis le ministère de Tisza sans interruption au pouvoir; car elle paraissait les juger comme entachées de beaucoup de radicalisme. De là un certain refroidissement inquiétant. Ce fut une époque douloureuse, et il ii’y eut que la modération qui pût promettre l’apaisement des passions déchaînées. Ce fut avec rintention de ne procéder à l’exécution des lois politicoecclésiastiques qu’avec beaucoup de circonspection et de ménagements que le baron Didier Bdnffy se mit à la tête du gouvernement. 11 entra une bonne part de scepticisme dans l’accueil qu’on fit au nouveau cabinet, et on crut généralement peu dans la réussite de sa mission. Or les deux projets de loi en souffrance sur la liberté religieuse et sur la réception des Israélites furent promptement votés. Mais il y eut dès le début du régime un incident décelant les difficultés qui entravèrent les pénibles travaux de rapaisement. On vit arriver en Hongrie le nonce du pape, Mgr Agliardi, et son voyage servit de signal d’encouragement au. cléricalisme militant pour continuer sa lutte avec un acharnement redoublé. D’ailleurs le ministre président ne tarda pas à déclarer à la Chambre qu’il y avait eu un empiètement commis par le représentant de la curie.
Ce fut alors que le ministre commun des affaires étrangères, le comte Ràlnoky, se départit de sa réserve obligatoire pour affirmer hautement que la déclaration du baron Bànffy était de nature à troubler les bonnes relations de la monarchie avec la curie. Cette contradiction entre le ministre président et le ministre des affaires étrangères fit une impression déplorable, car on soupçonnait le comte Kâinoky, dès son arrivée au pouvoir, de se laisser influencer par des velléités cléricales. Pour comble de désarroi, on
LE DÉVELOPPEMENT DEPUIS 1867. iSi
appiit finalement 1 existence d une note adressée par le ministre des affaires étrangères au président du conseil hongrois, dans laquelle il émettait un avis identique à celui du baron Banffy pour caractériser l’attitude du nonce. Une telle ambiguïté ne pouvait que nuire à l’autorité deKâlnoky ; il se retira donc en cédant la place à l’énergie vigilante du comte Jgénor Goluchousky. Alors il se fit peu à peu une accalmie. Comme pendant toutes les grandes époques des transformations politiques, les passions ne manquèrent pas d être aux prises avec la dernière violence cette fois encore. M ais le profit durable consiste dans la reconnaissance delà suprématie de l’État sur le terrain des droits civiques et dans rémancipation de la législation de tonte tendance d’un caractère particulier.
Et si l’on jette un regard en arrière sur cette période des collisions sérieuses, il faut même avouer que proportionnellement le laps de temps écoulé pendant l’agitation inévitable n’est déjà pas bien long et qu’il reste dans l’opinion publique à peine quelques traces des dissensions disparues
Fêter le millénaire de l’existence de la Hongrie était en même temps une manière de rendre témoignage de cette unité harmonieuse de la nation que l’on élève au-dessus de tous les partis et de toutes les oppositions quand il s agit de la glorification de la Patrie. On doit signaler comme un des moments les plus émouvants des solennités qui eurent lieu à cette occasion, la prestation d’hommage faite au couple royal par les deux Chambres réunis du parlement. Et cette manifestation dépasse de beaucoup la signification d un acte de cérémonie. Car avec la conclusion chronologique de l’ère millénaire de son existence comme État , il y eut aussi dans la situation de la Hongrie une transformation intérieure et il se prépare pour elle évidemment une nouvelle ère de développement. Des dissensions se sont
produites dans toute l’Europe entre les couronnes et les nations. Cet antagonisme eut en Hongrie un caractère plus aigu, car auK tendances populaires on opposa la puissance de la dynastie, puisée au dehors. Ce fut à cause d un danger tout spécifique que la nation éprouva le sentiment de l’oppression et de la crainte pour son existence. De là ces velléités de séparation devenues à un moment robjcctif des aspirations générales contraignant ainsi la couronne au déploiement extrême de toute sa puissance.
Ces erreurs, trente années de vie constitutionnelle les ont complètement corrigées ou fait disparaître. On considère maintenant la Hongrie comme le soutien le plus sûr de la monarchie des Habsbourg, dont runité et le prestige de grande puissance sont loin d’être devenus indifférents à la première depuis qu'on lui a accordé toutes les facilités pour se développer librement. Et ce n’est plus seulement comme protectrice suprême de la constitution que fonctionne la couronne; elle peut se confier maintenant aux courants nationaux et s’identifier en toute sécurité avec la conscience de la nation. Quel enthousiasme n’a pas soulevé le projet de loi sur la création d’une académie militaire concédant une cer-
taine influence aux tendances hongroises en ce qui concerne l’éducation de l’armée! Car tel était l’esprit des anciennes et néfastes époques qu’on n’aecueillait qu’avec méfiance ces aspirations légitimes elles-mêmes. On était enfin convaincu qii il ne fallait considérer l’accroissement de l'élément ma-
gyar dans le corps des officiers qu’au point de vue du profit qui pouvait en résulter pour l’armée, et que le désir de faire prendre en considération le système d’éducation nationale ne visait nullement racheminement vers la destruction
de son unité si ombrageusement surveillée. Ce fut aussi cette harmonie entre le roi et la nation qui se fit jour quand François-Joseph décida l’érection de dix monuments coosa-
LE Développement depuis iser.
crés à la mémoire des plus grandes figures de Thistoire hongroise, parmi lesquelles celles d’Étienne Éocskay et de Gabriel Bethlen, de ces champions de la liberté constitutionnelle. Résultats indéniables qui permettent aisément de deviner la manière dont est représentée Fidée nationale devant le trône par le cabinet Bànffy.
Combien Fbistoire n’a-t-elle pas dû subir de chaneements quand on pense que Foii assiste anjourd’hui aux attaques furieuses de l’Autriche contre le dualisme, tandis que c’est la Hongrie qui en est le plus ferme soutien ! On ne put procéder au renouvellement du compromis relatif à l’union douanière et à la répartition des quotes-parts, qui avait pris en 1897, à cause des désordres qui eurent lieu au « Conseil de l’empire » à Vienne. Le vote du « 'provisorium se passa au contraire à Budapest sans difficulté, et on n’v opposa pas une résistance insurmontable même aux mesures destinées à maintenir le statu duo.
Tel que les hommes d’Etat magyar Font coneu, le dualisme est donc en Hongrie une institution nationale faite pour servir de base aux points de départ de tous les développements ultérieurs.
TYPOCnAPHIfc: DE E. PI.O.N, N’OUi’.llIT ET
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