‹ La Constitution Irlandaise d’après le Home Rule Bill de 1912Chapitre 19 sur 25 · À QUELLES CONDITIONS LE HOME RULE SERA POSSIBLE ET EFFICACE · texte numérisé non relu

À QUELLES CONDITIONS LE HOME RULE SERA POSSIBLE ET EFFICACE

Au terme de cette étude deux questions se posent si naturellement à l'esprit, que nous ne pouvons nous dispenser d'essayer d'y répondre, bien qu'en pareille matière les prévisions qui paraissent les mieux fondées soient souvent démenties par les faits. La première est de savoir si l'Irlande aura bientôt enfin son Home Rule, et la seconde si, dans le cas où elle l’obtiendrait, elle saura ou pourra en faire bon usage.

Deux fois déjà l'Irlande, suivant l'éloquente métaphore de Gladstone, s’est vu brutalement arracher la coupe au moment où elle la portait à ses lèvres; en sera-t-il encore de même cette fois? Il n’est pas douteux que les Communes voteront le biil qui progresse régulièrement en comité; on peut même prévoir que, soutenu par une majorité fidèle, le gouvernement continuera à user de son privilège de clôture et obtiendra

le vote final dans les premiers mois de 1913. Après

quoi le bill ira aux Lords. Le Parliament Act leur a enlevé le droit de modifier les projets législatifs votés par les Communes, mais il leur a conféré le droit de veto suspensif pendant deux ans. En feront-ils usage pour retarder la promulgation du Home Rule? Si le bill de M. Asquith avait le même caractère que les bills de Gladstone, cela serait certain, car lors de la discussion du Parliament Bill, ils s'étaient efforcés d'obtenir le maintien d’un droit de veto absolu dans le cas où une réforme législative viendrait modifier « les relations existantes entre les différentes parties du Royaume Uni ». C'était dire très clairement qu'à aucun prix ils ne voulaient du Home Rule de l'Irlande; mais l’on ne connaissait pas et personne ne prévoyait alors la formule atténuée de M. Asquith. Il se peut que, se trouvant en présence d'un bill approuvé par lord Dunraven, l’un des opposants les plus déterminés du second bill de Gladstone, la Chambre des Lords y donne son consentement. Si elle le refusait, le sort de l'Irlande deviendrait incertain, car il n’est pas certain qu'une nouvelle dissolution n’intervienne pas avant deux ans, etqu'en cas de dissolution le pays renvoie à Westminster la majorité libérale et nationaliste.

Mais, même si l’on suppose le Home Rule Bill transformé en Home Rule Act, l’on ne peut affirmer que la loi pourra être appliquée. Qu'uneloi britannique puisse demeurer lettre morte, l'hypothèse aurait paru chimé-

rique, il y a quelques années ; que le Home Rule Act

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demeure inapplicable, c’est une hypothèse qu'il faut envisager comme possible, sinon come probable, aujourd'hui.

L'opposition des Orangistes en serait la cause. Ils manifestent ouvertement la détermination d'empêcher, par tous les moyens, l'application du Home Rule s'il est voté. Déjà, il est vrai, lors du désétablissement de l'église protestante d'Irlande, les fidèles de cette église avaient déclaré qu'il ne permettraient pas que la loi de désétablissement s’appliquât, et pourtant elle fut appliquée très facilement. Mais il ne faudrait pas inférer de ce précédent, que les serments et les covenants orangistes contre le Home Rule sont des rodomontades négligeables. Ni la question qui se pose ni le temps où elle se pose ne sont les mêmes. Le désétablissement n'intéressait que l'église épiscopale, église d'une faible minorité protestante, et les presbytériens comme les catholiques applaudissaient à la mesure prise. Les intéressés n'avaient pratiquement aucun moyen de s'opposer à l'application de la loi.

Il en va tout autrement dans la question qui se pose aujourd'hui. Presque tous les protestants d'Irlande forment bloc contre le Home Rule et ils représentent un quart de la population totale, ce qui n’est point une minorité négligeable. Cette minorité a reçu l'appui officiel de tout le parti conservateur ; M. Bonar Law, son leader, est allé à Belfast l’assurer qu'elle défendait une

cause sacrée et que, quels que soient les moyens qu’elle

emploierait pour la faire triompher, la nécessité les rendait légitimés ; il a réitéré cette déclaration devant un grand meeting anglais et au sein même des Communes. Le fanatisme presbytérien n’a pas besoin de tant d'approbation pour être excité lorsqu'il croit sa religion menacée, et il la croit nécessairement menacée par les catholiques. La seule idée que le Parlement de Dublin renfermera une majorité catholique remplit les presbytériens irlandais de terreur; comme le paysan de Monaghan, dont nous avons cité le mot typique d’après T. W. Russell, ils pensent tous : si les catholiques ne sont pas maintenus en état de sujétion nous ne pouvons plus rester dans ce pays. Or ce pays c’est leur patrie et ils ne veulent point l’abandonner.

La population industrielle de Belfast et de l’Ulster orientale croit d’ailleurs avoir une autre bonne raison de redouter l'application du Home Rule, elle se figure que le Parlement irlandais fera peser sur elle tout le poids des impôts qu'il pourra créer, et un député orangiste a déjà cité au Parlement de Westminster telle entreprise industrielle de Belfast qui a acheté des terrains aux environs de Liverpool pour y transporter ses manufactures dès le vote du Home Rule. La menace n'est point vaine, car l’industrie linière et l’industrie des constructions maritimes ne sont point attachées à l'Irlande par des conditions techniques et économiques qui interdisent de les en séparer. Mais, dès lors, qui ne voit que cette menace suffit pour prévenir le danger de la persécution fiscale ?

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Si les Orangistes le comprenaient, ils ne s’opposeraient pas de prime abord à l'application du Home Rule; mais le comprendront-ils ? Toute la question est là. Et s'ils ne le comprennent pas, ont-ils quelque moyen d'en entraver la mise en jeu? Ils en ont un, ce n est pas l'insurrection ou la guerre civile, armes d’une autre époque qui ne leur réussiraient point, c’est la résistance passive par le refus des impôts, dont les Gallois leur ont montré l'exemple efficace quand ils n'ont pas voulu se soumettre à l'Education Act du dernier cabinet conservateur (‘). Nous ne croyons pas cependant que l'on doive désespérer de la cause du Home Rule irlandais; comme le disait John Morley dès 1882, ce n’est qu'une question de ténacité de la part des nationalistes irlandais, s'ils tiennent bon, ils l’'auront; mais aujourd'hui. il ne s'agit pas pour eux de convaincre le prédominent partner, c'est la minorité protestante irlandaise qui a besoin d’être convaincue. Ils le peuvent, croyons-nous, avec l'aide de lord Dunraven et de M. W. O'Brien, en invoquant le texte même du bill Asquith, en particulier l’article 41, qui assure le maintien de l'Union et la suprématie effective du Parlement Impérial, garantie incontestable des libertés et des droits de la minorité protestante.

Supposons maintenant le Home Rule octroyé et la

(1) Les Orangistes se vantent cependant de se préparer à la guerre civile ; voir à ce sujet l’article du Cope Comforü : Home Rule and Civil War, dans le numéro de Novembre 1912 de la National Review.

minorité protestante se résignant à en essayer l'effet, l'Irlande saura-t-elle et pourra-t-elle tirer un bon parti de son autonomie ? Nous croyons que cela dépendra du fait que la minorité protestante demeurera dans une expectative favorable ou dans une expectative hostile. Dans la première hypothèse il pourra se former une coalition des partis de M. W. O’Brien, de lord Dunraven et des protestants de l’Ulster qui, si elle n'obtient pas la majorité, sera du moins assez forte, avec l'appui du sénat nommé par le gouvernement impérial, pour réduire à l'impuissance M. Devlin et ses Molly Maguires. Si les Orangistes du capitaine Craig et de M. Carston préconisent la politique du pire et la favorisent, l'Irlande courra de nouveau aux abimes. Dans cette seconde hypothèse, les avantages mêmes de sa situation présente risquent d’être emportés dans la tourmente; dans la première elle peut en espérer de plus grands encore, mais elle ne les obtiendra qu'à force de patience, de modération, d'habileté, et d'économie.

L'Irlande, en effet, nous ne devons pas l'oublier, reste pour longtemps débitrice de la Grande Bretagne, en vertu même des clauses financières du bill Asquith, et celle-ci s’est très habilement réservé de compenser la dette de sa débitrice au moyen des plus values éventuelles des impôts existants, établis et perçus par le gouvernement impérial. Pour améliorer sa situation

économique et atteindre au plus tôt une indépendance

financière et fiscale qui lui crée une réelle autonomie, l'Irlande doit réaliser d'importantes économies sur les services administratifs dont elle reçoit la charge, sans cependant compromettre le bon fonctionnement de ces services, et elle doit, d'autre part, s'imposer des impôts supplémentaires qui n’entravent pas son développement économique et ne réduisent pas le bien-être tout relatif de ses habitants. Comment y réussira-t-elle ? Le concours patriotique de tous ses fils ne sera pas de trop pour suffire à une pareille tâche. Il lui sera facile d'économiser sur les traitements actuels de ses fonctionnaires, mais enfin ces économies n'iront pas loin, et les plus importantes qu'elle pourra faire de ce chef ne seront réalisables que six ans après la mise en vigueur du Home Rule, quand elle aura le contrôle de la police, le corps le plus nombreux et le mieux rémunéré de ses fonctionnaires.

Quels impôts pourra-t-elle lever qui soient fructueux et tolérables? Des impôts sur les consommations? Mais encore sur quelles consommations? Les impôts sur les boissons et sur le tabac sont déjà excessifs, et la population irlandaise est trop pauvre pour que le Parlement de Dublin puisse songer à grever les objets de première nécessité. Aussi disparait presque entièrement la faculté que lui laisse le bill, d’augmenter à son bon plaisir les impôts sur le whisky et sur la bière et de surimposer de 10 °/, les impôts des

douanes.

Restent les impôts des patentes et les autres impôts que la législation fiscale britannique comprend avec les précédents dans la rubrique de l’income tax. Si le Parlement Irlandais augmente les impôts des patentes dans la limite où l’y autorise le bill, à savoir de 10 c/,, il est à craindre que cette surcharge suffise à faire émigrer en Grande Bretagne les principales firmes de Belfast et de Dublin. S'il ne fait porter l'augmentation que sur les revenus fonciers et les bénéfices des fermiers, la majorité criera à l'injustice et demandera pourquoi l'on exempte les bénéfices industriels et commerciaux. Et si on lui en explique la raison, les paysans la comprendront-ils et l'admettront-ils ? I] le faut souhaiter, car, sans cela, la question du Home Rule serait insoluble, pour le plus grand malheur de lIrlande qui ne peut redevenir une nation self-helping qu'à cette condition; et, aussi, pour celui du Royaume Uni et de l'Empire britannique, car une armée de volontaires irlandais pourrait seule sauver la Grande Bretagne au cas où elle seraitenvahie, et l'Irlande ne volera au secours de l'Angleterre que si cette drenière lui

octroie enfin un Home Rule efficace et généreux.

NIUE:

Le Président, Vu : E. CHAVEGRIN.

Le Doyen, P. CAUWÈS.

Vu et permis d'imprimer, Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, L. LIARD

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