Ambroise Gor, l'Allemagne à l’œuvre, p
2. Eu égard à la complexité des États modernes, il ne fallait évidemment pas s’attendre à un changement politique radical dans les cadres de l’administration ; mais ce dont on peut légitimement s'étonner, c’est que presque rien n'ait encore été fait en vue du renvoi progressif des fonctionnaires hostiles et de leur remplacement par d’autres, mieux intentionnés.
fait que prendre plus de force encore depuis les élections à la Diète de Prusse qui ont eu lieu le 20 février 1921, et ont marqué le triomphe de a réaction, de l'esprit rétrograde sur la démocratie et l’idée de progrès.
Des déclarations significatives ont été faites au Congrès du parti populaire qui s’est réuni à Potsdam, le 9 janvier 1921. « L'heure de l'esprit prussien, a dit le professeur Boelitz, reviendra infailliblement ; réclamons-nous fièrement des forces qui ont fait la grandeur de la Prusse, du militarisme » et la Gazelle de a Croix, du 20 janvier 1921, ajoutait : « Ce que nous avons à montrer, c’est que l'État prussien, l’État du Grand-Électeur et de Frédéric IT, l'État de Fehrbellin, de Leuthen et de Kæœniggraetz, l État organisé, fondé sur l’armée et les fonctionnaires est un fait. La République prussienne est, en soi, une contradictiont. »
C’est ce même parti populaire qui tenait, le 30 janvier, à Berlin, sa grande réunion électorale dans un cirque orné des drapeaux aux trois couleurs impériales, noir, blanc, rouge, et devant le buste de Frédéric le Grand?. C'est un de ses membres, Helferich, qui s’écriait au cours d’une réunion organisée à Francfort : « Le peuple allemand manifestera sa volonté le 20 février. Cette manifestation devra être comme un coup de tonnerre, qui sera entendu dans l'univers entier ! Les résultats des élections doivent être le renforcement de l’idée nationale dans le peuple. Alors, nous chanterons, en dépit de tous les diables : Deutschland, Deutschland über alles! »
Ce sont encore ces partis de droite qui, d'accord sur cette question avec les socialistes, se sont montrés, lors des
1. Bulletin de la Presse allemande, 5 février 1921, page 973: 9. Bulletin de la Presse allemande du 17 février 1921, pp. 1008 et 1009.
mêmes élections, opposés à toute extension de l’autonomie provinciale. Tandis que le Centre luttait pour cette idée, les Nationaux la repoussaient comme étant de nature à entamer ce « rocher de bronze » que doit constituer l’État unitaire prussien et les Social-démocrates la bannissaient à leur tour de leur programme, lui préférant pour le pays une unité qui favoriserait le développement du socialisme.
Des élections de février 19211 ce sont les partis de droite qui sont sortis vainqueurs : les Nationaux allemands, qui étaient 48 à l’Assemblée Nationale, sont entrés au nombre de 75 au Landtag où l’on compte 58 membres du Parti populaire au lieu de 24. Le Centre maintenant à peu près ses positions — sauf une perte de 4 sièges qui sont allés aux Hanovriens — les mandats gagnés par les groupes réactionnaires l’ont étésur les Démocrates qui sortent décimés de la lutte et qui ne se retrouvent que 26 à la Diète alors qu’il détenaient 65 voix à l’Assemblée Nationale. Quant au parti socialiste, il recueille 173 sièges, conservant donc, dans l’ensemble, sa situation de 1919 ; mais il sort, en réalité, effrité des élections qui marquent plutôt à son égard, un succès pour les éléments avancés de la tendance et un échec pour les socialistes majoritaires.
Les élections de 1921 dénotent donc un gain fort net pour les parts rétrogrades ; elles ne laissent pas d’être
4. Voici, d’après le Bulletin de la Presse allemande, du 25 février 1921 (p. 1034), le résultat complet des élections :
Nationaux allémands::.., 1..." 75 PALONPOPUIAITE RER EEE ES 58 CENTRE ARS PR ES EL UCER 81 Démocrates ARE ANT 26 Socialistes majoritaires... .......... 114
— , indépendants ........., 29
— communistes. . ........ 30 Union économique. .............. le
FN or en s RNRSeS RER ae 44
Le
inquiétantes pour l'avenir de la Constitution prussienne et semblent illustrer d’une manière toute particulière cette pensée d’'Hugo Preuss : « Die Republik Preussen ist eine Woriverbindung, die nicht leicht von der Zunge gehti. Elles enregistrent un échec pour l'esprit républicain.
Cette évolution continue vers la droite? peut fort bien nous conduire à de nouvelles tentatives de réaction.
Il y a donc encore beaucoup à faire dans la voie de la vraie démocratisation de la Prusse : on ne peut, évidemment, demander ni au peuple, ni à ses dirigeants, qui ont été si longtemps attachés aux institutions monarchiques, de devenir en quelques mois de bons démocrates et de modifier radicalement leurs conceptions, de supprimer totalement et instantanément le lien entre un passé et un avenir politiques, non... Natura non facit sallus.. Mais ce qu’il faut souhaiter c’est que, dans les années qui vont suivre, les Prussiens, ne se retournant vers le passé que pour en comprendre les enseignements salutaires, renoncent définitivement à l’idée, à la religion, pourrait-on dire, de la monarchie.
Il faut désirer qu'ils prennent véritablement conscience d’eux-mêmes, qu'ils se déshabituent de ce « regard hiérarchique », de cette inconcevable tendance à se laisser guider passivement par l’autorité, par l'Exécutif, de cette coutume de recevoir d’en-haut les impulsions dont ils ont besoin. |
Il est nécessaire qu’ils ne soient plus, en politique, des
1. Preuss, Deutsche Juristenzeitung, numéro du 1€7 novembre 1920, p. 794. « République prussienne » constitue un assemblage de mots que la langue a peine à prononcer. »
2. Aux élections du Conseil municipal, à Berlin, qui ont eu lieu le 17 octobre dernier, les socialistes ont perdu 20 mandats ; les nationalistes ont enregistré, par contre, un gain de 112.000 voix.
indifférents, qu'ils deviennent de véritables citoyens et qu’ils cherchent à s’abstraire de cet incroyable esprit de soumission qui les a caractérisés jusqu'alors, qui en faisait presque, comme le disait Bebel, « un peuple de valets » et permettait à un des plus réalistes des leurs, M. Walther Rathenau, de dire d’eux qu’ils ne connaissaient aucune limite à l’obéissancet,
Ce n’est qu’à ce prix qu'ils pourront faire rendre leur plein rendement à leurs institutions démocratiques.
La révolution de 1918, comme on l’a dit, « n’a été qu’un premier flot qui n’est pas parvenu à submerger les débris de l’ancien régime qu'avait entassés la défaite?. »
Une autre doit intervenir, plus paisible celle-là, moins violente, mais non moins indispensable ; elle résultera de la transformation morale du peuple. C’est à elle que doit viser maintenant, avec la ténacité, la méthode, la vis durans, pour reprendre l’expression de Tacite, qui le caracrérise, le peuple prussien.
Le chancelier Wirth compte qu’une génération est nécessaire à cette évolution, à ce changement de mentalité.
Comment peut-on prévoir que les choses vont se passer d'ici là ?
1. Rapnaerz, Walther Rathenau : Il faudrait que disparaisse enfin cette servilité du caractère allemand que l’on ne retrouve chez aucun peuple civilisé. L’Allemand obéit sans s'inquiéter de savoir qui donne des ordres, ni de quel droit. À toute minute, on entend répéter le mot de subordination. Partout retentit le ton particulier du commandement. Il y a des supérieurs partout... S'il reste un peu d’esprit d'indépendance, il s’est réfugié dans la défense des intérêts particuliers où il est sauvegardé avec une mesquinerie jalouse et déplorable (p. 252).
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Ne nous le dissimulons pas : ce besoin de soumission est l’un des plus graves obstacles à notre progrès : il est le défaut politique capital de notre peuple (p. 255).