Séance du 19 décembre 1791, Moniteur du 20 décembre
auraientrenversé le nouveau système politique! » ? Ce plan «atroce » ne fut peut-être pas nettement conçu, ou du moins la preuve positive n’en peut être faite. Mais l’accusation en fut portée plusieurs fois devant la Législative et la Convention, et elle fut courante à Saint-Domingue.
Ce qui lui donna de la consistance, c’est la participation ouverte de certains officiers, notoirement aristocrates, au mouvement des mulâtres qui se produisiteen même temps dans le district de Port-au-Prince. Hamus de Jumecourt, capitaine de la paroisse du Cul-de-Sac, de Villars, commandant de Léogane, de Coustard, commandant de Port-au-Prince, furent les instigateurs et les chefs de l'attaque dirigée contre Port-au-Prince et contre Léogane. Or de Jumecourt exprime ainsi ses sentiments dans une lettre adressée le 13 octobre à l'un des chefs des mulâtres, Pinchinat : « Point de paix avec le Port-au-Prince que l’ancien ordre de choses ne soit rétabli, point de municipalités, point d’assemblées?! » De Coigne, officier d’administration de Saint-Marc, expose les arrière-pensées de ce monde militaire, resté réfractaire au droit nouveau. « Vous aurez trois classes de brigands à combattre. D'abord les brigands blancs sont les plus à craindre. Laissez-les donc détruire par les mulâtres, si vous ne voulez pas les détruire vous-même. Après, avec ceux-ci, vous rangerez
1. Mémoire de Page et Brulley, commissaires de Saint-Domingue, mai 1793, p. 97.
2. Cf. Rapport Tarbé, P. J., séance du 10 décembre 11791; — Arch. parlem., XXXV, 700.
les nègres révoltés; vous rétablirez les lois peu à peu et vous serez successivement à même de réprimer ceux d’entre les gens de couleur qui seront coupables!. » De Blanchelande affecte de louer la correction de conduite de ses officiers et son propre accord avec l’Assemblée générale. Mais cette Assemblée prendra à son compte les suspicions de l'opinion, etelle en fera l’objet d’une plainte formelle contre les officiers et contre Blanchelande?.
Quoi qu’il en soit des responsabilités, il fallait faire face au péril. De Blanchelande dut préparer la résistance avec le concours de l’Assemblée générale et de l’Assemblée du Cap, dont il était Le prisonnier. [1 y eut bien des tiraillements et bien des lenteurs. Jusqu'au 2 septembre, on se contenta de mesures défensives. Des postes de 200 à 500 hommes furent disséminés autour de la ville, au Haut du Cap, à la Petite-Anse, à Fort-Dauphin, à Ouanaminthe, sous le commandement général du maréchal de Rouvray”; deux navires de guerre furent embossés au fond de la baie, commandant le chemin de la Petite-Anse ; un cordon de troupes fut établi de Port-Margot à Plaisance et Gonaïves, sous les ordres du commandant Cazamajor, pour préserver les provinces de l'Ouest et du Sud ; on
1. Cette lettre est du 21 septembre 1791 (Accusation contre Blanchelande ; — Arch. nation., Dxxv, 46).
2. Accusation contre de Blanchelande ; — Arch. nation., Dxxv, 46.
3. Député suppléant de Saint-Domingue ; démissionnaire, avec de Laborie, après le décret du 8 mars 1790. Etait propriétaire au Terrier-Rouge.
mit en état de défense l’île de la Tortue, et l’on surveilla la côte. Cela fait, on envoya demander des secours au commandant de la partie espagnole, à la Jamaïque et aux Etats-Unis; certains même prétendent que, dès le 16 août, fut portée à la Jamaïque cette louche et humiliante requête !.
Une offensive prompte et énergique contre les révoltés n’eüt-elle pas mieux valu que toute cette défensive ? Elle eût du moins empêché la concentration de l'ennemi. De Blanchelande la voulait faire, s’il faut l'en croire, et en fut empêché par les Assemblées. Le 13, les capitaines Vallerot et Dubisson prennent contact à Port-Margot et tuent quelques centaines de « brigands ». De Blanchelande n’est pas sorti de la ville ; il en est encore à projeter d'aller camper au Haut du Cap, en ralliant de Rouvray. Le 25, il a pris la campagne, mais non commencé l’action. C’est le 27 seulement, un mois et demi après la première révolte, qu'il commence l'attaque. Il marche contre les habitations d’Agoust et Galliffet, où les noirs ont leur quartier général, et ils’en empare sans peine. Il prend 8 pièces de canon, fait 100 prisonniers, tue 500 hommes; il s'assure, en outre, par des lettres interceptées, que l'ennemi est aux abois et manque de munitions. Néanmoins, il s’en tient là et ne poursuit même pas les fuyards?.
D'où vient une telle mollesse, quand il fallait
1. Brissot, séance du 1° décembre 1291; — Arch. parlem., XXXV, 473.
2. Cf. Correspondance de Blanchelande avec le ministre; — Arch. nation., Dxxv, 46. Letlres des 2, 13, 14, 25, 29 septembre.
tant de décision? C'est que le gouverneur, incapable ou complice, a complètement abdiqué ses pouvoirs entre les mains des Assemblées. C’est l'Assemblée générale qui « prie » le gouverneur d'organiser la défense; c’est elle qui décide, le 24 août, de demander des secours aux puissances, en se réservant d'intervenir dans les négociations; elle se déclare en permanence et arbore l’écharpe noire ; elle met l’embargo sur tous les navires en rade et confisque l'argent qui se trouve à bord: elle augmente les droits de sortie sur les sucres et cafés ; elle interdit de débarquer tout immigrant qui n’est pas propriétaire dans l’ile. De Blanchelande, docilement, approuve et sanctionne tout; il soumet à la censure de ses maitres la proclamation qu’il voulait adresser aux révoltés! ; il les laisse former des armées et dicter un plan de campagne. Et ce plan, quel est-il? Garder dans la ville du Cap les 3.000 combattants dont on dispose, pour tenir en respect les petits blancs et les noirs |
Quel contraste entre cette politique égoïste et lâche et le dévouement spontané des mulâtres!
1. Voici le texte de cette curieuse proclamation (Arch. parlem., XXXIV, 696) : « … Que signifie l'étendard de la nation dont vous osez faire l'étendard de la révolte? Que signifient les noms d'amis du roi, ces cris de : Vive le roi? Malheureux, vous êtes les plus cruels ennemis de ce bon roi.Je suis son représentant, et je vous ordonne, de par le roi, de vous jeter à sa miséricorde et de mériter.en mettant sur-le-champ bas les armes, le pardon de ce bon roi et celui de vos maitres, auxquels il vous ordonne de vous soumettre... Si vous obéissez, il ne vous sera rien fait... Si vous persistez, tremblez, malheureux, plus de grâce pour vous! J'attends réponse sous trois jours. »
Ceux-ci, devant le péril commun, oublient l’animosité que leur avaient témoignée, plus que tous, les colons du Cap. Quand les grands-blancs tremblent de perdre un seul homme de leur garde ; quand les petits-blancs refusent de combattre si on ne leur promet, comme butin, les deux tiers des denrées qui seraient trouvées sur les habitations, les mulâtres viennent offrir leurs services sans conditions ; bien plus, ils donnent en otage leurs femmes et leurs enfants, pour prouver leur bonne foi! Ce sont eux qui forment le gros des forces mobilisées en septembre et victorieuses en octobre. Tant de dévouement força enfin l’aveugle préjugé. L'arrêté du 20 septembre fut aussi un acte de reconnaissance !.
Le malheur, c’est qu'il venait trop tard. L’égoisme des colons, vaincu dans le Nord par la peur et la gratitude, porta ailleurs ses fruits. Les mulâtres de l'Ouest et du Sud, laissés, par intention ou maladresse, dans l'ignorance de ce qui se passait dans le Nord, s’armèrent pour réclamer leurs droits et se servirent de ces mêmes esclaves, que leurs frères combattaient. Un considérable attroupement se fit à la Croix des Bouquets, le 31 août, et menaça Port-au-Prince. Saint-Domingue avait donc tout ensemble la guerre servile et la guerre civile.
Celle-ci, d’ailleurs, dura peu, grâce au bon esprit des mulâtres. Vainqueurs des troupes envoyées contre eux, ils entrent dans Port-au-Prince, et,
4. Cf. l'acte d'accusation contre Blanchelande et le Mémoire justificatif de ce dernier (Arch. nation., Dxxv, 46).
sans violences, offrent aux blancs un arrangement qui reconnait leurs droits; cel arrangement fut signé le 11 septembre. C’est le fameux Concordat dont il sera tant parlé à la Législative et qui sera consacré par la loi du 5avril1792. Il pouvait assurer la paix à Saint-Domingue s’il avait été respecté par les blancs; car il contenait l'engagement des mulâtres de combattre la révolte, et il n’outrepassait pas les propres lois de la Constituante. Cet acte comprenait onze articles. Les cinq premiers stipulaient l'exécution de tous les décrets de l'Assemblée nationale, notamment ceux du 8 et 28 mars; par suite, l’éligibilité des mulâtres aux assemblées communales et à l’Assemblée coloniale. Les trois suivants établissaient l’amnistie, le secret des lettres, la liberté de la presse. Les derniers contenaient l'engagement des mulâtres de servir contre l'ennemi commun et celui des blancs d’assurer l’approvisionnement de l’armée noire durant son activité. Une annexe étendait le bénéfice de l'accord aux citoyens de couleur de Port-au-Prince qui n’ont pas pris les armes, ainsi qu'aux femmes et aux filles de couleur; elle établissait aussi que le traité serait envoyé aux corps constitués de France et célébré par un Te Deum. Au bas de l'acte, furent apposées 83 signatures, parmi lesquelles celles de Fabre-Pinchinat et Daguin fils, président et secrétaire des hommes de couleur, Gamat et Hacquet, président et secrétaire des blanes!.
1. Arr. 1 : Les blancs et les mulâtres appliqueront les décrets de l’Assemblée nationale sans restrictions ; — Arr. 2 : Les blancs ne s'opposeront pas à l'exécution du décret du 15 mai et protes-
Les paroles prononcées par Gamat, en venant annoncer l'acceptation des blancs, méritent d’être citées; elles montrent l'intervention de ces sages dont parlait de Blanchelande, et elles prouvent que les sages à la Constituante étaient ceux mêmes à qui on en refusait le titre: « Nous vous apportons enfin, dit le président des blancs, des paroles de paix ; nous ne venons plus traiter avec vous, nous ne venons plus vous accorder des demandes, nous venons, animés de l'esprit de justice et de paix, reconnaître authentiquement vos droits, pour vous engager à ne plus voir dans les citoyens blancs que des amis, des frères, auxquels la patrie en danger vous invite, vous sollicite de vous réunir pour
teront contre l'opposition des Chambres de Commerce de France; — ART. 3 : Convocation et ouverture prochaines des Assemblées primaires et coloniales par tous les citoyens actifs aux termes de l’article 4 des instructions du 28 mars 1790 ; — arr, 4 : Les mulâtres auront des déput$s à l’Assemblée coloniale avec voix consultative et délibérative; — arr. 5 : Protestation contre toute municipalité non formée d’après les décrets et instructions des 8 et 28 mars; — arr. 6 : Prise d’armes des mulâtres reconnue légitime, maintenue jusqu’à l'application des décrets; prisonniers rendus de part et d'autre; — art. 7 : Toutes condamnations, confiscations, etc., abolies, notamment pour Poisson, Desmares, les frères Regnauld, etc.; réserve faite sur la condamnation d'Ogé et Chavanne, regardant le jugement du Conseil supérieur du Cap, comme infàme, digne d'être voué à l’exécration contemporaine et future et comme la cause fatale de tous les malheurs qui affligent la province du Nord; — arr. 8 : Secret des lettres; — AT. 9 : Liberté de presse ; — ART. 10 : Les citoyens blancs s'obligent à approvisionner l'armée des citoyens de couleur pendant tout le temps que durera son activité contre les ennemis communs ; — ART. 11 : Les mulâtres, solidaires des droits de leurs semblables des autres quartiers, déclarent qu'ils les soutiendront... (Les Archives parlementaires, XXX V, 492, donnent le texte complet, qui se trouve aussi aux Archives nalionales, Dxxv, 56.)
lui porter un prompt secours. Nous acceptons entièrement et sans réserve aucune le Concordat que vous nous proposez. Des circonstances malheureuses, que vous connaissez sans doute, nous ont fait hésiter un instant; mais notre courage à franchi tous les obstacles ; nous avons imposé silence aux petits préjugés, au petit esprit de domination. Que le jour où le flambeau de la raison nous a éclairés tous soit à jamais mémorable, qu'il soit un jour d'oubli pour toutes les erreurs, de «pardon pour toutes les injures. Ne disputons désormais que de zèle pour le bien de la chose publique. »
Voilà enfin, professée avec autorité, la doctrine d'égalité et d’union, qui pouvait prévenir, ou, tout au moins, réparer les malheurs de Saint-Domingue. Si les blancs de Port-au-Prince et du Cap avaient été soutenus dans leur évolution par les pouvoirs de l’île et de la métropole, la paix était assurée, la révolte des esclaves réprimée à bref délai, et la prospérité de Saint-Domingue rétablie après une courte éclipse. Mais le gouverneur et la Constituante arrètèrent cet élan de raison et desentiment, rendirent impossible l'accord consenti par politique au Cap, par esprit de justice à Port-au-Prince, et mirent aux prises les deux partis tout prêts à se réunir contre l'ennemi commun.
De Blanchelande fut instruit, dès le 14, du mouvement des mulâtres de l'Ouest, et, le 25, du Concordat. Au lieu de favoriser franchement cet accord,
i. Cité par un député à la Législative, séance du 6 décembre 1191 (Arch. parlem., XXXV, 643).
qui lui assurait des troupes dont il avait expérimenté la valeur, il ne cessait, dans ses dépêches, d’incriminer le décret du 15 mai, et il recevait avec honneur les trois frégates anglaises amenées au Cap par le commodore Asslight!. En même temps, il adressait aux mulâtres du Mirebalais une proclamation, qui est un monument d’hypocrisie et de maladresse. Ce grand adversaire du décret du 15 mai veut faire l’apologie de l'arrêté du 20 septembre, qui est l'honneur de l’Assemblée générale: « C’est précisément selon ma manière de voir, dit-il, en vue de protester en quelque sorte contre toutes les démarches qui ont pu être faites pour demander la révocation du décret du 15 mai, que l'Assemblée générale dit, dans son premier article qu'elle ne s’opposera pas à l'exécution de cette loi, et, par l'article 2, elle se propose d'améliorer le sort des citoyens de couleur qui, n’y étant pas compris, se trouvent exclus du bénéfice d’icelle. » Mais il ne lui est pas possible, affirme-t-il, de promulguer un décret qu'il n’a pas reçu; et il termine sur un ton paternel : « Prenez patience, mes bons amis, point d’animosité, point de passion?! »
De passion, il n’y en avait pas trace dans le Concordat. Mais comment la patience n’aurait-elle pas échappé aux mulâtres, qui, depuis deux ans, attendent la reconnaissance de leurs droits, à qui, depuis quatre mois, on refuse la promulgation de la loi qui les consacre, qui voient enfin le gou-