Arch. nation,, Dxxv
verneur ergoter sur le Concordat et préférer l'appui des Anglais à celui qu’ils offrent ? Ils attendirent un mois; puis, le 24 octobre, ils entrèrent à Portau-Prince et requirent, en vertu du Concordat, le renouvellement des corps élus et leur participation aux élections. Les blancs, déjà refroidis, hésitent, délibèrent, se réunissent en sections. Ils acceptent finalement la requête, mais non pas avec l'unanimité que les mulâtres étaient en droit d'attendre ; une section, sur quatre, se refuse à donner satisfaction et veut différer. Cette attidude aigrit les esprits, et, d’une rixe particulière, naitun combat général, où la ville même faillit périr ; un incendie fut allumé, qui détruisit trois cents maisons: Les mulâtres se rassemblèrent enfin dans la campagne, s’organisèrent en armée, se coalisèrent avec les officiers antirévolutionnaires et se mirent en devoir d'imposer partout leur programme. A Saint-Marc, à Léogane, au Grand etau Petit-Houars, à Jérémie, à Cavalon, à Saint-Louis, les municipalités furent de gré ou de force renouvelées!.
Ce mouvement pouvait encore être, sinon arrêté, du moins régularisé. La modération dont firent preuve les mulâtres, surtout dans le Sud, laissait tout espoir à une réconciliation ; il eût suffi d’un retour sincère des blancs aux sentiments qui avaient dicté l'arrêté du 20 septembre et les paroles de Gamat. Au lieu de cela, qu’arriva-t-il? À peine la discorde avait-elle éclaté à Port-au-
1. Rapport de Tarbé, séance du 29 février 1192 (Moniteur, 1-2 mars),
Prince que la loi du 24 septembre fut promulguée dans la colonie (le 30 octobre)! Dès lors Les blancs refusent toute concession; les mulâtres perdent tout espoir ; la haine, qui s’apaisait, se ravive, et les deux partis deviennent irréconciliables. L'insurrection des esclaves était presque vaincue dans le Nord, et les planteurs commençaient à rentrer dans leurs plantations ; une action commune des blancs et des mulâtres eût eu raison en quelques jours des derniersrassemblements. Mais les étrangers, qui sont aux aguets, provoquent de nouvelles incursions à Dondon et à Grande-Rivière, et les mulâtres, se désintéressant du péril commun, agitent l'Ouest et le Sud. Saint-Domingue reste livrée à la guerre civile et servile, et les Anglais sont au Cap!
Tel fut le résultat de l'acte législatif du 24 septembre : œuvre d'intrigue et de louche ambition, il aviva les passions qu'il prétendait éteindre, et il compromit la fortune de la France, solidaire de celle de Saint-Domingue. Il pèse d’un lourd poids sur la mémoire de son auteur principal, Barnave.
Les autres colonies, heureusement, furent moins bouleversées que Saint-Domingue. Elles ne connurent pas tout de suite la guerre servile, et les mulâtres, moins nombreux, furent moins pressants.
À la Martinique, les mulâtres, planteurs endettés comme les blancs, détestaient, comme eux, leurs créanciers de Saint-Pierre. Ils s'étaient enrôlés sous la bannière de l’Assemblée coloniale et avaient pris une part active au siège de 1790. Ils ne comprirent pas que, dans cette lutte, la ville défendait la Révolution, à eux-mêmes si favorable, et ils applaudirent aux rigueurs que le comte de Behague exerça contre les patriotes. Quand ceux-ci décla rèrent qu'ils acceptaient le décret du 15 mai!, ils ne s’en émurent pas. Ils ne prendront conscience de leurs droits que longtemps après, lorsq ue l’Assemblée coloniale, maintenue par le décret du
1. Voir les discours de Crassous et Dugommier, délégués de Saint-Pierre, séance du 7 décembre 1191 (Arch. parlem., XXXV, 623); cf. la correspondance de Behague et des commissaires civils et les rapports de ceux-ci sur le rétablissement de l’ordre à
la Martinique, de avril à octobre 1191; — Arch. nation., Dxxv, 116, 2° et13°"1,
28 septembre, repoussera la loi du 15 mai et le Concordat. Mais déjà l’intrigant Behague les aura comme enlacés dans son complot royaliste, et ils auront à revendiquer tout ensemble leurs droits civiques et leur qualité de Français.
Il en fut de même à la Guadeloupe et iles dépendantes, où pourtant l'agitation commença dès le mois de septembre. Les adversaires de la Révolution et de l'égalité des mulâtres provoquèrent euxmêmes la lutte, tout en déguisant leurs menées. Prenant prétexte d’un complot d'esclaves à Sainte- Anne, et voulant, dirent-ils, «prévenir les horribles malheurs qui viennent de ruiner la plus belle partie de la plus riche colonie de la France! » , ils organisèrent des fédérations de quartier. L’Assemblée coloniale, déjà résistante au décret du 15 mai, favorisa le mouvement, bien qu'illégal, et le consacra par une fête de fédération générale, fixée au 15 septembre. Mais les municipalités de Basse- Terre, de Fort-Royal et de Sainte-Lucie protestèrent et voulurent résister. On en vint aux mains, et comme toujours, la troupe s'y mèêla. Tandis qu’à Pointe-à-Pitre les grenadicrs du 14° régiment se retranchent dans le fort, où ils sont d’ailleurs bientôt forcés et faits prisonniers, les patriotes et le régiment d'Aunis s'emparent du Morne Fortuné à Tabago et y tiennent captifle gouverneur. Behague songe alors à faire enlever les municipalités et en donne l’ordre à la frégate l'Embuscade, capi-
1. Lettre des Députés de la Guadeloupe, séance du 3 décembre 1791 (Arch. parlem., XXXV, 552).
taine d'Orléans; la révolte de l'équipage ! empèche seule l'exécution de cette violence. Mais les commissaires métropolitains*, soutenant le gouverneur, prononcent la déchéance des municipalités et rétablissent les anciens commandants de quartier avec les anciennes milices. C'était décréter l’état de siège ; c’élait prendre parti contre la Révolution et préparer des armes contre les mulâtres, lorsqu'ils revendiqueraient leurs droits ?.
Dans les îles du Sud, du moins, aucun incident ne put se produire à l’occasion de la législation sur l’état des personnes. P. Monneron n’avait-il pas été l’un des principaux défenseurs du décret du 15 mai, et son attitude ne lui avait-elle pas été dictée par l’Assemblée coloniale elle-même *? Les Assemblées de Saint-Paul et de Port-Louis n'avaient pas changé d’avis, et le député de Bourbon, Bertrand, avait pris soin d’en avertir Barnave, dès le 22 septembre 5. Les protestations, s'il avait dû s’en
1. Lettre de d'Orléans, communiquée par Delessart, séance du 23 novembre 1791 (Arch. parlem., XXXV, 316-318). — La révolte de l'équipage, du 30 septembre, est ainsi expliquée par les révoltés eux-mêmes : « Nous voulons retourner en France, vu que nous sommes incertains sur notre mission et ne voulons pas commettre les mêmes hostilités contre nos frères que celles qu’on nous reproche d'avoir commises contre eux, d'après des lettres datées du 15 juillet, qui font mention que nous sommes dénoncés dans les clubs du royaume comme criminels de lèse-nation. »
2. Cf. la correspondance ci-dessus mentionnée ; — Arch. nation, Dxxv, 116. à
3. D'après les pièces produites à la Législative, dans les séances des 28 octobre, 23 et 24 novembre, 3 décembre 1791 (Arch. parlem., XXXIV, 499; XXXV, 316, 346, 52).