ACTE DEUXIÈME
LUCIEN
Pourquoi Saint-Preux?
N'était-ce pas un jeune homme romanesque et épistolaire?
LUCIEN
Eh bien?
d'estrigaud.
Mon rêve a toujours été de te voir épouser une orpheline vertueuse et pauvre.
LUCIEN
A qui en as-tu?
d'estrigaud.
Les joies du foyer, mon ami! le berceau près du lit! la mère, la jeune mère, qui nourrit son huitième enfant...
LUCIEN
Ah çà! quelle mouche t'a piqué?
d'estrigaud.
Tu prendras un état, tu deviendras. un homme sérieux et utile; tu aspireras aux honneurs municipaux, et tu ne mourras que décoré !
LUCIEN
Va-t'en au diable!
d'estrigaud.
Pas de décoration?... non? Au fait, ta femme doit être démocrate comme son vertueux frère.
LUCIEN
Ah! Tih! assez, mon bon. La mouche qui t'a piqué, c'est la mouche du coche. Je ne cours aucun des dangers auxquels tu m'arraches. — Si jamais je me marie, ce sera pour faire une fin, et je ne me laisserai administrer... qu'à bonnes enseignes.
D*ESTR1GAUD.
Alors pourquoi fais-tu la cour à la petite Aline?
LUCIEN
Un ragot de ma sœur !
d'estrigadd.
Pas seulement de ta sœur. On a remarqué tes absences aux dîners du cercle et à la table de baccarat. Le bruit court que tu te ranges.
LUCIEN
Je fermerai la bouche à la calomnie. Quant à mademoiselle Aline, je n'y pense pas plus qu'au Grand Turc, et tu sais si ce potentat me préoccupe.
d'estrigaud.
A la bonne heure. Mais permets-moi, pour clore, de te rappeler ce principe immortel : le sage ne doit écrire qu'à son bottier, et encore doit-il tâcher de rattraper sa lettre.
LUCIEN
Que veux-tu dire?
d'estrigaud.
Rien. Je ne te demande pas tes confidences. Fais ton profit de mon précepte, voilà tout.
LUCIEN
Tu me crois plus jeune que je ne suis.
Tant mieux. J'ai rempli le premier devoir de l'amitié, qui est d'être désagréable à son ami; je -laisse le reste aux dieux.
LUCIEN
Trouves-tu sérieusement que c'est le devoir de l'amitié?
d'estrigaud.
Très-sérieusement, puisque je le remplis.