SCÈNE m
Les Mêmes, TENANCIER, en redingote.
Bonjour, Annette. Je rie te savais pas là. Tu n'es pas de
trop; asseyons-nous! (Il s'assied devant son bureau, Lucien sur une
chai:*e en face de lui, Annotte reste debout.) MOQ chcr Lucieil, je
suis très-mécontent de toi.
ANNKTTE.
Je demande la parole. Avant de gronder mon frère, laisse-moi développer une idée que j'ai. La cérémonie du payement des dettes nécessite, une fois Tan, entre toi et ce garçon que tu adores, une froideur de deux ou trois jours, aussi désagréable pour l'un que pour l'autre... et, tiens, vous vous regardez déjà comme deux parents de faïence! Supprimons cette solennité désobligeante. J'ai une combinaison financière qui te dispensera de payer ses dettes. 11 est maintenant acquis que ses revenus personnels sont de vingt mille francs au-dessous de ses besoins; fais-lui une pension de vingt mille francs, une fois pour toutes, et embrassons-nous.
TENANCIER
Ses dettes sont le moindre de mes griefs. Elles représentent à peu près le montant de mes économies annuelles ; puisqu'elles tombent dans la poche de ses créanciers, au lieu de grossir le capital partageable après moi, je t'avantage d'une somme égale dans ma succession : il n'en est que cela.
ANNETTE
C'est beaucoup trop!... mes enfants et moi nous sommes assez riches d'autre part...
Ce n'est pas la question. Ton frère a une allure générale qui ne me convient pas, et je veux le prier d'en changer.
LUCIEN, très soumis.
Je ne demande pas mieux. Qu'y trouves-tu à reprendre?
xVCTE PREMIER. 41
TENANCIER
Et d'abord, je m'appelle Tenancier et tu t'appelles de Chellebois.
ANNETTE
Pardon, père, tu t'appelles Tenancier de Chellebois... mon frère n'a fait que supprimer la moitié de ton nom.
TENANCIER
Oui, la moitié qui implique roture. Cette suppression est une usurpation, mon fils.
ANNETTE
Ëh ! mon Dieu I mon mariage a laneé Lucien dans un monde où cette usurpation est très-bien portée, je t'assure ; et moi-même, je ne suis pas fâchée que le nom de mon frère ne crie pas sur les toits que le marquis Galéotti s'était mésallié en m'épousant. D'ailleurs, Lucien ne se donne pas pour gentilhomme; il n'a que la prétention' d'être ce qu'il est en effet, un gentleman.
TENANCIER, sèchement.
Je ne sais pas l'anglais.
ANNETTE, souriant.
C'est-à-dire un moyen terme entre le bourgeois et le noble, tenant de l'un par la naissance, de l'autre par l'élégance, la fortune, les relations...
TENANCIER
Et l'oisiveté I Les petits-fils des hommes de 89 travestissent leurs noms et se consacrent à l'inutilité! Prenez garde, messieurs ! nous vivons dans un temps où la stérilité est une abdication. Au-dessous de vous, dans l'ombre et sans bruit, se prépare un nouveau tiers état qui vous remplacera par la force des choses, comme vos grands-pères ont remplacé la caste dont vous reprenez les errements, et ce
sera justice! (a Annette.) Eh bien, je ne veux pas que ton frère fasse plus longtemps partie de cette mascarade aristocratique; je ne Tai pas élevé pour cela.
ANNETTE
Mais quelle profession veux-tu qu'il embrasse... puisque cela s'appelle embrasser ?
TENANCIER
11 n'aurait que l'embarras du choix, ayant passé par l'École polytechnique...
ANNETTE
Justement; il a fait ses preuves, et tu sais que, quand on a fait ses preuves, on a le droit de refuser toutes les affaires.
TENANCIER
On n'a jamais le droit d'être inutile à son pays.
LUCIEN, étourdiment.
A la belle France I
La belle France, oui, ta patrie!... — Ah! ce vieux mot te fait sourire... Laisse ces petites ironies à ton ami d'Estrigaud.
LUCIEN
Si tu prends toutes les blagues au sérieux!...
TENANCIER
Je t'ai déjà prié souvent de me parler français.
LUCIEN, se levant.
Eh bien, blague est un mot français. S'il n'est pas encore au dictionnaire de l'Académie, il y sera, parce qu'il n'a pas d'équivalent dans la langue. Il exprime un genre de plaisanterie tout moderne, en réaction contre les banalités emphatiques dont nous ont saturés nos devanciers.