‹ La contagion du choléra-morbus de l'Inde dénoncée et démontrée par les faits et le raisonnementChapitre 2 sur 15 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Causes qui ont motivé la composition et la publication de cet écrit. Erreur des anli-contagionistes et influence funeste qu’a exercée cette erreur sur les gouvernemens occidentaux de l’Europe, entre autres l’Angleterre et la Prance.

Lorsqu’on voit , au milieu des lumières du dixneuvième siècle, un grand fléau, une maladie évidemment pestilentielle, partie des bords du Gange, à plus de quinze cents lieues du pays que nous habitons, se répandre comme un torrent dévastateur sur nos intéressantes populations européennes , et pénétrer sans obstacles dans le sein de nos plus brillantes cités , dans le cœur des métropoles de l’Europe , comme au temps des ténèbres et de l’ignorance*, lorsqu’on observe

ensuite les funestes effets de ce venin délétère, et qu’on est témoin des efforts insuCBsans de l’art, de la diversité, de l’incertitude, nous dirons même de la contradiction des moyens employés pour combattre et détruire les funestes effets de ce poison, on ne peut s’empêcher de gémir sur l’aveugle fatalité qui préside à nos destinées.

C’est dans ces cas de flagrante calamité publique, que l’humanité entière réclame du médecin éclairé et consciencieux le tribut de ses lumières, de son expérience et de ses méditations, en même temps que l’expression franche de son opinion sur la nature du mal dont elle est victime, et sur les moyens d’y remédier, soit en arrêtant ou en bornant le cours du fléau, soit en fournissant les secours les plus efficaces pour atténuer ses ravages.

Ces puissantes considérations seules, et non tout autre sentiment, m’ont fait éprouver le besoin de prendre la plume pour grossir encore d’une brochure les nombreux écrits qui ont été déjà publiés et qu’on publie journellement sur le choléra-morbus de l’Inde.

L’objet de celui-ci est, au surplus, de ramener l’attention sur la question, beaucoup trop abandonnée, de savoir si la maladie est le résultat d’un venin contagieux, ou bien, comme on semble le croire généralement aujourd’hui , le résultat

d’une prétendue cause occulte de nature épidémique existante dans l’air atmosphérique.

■ Quant à moi, encore, pour quelques jours peutêtre, éloigné du théâtre de la maladie, je n’aipas eu jusqu’ici le triste avantage de l’observer dans l’agonie de ses victimes; mais je n’en ai pas moins mon opinion arrêtée sur sa nature , et c’est là le point capital du problème qu’il importe de résoudre dans cette grave occurrence.

En conséquence, plein de mon sujet et de ma conviction, par la lecture de tout ce qui a été publié jusqu’à ce jour et par une longue habitude de l’observation et de la méditation, je vais d’abord rappeler sommairement les notions convenables et nécessaires au lecteur , pour bien juger la question dont il s’agit. Je résumerai ensuite, avec exactitude, tout ce que l’on sait de cette affreuse maladie, me dispensant, par défaut de temps qui me presse, et aussi pour ne pas distraire le lecteur , de rappeler trop fréquemment les textes où j’ai puisé ma conviction, ainsique de trop multiplier les citations; je n’emprunterai des auteurs que les faits qui seront susceptibles d’éclairer ce poiirt culminant d’une aussi importante discussion (i).

(i) Tous ces documens seront principalement puisds dans le rapport de la commission de l’Académie royale

L'opinion que je vais professer est, je ne crains pas de l’avouer d’avance , toute en faveur de la contagion. Je vais plus loin , et j’ajouterai que je ne pourrais concevoir qu’il y eût encore des médecins de bonne foi qui puissent s’obstiner dans une opinion contraire, si je ne savais pas l’empire qu’exerce souvent sur les meilleurs esprits une idée préconçue ou des idées théoriques adoptées comme des articles de foi.

Attaquer et déraciner par des preuves irréfragables et par l’éloquence des faits l’opinion systématique de la non contagion, qui, bien que pouvant invoquer en sa faveur des faits bien observés, en a malheureusement tiré des induc-' lions fausses ou erronées et des argumens plus spécieux que solides; ramener, s’il se peut, tous les médecins sous le giron salutaire de la vérité et éclairer enfin l’autorité sur l’usage qu’elle doit faire de son pouvoir et des moyens hygiéniques qui sont de sa compétence , tel est le but de mes efforts.

Je sais qu’en m’élevant contre le système généralement adopté aujourd’hui en France et en Angleterre , mon ouvrage pourra avoir le sort de la voix qui crie dans le désert , que je pour-

de médecine, qui lésa admirablement analysés et concenlrés.

rai , nouvelle Cassandre , dire la vérité, avec le malheur de ne pas être écouté; mais je sais aussi qu’en faisant connaître à mes confrères mes motifs de conviction avec bonne foi, et en parlant le langage de la raison aux hommes de toutes les classes de la société, je ne dois pas désespérer d’être entendu et compris.

C’est cette pensée qui soutient mon courage et me fait surmonter toutes les répugnances d’entrer dans une lice entièrement occupée par les partisans du système qiie j’attaque. Dans tous les cas, ma conscience me dit que j’aurai rempli im devoir sacré.

On me blâmera peut-être, puisque le choléra a envahi notre pays et qu’il a établi sou domicile pestilentiel et son principal foyer dans la capitale de la France, de soulever si tardivement la grave question de sa contagion, qui, constatée, ne peut plus avoir d’autres résultats que de répandre une terreur funeste et d’étouffer en outre tous les sentimens généreux d’humanité qui nous portent à voler au secours de nos semblables, pour leur substituer la froide impassibilité del’égoïsme qui concentre toutes nos sollicitudes vers l’unique objet de notre propre conservation individuelle.

Toutes ces réflexions je n’ai pas manqué de les faire , mais je déclare qu’elles ont été tout-

à- fait sans poids pour arrêter ma détermination; voici mes raisons qui , je l’espère , seront goûtées de toutes les personnes de bon sens et amies de l’humanité.

1° On a beaucoup trop exagéré les effets de la peur dans les épidémies de maladies contagieuses en leur attribuant des effets pires que le mal même et dont l’action pouvait aller jusqu’à produire la maladie redoutée, ou du moins y disposer singulièrement. Les anti-contagionistes, à la tête desquels il faut placer le docteur Lassis , nous ont fait là-dessus le tableau le plus effrayant , y puisant un argument tout-à-fait favorable à leur système, et duquel il résulterait, selon eux, que toutes les mesures hygiéniques de la police ne pouvant point arrêter les progrès d’une maladie qui n’est contagieuse que dans l’imagination, doivent nécessairement semer l’alarme et répandre ainsi , en terrifiant , l’élément le plus dangereux de la propagation du mal , les passions débilitantes.

Je réponds à toutes ces assertions, qui ne sont qu’un abus du raisonnement, avec lesquelles on peut bien faire illusion aux gens du monde qui adoptent comme monnaie courante tout ce qui leur présente quelque degré spécieux d’intérêt , je réponds, dis-je, que tout ce prétendu épouvantail, auquel on attribue tant de puissance

comme élément de causalité dans les maladies épidémiques n’est qu’un lantôme de l’erreur, que les faits seuls dissipent victorieusement dans toutes les occasions; car, outre qu’il est absurde de penser que la crainte d’une maladie épidémique spéciale puisse donner lieu à cette maladie, ou même y disposer, nous pouvons invoquer l’état actuel des esprits en France; bien qu’ils soient terrifiés par l’invasion du choléra à Paris, d’où l’on s’attend à chaque instant à le recevoir, personne néanmoins de ceux qui sont hors du foyer de l’infection n’en a encore reçu les atteintes et n’a même contracté aucune indisposition par l’effet de la peur. Cette circonstance d’ailleurs n’est ici que la répétition exacte de tout ce qu’on a vu dans tous les cas semblables; la source véritable du mal n!est pas là, et un individu isolé de l’infection aura beau être frappé de terreur nuit et jour, à coup sûr il ne contractera pas la maladie qui lui fait peur.

On objecte que la révélation de la nature contagieuse d’une maladie peut avoir pour funeste et incalculable conséquence de rompre tous les liens sociaux, d’écarter, en cas d’explosion de la maladie chez un individu, tous les soins qu’il a le droit d’attendre de ses proches, de ses serviteurs, voire même ceux de la pitié et de la charité.

Je réponds à cet argument qu’il est encore moins fondé que le précédent, et qu’il l’est d’autant moins qu’il est en contradiction complète avec la nature de l’homme, avec son organisation, ses mœurs, ses penchans et tous les sentimens généreux qui l’élèvent, au milieu des dangers, comme l’image de la divinité sur la terre.

Qui n’a pas vu le spectacle attendrissant de ces scènes souvent tumultueuses, mais toujours admirables, déterminées par un sentiment généreux d’abnégation, qui ont lieu à l’occasion de l’imminence de quelques désastres publics ou privés, tels qu’un incendie ou une inondation? Contemplez de sang-froid, si vous le pouvez, ce tableau pathétique où l’homme se dispute le premier rang du danger, où il se rue sans réserve au poste le plus périlleux, au risque d’y perdre la vie, où il se jette à l’eau pour arraeher aux flots un malheureux qui se noie, et au milieu des flammes pour en soustraire celui qui va en être infailliblementla proie ? rien ne le détourne, rien ne l’arrête dans sa détermination, il oublie jusqu’au sentiment de sa propre conservation pour celle de son semblable. Soyez témoin de cet entraînement qui subjugue la volonté, et si vous y restez étranger je vous plains, il y a plus, je sais de quelle épitbète on a le droit de vous qualilier. Ou peut eu dire autant du guerrier coura-

geux qui vole au combat sans hésiter, quelquefois en regard d’une mort certaine, et toujours avec la chance de perdre la vie.

Eh bien ! telle serait la position des hommes les uns à l’égard des autres, dans le cas où il n’y aurait qu’à choisir entre le péril de la vie et le besoin de se secourir mutuellement dans les ravages d’une épidémie contagieuse. Telle était la position des anciens médecins qui donnaient leurs soins aux pestiférés, bien qu’ils ne doutassent pas de la contagion à laquelle ils n’avaient aucun moyen de se soustraire, dépourvus qu’ils étaient des agens de désinfection dont nous ont enrichis les découvertes modernes; ils n’en remplissaient pas moins avec zèle et dévouement le devoir pénible et sacré de leur ministère.

Mais, grâce aux moyens infaillibles dont l’homme est parvenu à se faire aujourd’hui un bouclier contre les atteintes de la contagion , il n’y a plus même de vertu à la braver, par conséquent, il n’y a plus d’imprudence et encore moins de péril à la dénoncer. Je dis mieux, celte dénonciation devient un devoir, une obligation, une nécessité pour l’homme de l’art, véritable sentinelle de l’humanité en pareil cas. Ainsi, ô vous tous, mes confrères, qui croyez comme moi à la contagion , embouchez à mon exemple la trompette de la vérité, et arrachez ainsi par vos

avertissemens salutaires à la faulx de la mort, ou au moins aux angoisses et aux douleurs de la maladie, les nombreuses victimes que l’opinion de l’anti-contagion y condamne, en les laissant, ou plutôt en les plongeant dans une sécurité perfide qui les livre sans armes et sans défense aux coups de la contagion, au milieu de l’exercice de la bienfaisance !

Et vous qui aSectez de ne pas croire à cette doctrine de salut, à cette foi de nos devanciers, à ce symbole dicté par l’expérience , je vous le demande, pourquoi, puisqu’il n’y a aucune contagion à craindre en approchant des cholériques, vous lotionnez-vous avec tant de soin et de précaution de liqueurs chlorurées? pourquoi remplissez-vous de vapeurs de chlore les salles et les appartemens où vous allez les visiter ? pourquoi ? c’est parce que vos actes et votre pensée ne sont pas dans un accord parfait avec vos paroles. Vous avez été égarés par de trompeuses apparences, par des observations superficielles, de perfides anomalies, nous aimons à le croire, et vous êtes partis sans doute de cette fausse base pour faire relâcher l’autorité de la rigueur de ses mesures préventives , mais la nature n’a pas tardé à donner un démenti à toutes vos théories spéculatives et la vérité est restée debout au milieu de la fluctuation de vos opinions vacillantes.

Opinionum commenta delet dies naturœ judicia confirmât.

Alors pourquoi ne pas revenir franchement d’une erreur qui n’a rien de répréhensible, qui n’a même rien que de louable dans l’intention? pourquoi enfin ne pas ouvrir les yeux et ne pas éclairer tout le monde, et surtout les agens du pouvoir, sur cette fausse route? les savaus les plus recommandables, les hommes qui ont le plus versé de lumières sur nos connaissances les plus utiles ouïes plus relevées ont aussi, bien souvent, embrassé des chimères pour des faits positifs, caressé des erreurs dont le temps et les progrès de l’esprit humain ont fait justice; pourquoi vousmêmes, en face de la vérité, attendriez-vous encore ses terribles leçons ? elles ne sont déjà que trop expressives. Pourquoi ne feriez-vous pas une rétractation solennelle d’une hérésie qui ne peut porter aucune atteinte à vos talens, parce qu’elle n’est que le résultat d’une induction trop légèrement hasardée de faits inconstans. Oh! je n’en doute pas, il n’y aura bientôt plus en France et, je ne crains pas de le dire , dans tout le monde civilisé, qu’une seule opinion sur la nature de la peste du Levant , de la fièvre jaune et du choléra de l’Inde, savoir, que ces trois espèces de maladies, si meurtrières pour l’humanité, sont le plus souvent simplement endémiques, mais aussi quel-

quefois voracement contagieuses, ainsique j’espère pouvoir le démontrer plus bas.

Mais, avant d’aborder celte haute question d’hygiène et d’intérêt public, je ferai encore une observation pour dissiper les craintes mal fondées des hommes méticuleux qui, sans réfléchir, redoutent les funestes effets de la proclamation de la contagion du choléra. Je leur dirai , sous forme de dilemme : Le choléra est, de deux choses l’une, ou épidémique ou contagieux. Or, si nous nous entendons bien sur le sens des mots, une maladie épidémique est une affection qui se répand à la fois ou successivement sur un grand nombre d’habitans d’une contrée, et, comme elle procède d’une causa générale, inhérente aux qualités, ou aux altérations de l’air atmosphérique, la crainte d’être frappé par cette cause au-dessus de tous les efforts humains doit être bien plus grande que celle inspirée par la crainte de la contagion , dont il est si facile aujourd’hui de se garantir. Il est difficile de ne pas se rendre à un raisonnement aussi concluant. En voilà bien assez, j’espère, pour justifier mon entreprise aux yeux de tous les amis de l’humanité. J’aborde donc la matière sans crainte, mais non sans défiance de mes propres forces , en réclamant toutefois l’indulgence du public pour un travail aussi précipité, susceptible sans doute d’une bien plus grande perfection.

avec l’aide du temps qui me manque, et surtout entre les mains d’un plus habile architecte. Mais , si je dis la vérité, on la reconnaîtra toujours assez à ses traits caractéristiques , qui n’ont pas besoin d’ornemens; et si je suis dans l’erreur, toutes les ressources de l’éloquence, tous les charmes du style ne sauraient la travestir aux yeux des juges éclairés qui vont me lire. Tout ce que je puis attester , c’est que j’écris dans la plus sincère bonne foi, et tout ce que je désire, c’est que je sois assez heureux pour que mon opinion soit pesée, examinée et même, au besoin, expérimentée avec une sévère impartialité. Dans une position aussi critique que celle où se trouve la France, c’est là l’unique but de mon ambition. Je sollicite donc toute l’attention du lecteur, car il s’agit d’un des plus grands intérêts de l’humanité.

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