‹ La contagion du choléra-morbus de l'Inde dénoncée et démontrée par les faits et le raisonnementChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Classification naturelle des maladies sous le rapport de leurs causes. Distinctions établies par les médecins entre les maladies, relativement à leur existence dans les populations, isolée ou multiple, générale ou locale, en sporadiques , épidémiques et endémiques. Les maladies épidémiques peuvent devenir contagieuses. Comment et dans quelles circonstances cela arrive. Elles prennent alors le nom de typhus, fièvres typbodes. Certaines maladies , habituellement endémiques, la pesie orientale, la fièvre jaune , le choléra de l’Inde , deviennent aussi, dans quelques circonstances, contagieuses. L’observation de ces faits disparates , considérés isolément , a ' servi de fondement à l'opinion des anti-contagionistes , qui s’y trouvaient d’ailleurs disposés par les principes de l'école physiologique. Discussion à ce sujet préparatoire à la doctrine de la contagion.

Toutes les causes de maladies , réduites par l’analyse à leurs plus simples expressions , bornent leurs effets à quatre modes d’action sur l’économie animale, savoir :

1° Ou nous en apportons le germe en venant au monde, et l’on peut embrasser toutes les ma-

ladies dues à celte cause dans une classe que je nomme maladies con gênées , dans laquelle sont rangées, dans un ordre particulier, toutes les affections héréditaires.

2° Ou bien le principe du mal est un agent chimique venant du dehors et s’introduisant parles portes qui lui sont ouvertes à la surface dfe notre corps. Je classe et désigne toutes les maladies produites par cette cause sous le nom de toxicogénées , engendrées par un poison , classe intéressante et nombreuse, qui se sous-divise naturellemeut en plusieurs ordres très-distincts.

3® Ou bien cette cause est un agent physique extérieur qui agit en modifiant notre organisme, en troublant surtout les sécrétions et les excrétions destinées à entretenir l’équilibre ou la statique du corps, etc.; ainsi agissent les anomalies des qualités physiques de l’atmosphère, pesanteur, température, sécheresse, humidité; les vicissitudes de ces qualités, saisons, vents, etc.; les affections morales, les passions de toutes espèces. Comme le résultat de toutes ces causes variées, éloignées, est, en définitive, un trouble toujours plus ou moins évident dans les sécrétions et excrétions, je classe les maladies qui en procèdent, d’après leur cause prochaine, sous le nom â’excrétogénées. Dans ce cadre se rangent naturellement toutes les maladies épidémiques sans force

reproductive et toutes les sporadiques aiguës et chroniques,

4® Enfin, il est une quatrième classe de maladies dont la cause prochaine n’est pas toujours aussi facile à saisir dans son point de départ, mais dont les résultats évidens ne laissent néanmoins aucun doute sur leur nature ; ce sont les maladies organiques locales qui attaquent nos tissus. Dans ces cas , il y a toujours trouble ou aberration dans la nutrition et l’acte d’assimilation ; de là , les hypertrophies et les atrophies essentielles, les altérations de tissus, squirrhes, cancers, dégénérescences de toutes espèces, formation de tissus ayant leur analogue dans l’économie, ossifications, cartilaginations, lipomes, kystes, etc., ou d’une nature spéciale, mélanose , cirrhose, hématoses, tubercules, etc. Je désigne cette classe sous la dénomination de maladies nutritogénées^

Cette méthode de classification est celle que je suis dans mes cours théorique et clinique à l’hôpilal de Grenoble. Outre quelle a l'avantage immense de lier dans l’esprit la maladie avec sa cause et de fournir aussitôt à l’esprit les indications curatives rationnelles, principal avantage qu’on puisse se promettre d’une méthode nosologique, dont le but doit être surtout d’appeler l’attention de l’étudiant et même du praticien du

côté du traitement, cette classlficatîon , dis-je, que j’appelle élhiologique , est tellement dans l'a nature des choses que dans son application , elle offre le cadi*e naturel le plus complet qui soit connu jusqu’à ce jour, dans lequel viennent se ranger admirablement, et sans efforts, toutes les affections morbides de la pathologie interne (i).

Je n’en fais mention ici que pour donner la preuve que mon esprit, soigneusement renfermé dans les bornes tracées par l’observation , ne s’est jamais écarté de, cette marche rigoureuse, qui peut seule conduire la médecine à son apogée , c’est-à-dire au plus haut point de perfection et d’utilité auquel elle puisse prétendre. Ainsi , quoique depuis plusieurs années une secte nouvelle , partant de l’observation des maladies chirurgicales ou locales , chez lesquelles la fièvre n’est jamais que consécutive à l’irritation ou à l’inflammation survenue dans la partie malade, se refuse à reconnaître des fièvres primitives, les considérant toutes comme symptomatiques , bien qu’elle n’ait aucune preuve de ce fait que la fausse analogie des maladies chirurgicales, je n’ai jamais pu adopter cette doctrine tout-à-fait contraire à l’observation; par la

(i) 'Voyez, à la fin de cet écrit, le cadre nosologique qui sert de fondement à ma doctrine médicale.

raison que le mécanisme des maladies internes, les désordres dont elles sont l’expression, sont tout-à-fait l’inverse de ce qui a lieu dans les maladies chirurgicales; car, dans les premières, loin que la fièvre ne soit que l’effet d'une irritation locale imaginaire, elle est au contraire presque toujours un phénomène primitif qui naît de la présence dans le torrent de la circulation ou d’un principe retenu qui devait être évacué, ou d’un principe plus ou moins nuisible qui s’est introduit furtivement dans le torrent de nos liquides. Or, comme ces deux principes, quelle que soit leur nature, sont des ennemis incompatibles avec notre existence, la nature réagit aussitôt pour les expulser (i), et c’est celte réaction qui, après avoir donné lieu au prodrome , allume ensuite la fièvre, excite le frisson, la chaleur et le trouble général qui caractérise l’état fébrile, etc.

Tel est véritablement le mécanisme de toutes les pyrexies internes. On voit, en effet, ici un ordre de phénomènes entièrement opposé à celui qui a lieu dans les affections chirurgicales; on voit l’agent physique frapper, on apprécie à l’instant la modification qui en résulte, l’acte qui

(i) Cette manière de voir est parfaitement conforme â l’idëe personnifiée des anciens , exprimée par les mots A'enorrnon ( Hipp.) , impetum faciens ( -wan Helmont), principe conservateur de tous les praticiens.

succède à celui-ci, par conséquent la cause prochaine ou matérielle d’une série de nouveaux phénomènes qui ne sont plus ceux de la santé ^ on Toit en quelque sorte la mèche qui met le feu au canon et l’explosion qui la suit.

Comme je n’écris pas seulement ici pour les médecins , mais aussi pour tous les gens du monde susceptibles de raisonnement et de comprendre le langage logique qui découle de l’observation des laits, il me paraît utile d’ajouter encore quelques points lumineux de celte doctrine toute positive et étrangère à tout espiit de système.

Ainsi, arrêtons bien d’abord cette idée vraie, saisissable pour tous les esprits , parcequ’elle est physique ou matérielle : toute maladie est l’effet d’une cause à laquelle elle doit son origine, et cette cause existe ou en dedans de nous, ce qui comprend les deux classes de maladies mentionnées plus haut, eongénées et nutritogênées , et, quoique ici la cause soit plus difficile à déterminer dans ses élémens, il n’en est pas moins vrai que la répétition continuelle des mêmes actes dans des circonstances données suffit pour nous fournir des moyens d’analyse à l’aide desquels si nous ne pouvons préciser toujours exactement la cause matérielle, nous pouvons du moins apprécier et déterminer les effets variés de cette cause, de

manière à en ëcarler la confusion sans le secours de la métaphysique qui, ne puisant ses matériaux que dans les jeux de l’imagination et dans le champ des hypothèses, ne peut que nous égarer.

Dans la classe des maladies toxicogénées, classe qui se compose presque toute de spécialités, les avantages de cette doctrine ressortent bien plus encore, car ici tout est matériel, tout est saisissable par les sens, on voit en quelque sorte la cause et ses effets, et toutes les maladies de cette classe sont des séries d’actes subordonnés les uns aux autres sous l’influence d’un agent spécial , dont les effets ne peuvent être confondus avec ceux d’un autre : ainsi, par exemple, un poison ingéré par les voies digestives a son mode particulier d’action sur l’économie animale, et il suffit d’en avoir une fois observé les ravages, pour qu’on puisse a priori déterminer les altérations qu’il doit produire dans l’économie, le même cas étant donné; il en est de même des gaz délétères introduits par l’appareil de la respiration. Quant aux poisons ou principes vénéneux susceptibles de s’introduire dans l’économie animale par l’absorption cutanée ou pulmonaire, ce qui est aussi un véritable empoisonnement, on sait que la gale engendre la gale , la variole donne lieu à la variole , la rougeole produit la rougeole, etc., etc.

Enfin, la classe des maladies excrétogénées

ne diffère de la précédente que parce que le poison , ou plutôt le principe morbifère , au lieu de venir du dehors est retenu au dedans de nous par la cause qui , modifiant l’économie animale, Ta empêché de sortir. Or, comme les matériaux rejetés au dehors par voie de sécrétion et d’excrétion procèdent de la décomposition moléculaire de nos organes, et qu’ils ne sont plus susceptibles d’être assimilés, il s’en suit que leur rétention dans le torrent de la circulation, à laquelle ils sont totalement devenus étrangers , porte la perturbation dans celle-ci, et successivement dans tout l’organisme qui semble à la fois réagir contre cet ennemi de l’existence pour le rejeter au dehors et se débarrasser ainsi de la souillure de sa présence.

Au surplus, que le corps étranger nuisible à l’économie animale nous vienne du dehors ou' procède d’un défaut d’évacuation du dedans , il en résulte toujours, ainsi que je l’ai dit, un désordre morbide dû à la réaction du principe conservateur, et c’est ce désordre qui est exprimé par les phénomènes fébriles, à moins toutefois que le principe ingéré ou conservé soit tellement délétère qu’il attaque à l’instant même le principe de la vie, et ne laisse pas à la nature le temps de réagir. Tel est sans contredit le mode d’action de l’acide hydrocianique et des fortes

doses des principes miasmatiques qui sont dégagés des corps des pestiférés ou des cholériques , et qui, absorbés médiatement ou immédiatement par un homme en santé, peuvent lui donner la mort eu quelques heures ou en quelques minutes, avant que l’art puisse venir à son secours. '

Ces principes fondamentaux étant posés, déterminons maintenant ce que l’on entend par maladies sporadiques , épidémiques , endémiques et contagieuses. 11 me paraît encore nécessaire , pour porter la clarté dans la discussion , de poser ici des lignes de démarcation bien tranchées entre ces diverses maladies , sous le rapport de leurs agcns, attendu qu’il n’est pas rare de voir que leur confusion soit une des causes principales de l’obscurité qui règne dans les idées de la plupart des gens du monde à l’occasion du choléra, et que d’ailleurs elle est presque toujours une source intarissable de controverse par les médecins.

On nomme sporadiques toutes les maladies individuelles qui attaquent une personne qui a été soumise à une cause qui lui est particulière, et qui n’a agi que sur elle seule. Ainsi, par exemple, un individu étant en sueur s’est exposé imprudemment à un courant d’air frais-, et aussitôt,.-

lasuppression de la transpiration ayant eulieii, il en est résulté pour lui, ou une fièvre générale , ou une phlegraasie locale, telle que angine, pneumonie, pleurésie, dyssenterie, rhumatisme, etc.; un individu a eu un violent accès de colère, et il en est résulté uné attaque d’apoplexie; voilà des exemples de maladies sporadiques. Toute affection morbide isolée, produite par l’action d’une cause qui n’a agi que sur un individu, est donc une maladie sporadique.

On donne le nom ^épidémie à toutes les mala* dies qui attaquent à la fois un grand nombre d’habitans d’une contrée plus ou moins étendue, et cela, sous certaines influences atmosphériques plus ou moins durables ou passagères. Ainsi, un temps sec et chaud qui règne dans une région d’une manière insolite et plus ou moins continue, en modifiant l’organisme hors du cercle de ses habitudes , peut disposer aux maladies inflammatoires et bilieuses (avec dépravation ou altération de la bile ) , ce qui forme un premier élément d’une cause épidémique ; qu’on ajoute actuellement à cet élément une autre qualité de l’air atmosphérique venant se combiner avec lui, comme , par exemple , l’existence de nuits fraîches contrastant avec la chaleur du jour, il en résultera aussitôt que les corps soumis par la chaleur à une grande exhalation cutanée, étant

frappés par une différence sensible dé température éprouveront bientôt une répercussion ouplutôt une dérivation de cette fonction sur les membranes muqueuses, de là des diarrhées, des dyssenleries, des gastro- entérites et toutes les affections catarrhales possibles : telles sont les maladies qui régnent dans les étés chauds audegré de latitude dans lequel nous vivons , oudans les pays chauds.

Une chaleur humide et continue dans l’atmosphère , produit un relâchement marqué dans tous les solides, augmente pareillement l’exhalationcutanée, occasionne une sorte d’apathie chez tous les êtres organisés, voilà encore un nouvel élément de maladies épidémiques. Joignez-y l’apparition de quelque courant d’air frais,. de vent dn nord régnant par intervalles, ce second élément agira plus ou moins brusquement sur l’économie,

troublera ou diminuera l’abondance des sécré-

lions, et, en modifiant ainsi toutes les fonctions vitales, déterminera l’explosion- d’un très-grand nombre de maladies presque toutes de nature inflammatoire, et cela toujours par suite du troubledes sécrétions et des excrétions qui entretiennent l’équilibre ou la statique du corps. Car , on a beau dire, tous les corps organisés vivans ne sont autre chose que des machines hydrauliques en action , dont le principe moteur, au lieu d être une

force mécanique, est le principe de la vie; de sorte que pour que la machine ne se dérange pas il faut que la masse des liquides soit à peu près toujours la même : ainsi, par exemple, un individuchez lequel, à l’occasion d’une rétention, d’une suppression de sécrétion , il se déclare une inflammation présente, à mon avis, le même phénomène que celui d’un canal ou d’un tuyau dont la capacité insuffisante pour contenir la masse du liquide qui lui est fourni, le laisse déborder ou transsuder.

Un froid sec, long-temps soutenu, dispose aux maladies inflammatoires très-aiguës, tandis qu’un froid humide occasionne les mêmes maladies, mais d’une manière sub-aiguë, c’est à-dire à marche plus lente, telles sont les maladies de l’hiver, suivant qu’il est sec et froid, ou froid et humide.

Enfin , une des causes existant dans l’atmosphère, la plus provocatrice des maladies, c’est celle qui émane des vicissitudes des diverses qualités de l’air, comme par exemple, ses passages brusques d’une température chaude à une température froide, d’un temps sec à un temps humide. On conçoit que les corps étant alors pris à l’improviale par ces brusques variations du milieu dans lequel nous vivons ne peuvent qu’en être désavantageusement modifiés; aussi est-ce sous l’influence de ces conditions atmosphériques

que les maladies sont le plus multipliées, et comme c’est surtout au printemps qu’apparaissent ces perturbations atmosphériques, c’est aussi à cette époque que le plus grand nombre des épidémies font explosion.

Ici , nous ne voyons aucun agent spécial , aucun principe chimique répandu dans l’atmosphère et susceptible d’être inhalé et d’agir concurremment avec les causes purement physiques, à moins qu’il ne vienne, pour me servir de l’expression de Sydenham, une affection contagieuse intercurrente, (elle que la petite vérole, la rougeole, la scarlatine, et dans ce cas, on voit presque constamment ces affections croisées se modifier les unes par les autres et se compliquer le plus souvent d’une manière plus ou moins grave.

Ainsi, on voit que toute maladie épidémique procède toujours de l’état plus ou moins variable de l’atmosphère au milieu duquel nous vivons, et c’est l’étude comparative de l’état atmosphérique avec les maladies populaires régnantes qui a surtout distingué tous les grands praticiens, à commencer par Hippocrate qui a été à cet égard notre premier modèle; car, bien qu’il fût dépourvu des connaissances physiques acquises depuis, sur l’existence et la composition de l’air et des différens instrumens à l’aide desquels on apprécie aujourd’hui si bien les différentes qualités de ce

Guide élastique, tels que baromètre , thermomètre, eudiomètre, hygromètre, etc., il n’en a pas moins, par la seule force de son génie d’observation , tracé dans ses livres des épidémies tous les corrolaires que les temps modernes n’ont fait que confirmer.

Je dois ajouter ici, toujours pour les personnes étrangères à l’art de guérir, que l’ensemble des phénomènes atmosphériques observés dans un temps donné, une saison, une année ou même plusieurs années consécutives , est ce qu’on nomme constitution médicale, et les descriptions des épidémies ne sont et ne peuvent être autre chose que le tableau des maladies placées en regardée • la constitution atmosphérique. Ainsi, toute étude de maladie épidémique se compose de l’observation trois fois par jour ; i“ de la pesanteur de l’air atmosphérique par le secours du baromètre; 2° de sa température par le thermomètre ; 3® de son humidité par l’hygromètre; 4° de sa pureté par l’eudiomètre; 5° de la direction des vents par l’anémomètre; 6® de la quantité d’eau versée sur la surface de la terre dans un temps donné par l’hydromètre; 7° enfin, en tenant compte de la quantité des eaux, des alimens et des boissons, quand ces différens objets offrent quelque particularité remarquable , sans omettre l’apparition insolite de quelque grand météore qui pourrait

exercer une plus ou moins grande influence sur la partie du globe qu’on a choisie pour théâtre de ces observations.

On conçoit que les constitutions médicales, et par conséquent les épidémies, doivent varier suivant les climats, et si les corps ne trouvent pas dans l’air atmosphérique d’une région septentrionale ou d’un pays tempéré les mêmes élémens qui se rencontrent dans l’air atmosphérique des zones équatoriales ou quasi- équatoriales, il en résulte que les maladies épidémiques qui régnent dans ces diverses contrées ne peuvent pas être les mêmes; de sorte que, sans aller plus loin, on peut déjà dire ici , en attendant d’autres preuves bien plus concluantes, qu’il est par trop étrange, pour ne rien dire de plus, de prétendre qu’une maladie épidémique tropicale puisse être produite dans les pays septentrionaux ou y être transportée par le déplacement des masses atmosphériques, au milieu des élémens si disparates que présentent la température et la constitution de l’atmosphère.

Terminons ce que nous avons à dire sur les maladies épidémiques en appelant l’attention sur des faits constans et observés de tout temps, savoir, que les maladies épidémiques qui attaquent les armées dans les camps ou les cantonnemens, les habitans d’une ville assiégée, les

marins d’une escadre, etc. , sont susceptibles de changer leur caractère épidémique en celui de contagieux , surtout quand la fatigue excessive, la disette et les peines morales viennent ajouter aux agens atmosphériques leurs élémens de causalité; alors la maladie régnante ne tarde pas à prendre un mode de propagation qui en centuple la force, alors elle semble renaître des cendres des victimes qu’elle a frappées: telle est l’origine du typhus et des dyssenteries typbodes qui se propagent avec rapidité non-seulement aux individus des corps de la même armée, mais encore à tous les habitans qui sont en communication avec eux. C’est ainsi que, soit par l’intensité du mal, qui établit son théâtre principal dans le système nerveux, soit par d’autres causes inconnues, une affection simplement inflammatoire d’abord peut acquérir une force reproductive, un véritable levain, un germe spécial, capable de produire chez un homme bien portant le même genre d’altération que celui dont ce germe émane (i). Nous verrons bientôt par quels or-

(i) C’est principalement dans les armées en déroute , où les affections morales compliquent les fatigues physiques et les privations multipliées du soldat, que naît le typhus. Tel a été le typhus qui a tant fait de victimes dans l’armée française avant et après le passage du Rhin , en i8i4» 11 s’engendre aussi dans les villes assiégées où

■ganes se fait l’accouchement de ce nouveau poison; mais il est essentiel, auparavant, de déterminer et de faire connaître ce qu’on entend sous le nom de maladies endémiques.

On a donné le nom de maladies endémitjues à toutes les affections -qui se développent dans un périmètre d’activité à peu près circonscrit, sans qu’on les voie dépasser en temps ordinaire certaines limites. Ces affections sont, en général et constamment, les effets de causes locales inhérentes au sol ou voisines du lieu où elles se développent. Ainsi, les fièvres intermittentes ou némiltentes sont endémiques dans le voisinage des marais, des rivières et des eaux stagnantes •et croupissantes, sans en excepter les égoûts des grandes villes : telles sont les fièvres qui régnent à Rome et dans le voisinage des Marais-Ponlins, à Aigues-Mortes, près de Montpellier , où il y a un grand nombre de marais salans, à l’île d’Aix, à l’embouchure de la Loire, etc.

On ne peut expliquer la production de ces maladies qu’en admettant qu’il se dégage des marais ou des eaux croupissantes un principe

existent les mêmes ëlémens de causalité : telle fut l’origine du typhus qui régna à Gênes en l'an 8 de 1a république, et dont Razori nous a laissé une si lumineuse monographie, et qui retentit à Grenoble à la même époque, où elle occasionna une grande mortalité.

gazeux encore inconnu dans sa nature , mais qui , étant pompé par les vaisseaux absorbans pulmonaires ou cutanés , pénètre dans le tor^ rent de la circulation où sa présence délétère excite une perturbation réactive, caractérisée parles symptômes fébriles qui se manifestent, dont le type, intermittent ou rémittent, est une image vivante de la collision ou du combat que la nature livre à coups redoublés à l’ennemi qui la menace, et dont le résultat, quand la dose du principe morbifère est très-forte, n’est que trop souvent la mort de l’individu , sujet de celte réaction.

Les nécropsies montrent alors que les malades succombent à des congestions ou à des fluxions locales, occasionnées par le mouvement fébrile sur les organes les plus importans à la vie. Ainsi, les fièvres dites pernicieuses ou insidieuses ne sont que des fièvres intermittentes ordinaires , dont l’action, au lieu de se répartir également dans toute l’économie animale, se concentre principalement sur un point, c’est-à-dire se localise avec tout le caractère d’une phlegmasie qui, dans tous les cas, n’est qu’un effet secondaire de la fièvre, excitée elle-même par le principe étranger contre lequel la nature réagit (i).

(0 Celte explication est loin d’être en conformité avec la supposition des irritations locales intermittentes.

Certaines circonstances géologiques jusques à présent inappréciées peuvent aussi donner lieu à des maladies endémiques ; telles sont le goitre dans certaines vallées au pied ou vers le milieu des grandes chaînes de montagnes, le ténia dans le voisinage du lac de Genève, le ver de Guinée sur les côtes atlantiques de l’Afrique. Enfin , l’usage particulier de certains alimens, comme le seigle ergoté dans la Sologne, celui du cidre dans la Normandie peuvent être aussi rangés au nombre des causes de maladies endémiques. En effet, il est bien reconnu aujourd’hui que les fréquentes endémies de spbacèle ou de gangrène qui alïligent souvent la Brie et la Sologne procèdent toujours de l’ergot du seigle , altération qui est ordinairement en relation avec le nombre des individus atteints de la maladie, et que la colique dite du Poitou est également l’effet de la mauvaise qualité et de la verdeur des cidres dont s’abreuvent les habitans des pays où cette boisson est habituelle.

Mais toutes ces maladies endémiques, quoique souvent meurtrières par les fièvres intermittentes et rémittentes, ne sont qu’un faible exemple des effets funestes que peuvent produire certaines autres localités qui semblent jouir du triste privilège de verser sans cesse sur les hommes qui les approchent un torrent d’émanations insalubres.

Ce triste spectacle nous est constamment offert par les- débordemens périodiques des grands fleuves , à leur embouchure , dont les dépôts limoneux, tendent progressivement à resserrer les limites de l’Océan pour agrandir celles des continens par des delta qui, composés de terres argileuses et calcaires mélangées d’une grande quantité de débris o>rganiques , semblent être des seins nourriciers pour Tespèce humaine par leur fertilité , en même temps qu’ils sont des foyers d’insalubrité contre sa conservation. Il est surtout bien remarquable que chacun de ccs foyers, que l’on peut réduire au nombre de trois pour l’ancien continent , jouit de la singulière propriété de fomenter une maladie spéciale. C’est ainsi que la peste orientale est incontestablement l’œuvre des débordemens du Nil qui la répand annuellement sur la population de l’Egypte, et notamment dans le Delta, à chaque période de débordement; que la fièvre jaune reconnaît pour patrie originaire les embouchures du Zaïre, de la Gambie et du Sénégal où elle règne endémiquement, sur les côtes de la Guinée et les îles du Cap-Vert; et qu’enRn le eholéra-morbus indien a pour berceau l’embouchure et le Delta du Gange où il se reproduit sans cesse endémiquement , ne paraissant toutefois doué que rarement du caractère contagieux.

Signalons actuellement ici une cause bien fatale des erreurs dans lesquelles sont tombés les observateurs, felativement à certains faits qu’ils ont pris les uns et les autres pour fondement de leur opinion pour ou contre la contagion des trois maladies endémiques que nous venons de mentionner. Comment en effet est-il possible, se demande-t-on, que des hommes de bonne foi, des médecins pleins de savoir et d'amour pour l’humanité, qui n’ont rien de plus à cœur que la recherche de la vérité et le désir de la trouver, se soient placés dans une controverse aussi décidée que celle qui résulte de l’existence d’un fait si facile à constater, savoir que les maladies dont il s’agit sont transmissibles ou non par voie de la contagion.

Pour expliquer une controverse aussi singulière, en rendant justice à tous, il n’est, ce me semble, d’autre moyen que de supposer que chacun a raison dans l’observation des faits qui ont motivé son opinion. Or, nous avons vu que les maladies les plus pestilentielles, la peste orientale, la fièvre jaune et surtout le choléra de l’Inde, régnent , au rapport des observateurs les plus recommandables, souvent endémiquement dans les contrées que nous avons déterminées, sans jouir alors de la faculté transmissible; eh bien ! ce sera sans doute l’existence de semblables faits.

envisagés isalénient de ceux où la contagion des mêmes maladies ne peut être révoque'e en doute, qui aura commencé par ébranler chez quelques médecins leur foi sur le mode de propagation , qui exige , pour son explication, l’intervention de l’infection miasmatique; et ce dqute, déjà imprudemment émis par Sloll , se sera ensuite converti en certitude, sous l’influence de la doctrine physiologique qui, comme on sait, a adopté,' pour dernier terme de ses recherches théoriques et pour point de départ de toutes les maladies , l’irritation»

Ce n’est point encore ici le lieu d’examiner cette question, nous n’en parlons seulement que pour signaler Torigine et la progression de la secte des anti-contagionisles, et justifier , eu quelque sorte , par la connaissance des faits , leur fatale dissidence. En remettant en question des points de doctrine médicale qui avaient en leur faveurla sanction du temps et de l’expérience, ils n’ont pas peu contribué , par leur réputation et leur crédit auprès des autorités, à nous laisser envahir par le choléra, et à entretenir sa désastreuse propagation, en continuant à le considérer comme l’effet de l’ infection atmosphérique et non celui de la contagion.

Mais nous avons également reconnu qu’il résultait d'autres faits non moins constatés et bien

plus digne d’attention , que ces mêmes maladies endémiques revêtaient quelquefois le caractère contagieux le plus prononcé.

Or, si les anti-contagionistes se fondent sur des faits lointains, qui ne sont pas équivoques, pour motiver leur opinion, les contagionistes, c’est-à-dire tous les médecins qui marchent avec fermeté dans la route de l’observation et qui ne sacrifient jamais les fruits de l’expérience à l’esprit de système , ont aussi pour eux , non-seulement la logique des faits passés et éloignés, mais celle, plus éloquente encore, des faits présens et actuels, dont l’évidence flagrante frappe tous les regards et devrait dessiller les yeux de tout le monde. Il résulte de cette confrontation impartiale , que les faits invoqués par les anti-contagionistes n’étant empruntés qu’à des circonstances variables dans leur existence et leur durée , et leur théorie n’étant fondée que sur une doctrine trop exclusive et trop étroite, leur opinion et l’idée spéculative sur laquelle ils l’ont élevée doivent nécessairement se dissiper devant la flamme de l’incendie qui embrase actuellement la France, c’est-à-dire en regard du fléau qui ravage la population française, entretenue dans une perfide sécurité par cette dangereuse opinion.

' Il reste maintenant à examiner , ou du moins à

rechercher par quelle force ou par quelle puissance une maladie habituellement endémique peut acquérir le caractère contagieux. Or , ici deux seuls élémens se présentent pour expliquer celte perfide anomalie : le premier est celui qui résulte de la violence ou de l’intensité du mal; on conçoit en effet alors que le principe vénéneux ou infectionnaire ayant pénétré très-profondément dans tous les organes, et entre autres dans le système nerveux, doit y produire un désordre tel que toutes les sécrétions entraînent avec elles un principe élaboré, infectionnaire, en tout semblable à celui qui a été ingéré, et qu’ainsi l’affection morbide, jouissant de toute sa vigueur, acquiert alors une force reproductive dont elle est privée quand son développement est incomplet ; le second est celui qui admettrait que la faculté reproductive ou contagieuse est l’effet de quelque influence locale, de quelque vent particulier ou de quelque cause géologique ou astronomique inaperçue. Ce qu’il y a de sûr, c’est que nier dans certains cas la contagion de la peste , de la fièvre jaune et du choléra de l’Inde, c’est nier l’évidence , ainsi que nous le verrons plus bas.

Sans nous étendre davantage sur un sujet aussi intéressant et qui serait si digne d’une dissertation approfondie, dans d’autres circonstances moins

pressantes, nous nous contenterons d’ajouter icr à titre de preuves de la contagion de la peste orientale, que rétablissement des lazarets et des quarantaines sut le littoral de la Méditerranée, nous garantit depuis plus de cent onze ans de l’invasion et des ravages de ce fléau , qui était en usage, avant ces établissemens sanitaires, de se faire sentir tous les vingt-cinq ou trente ans dans l’occident de l’Europe, où il n’aurait pas, sans doute , manqué de renouveler plusieurs fois ses fureurs, si, dans cet intervalle, il n’était venu expirer plusieurs fois dans ces mêmes lazarets, ainsi que l’atteste le docteur Robert, mon honorable ami, médecin du lazaret de Marseille.

On peut en dire autant pour la fièvre jaune qui, en 1821 , au moment où elle régnait à Barcelonne, ayant été transportée à Pomègue par un bâtiment suédois venant de Malaga, où elle fut communiquée à plusieurs navires par la voie de l’infection , fnt éteinte par une rigoureuse quarantaine de ces bâtimens , au rapport du même médecin.

Nous ajouterons encore pour preuve de la contagion de la fièvre jaune , qu’elle n’est point une maladie indigène de l’Amérique où elle a été inconnue pendant deux cents ans après la découverte et la colonisation de cette partie du monde par les différens peuples de l’Europe ,

mais bien une maladie importée des bords de la Gambie et du Sénégal par la trake des nègres, ce qui n’a pu se faire que par la voie de la contagion (i).

On me blâmera peut-être de m’être livré dans ce chapitre à une scolastique trop étendue , mais j’ai toujours été ennemi du vague et de l’obscurantisme dans les sciences de faits, et comme, ainsi que je l’ai dit, mon objet n’est pas seulement de me faire comprendre par les médecins, mais encore par les gens du monde ddairés, qu’un sujet aussi grave ne peut manquer d’intéresser, j’ai cru devoir me faire, en quelque sorte, un cadre didactique en même temps que démonstratif des principes généraux sur la matière, avant d’aborder l’importante question de la contagion du choléra, objet de cet écrit.

(i) La description qu’a faite de cette maladie Lind ( Maladies des Européens dans les pays chauds), comme propre et particulière au Sénégal et aux îles du Cap-Vert, ne permet pas de partager l’opinion du docteur Audouard qui la considère comme fomentée par l’entassement des Nègres dans les bâlimens négriers. 11 est bien plus simple et plus naturel de penser que, originaire de la Guinée, cette maladie a été importée en" Amérique parle trafic des Nègres seulement, sans qu’on ait besoin d’en rechercher le germe ailleurs. ( Origine des opinions qui ont régné sur la cause de la fièvre jaune par M. Audouard, médecin principal d’armée, etc. Rerue médicale , aoilt 1826. )

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