‹ La contemplation chrétienneChapitre 37 sur 45 · PRESENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

PRESENCE DE DIEU

L'oraison affective a lieu, nous I'avons dej^ vu, lorsque le Saint Esprit arr^te les discours de I'esprit et attire a soi, doucement et fortement, les puissances affectives de Tame chr6tienne. Or, lorsque cet dtat est etabli d^finitivement dans Tdme au point de devenir habitueJ, le trait qu' le distingue et lui donne sa physionomie propre, c'est le don de la presence de Dieu.

Pour mieux saisir I'immense port^e de cette grAce nous ferons bien de jeter un coup d'oeil rapide sur Tensemble des ef-

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fets de I'esprit de pri^re dans Tame chretienne qui n'offre aucune resistance k Taction du Saint Esprit en elle.

Nous lisons au livre des Proverhes :

La Sagesse s'est hdti un palais : Elle a envoye ses seruantes pour inviter les hommes a monter au sommet de la tour.. Quiconque est tout petit, qu'il vienne a moi.. Venez, manges mon pain.. Ouhliez les enfantillages, et vivez, et marchez dans les voies de la prudence. (Prov. IX. 1-6).

Les hommes, sur la t-erre, sont les tout petits enfants du Pere celeste ; bien petits en efFet en comparaison des anges bienheureux et des saints du paradis qui, eux, sont arrives k leur taille definitive dans la perfection de la charity ; — bien petits enfants, dis-je et aussi, helas, souvent d^pourvus de sagesse, m^chants et d^sobeissants. lis s'amusent k toute sorte de ieux dangereux : ils jouent k I'empe-

LA CONTEMPLATION CURETIENNE

reur sous iin deguisement ou sous un autre, au socialisme, au bolchevisme : lis font sonner bien haut le grand mot -de « civilisation » ce qui ne les emp^che pas de se livfer aux atrocites d'une guerre sans pr^cedente. lis dansent sur des volcans qu'ils ont eux-menies fabriqu^s avec de la poudre a canons. lis font I'amour, nials ne veulent point du manage ; s'ils se marient, ils ne veulent point avoir d'eftfants. Dans leur hdte insens6e ils effacent les distances, plcngent sous I'oc^an comme les poissons, et fendent les airs comme les oiseaux. Ils m^nent grand biult pendant quelque temps, puis tout d'uft coup la mort leur donne un croc-enjambe, et ils disparaissent de la scene du monde. Ils n'ont oublie qu'une chose pendant qu'ils ^taient sur la terre, ce pourquoi Dieu les y avait envoyes, c'est-^dire pour qu'ils se rendissent au Palais que la Divine Sagesse a b^ti, poUr qu'ils — i?o —

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montassent au sommet de la tour de la Divine Contemplation, en attendant d'etre admis apr^s leur p^lerinage, k la vision de Dieu sans voile et face k face.

II n'y a que le fervent chr^tien (nous lui donnons le nom de mystique) qui ne mette pas en oubli sa condition d'enfant de Dieu, ici-bas. Encore qu'il ne soit qu'un tout petit enfant du Pere Celeste, il sait qu'il a en lui-meme des puissances divines, c'est-^-<iire des facultes surnaturelles, surajoutees k ses facultes naturelies d'intelligence et de libre arbitre, qui sont comme les deux pieds sur lesquels il peut se tenir droit et se transporter oil il veut. II a recu au Bapteme et k la Confirmation, six ailes, a I'aide desquelles il peut acc^lerer sa marche et quitter le sol, trois ailes d'un cote et trois ailes de I'autre : les trois vertus th^ologfales, foi, espdrance et charite, renforcdes des trois dons du Saint Esprit les plus Contemplation chretienne. — 21.

excellents qui sont la Crainte filiale, I'lntelligence et la Sagesse.

Ordinairement, la premiere manifestation de I'esprit de pri^re, dans un Chretien qui ne fait que de sortir d'un 6tat de vie spirituelle paresseuse et n^gligente, est I'oraison discursive. Et cela se comprend. Le premier besoin de cette Ame, c'est que son esprit soit 6clair6 sur le sujet des charmes transcendants de la bonte divine : aussi le Saint Esprit lui inondet-il I'esprit de vives lumi^res, qui mettent en branle, pour ainsi dire automatiquement, le processus de Toraison discursive. Cela doit 6tre ainsi, avant qu'on puisse esperer de voir se produire les actes briilants de I'oraison affective.

Dans cette premiere partie du voyage, I'exercice de la presence de Dieu demande un grand effort ou plutot une longue s^rie de p^nibles efforts. Le petit enfant s'essayant b. faire ses premiers pas, nous • — 322 —

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fournit une excellente image de ce qui arrive au debutant de la vie spirituelle, dans ses efforts pour se rappeler la presence de Dieu, et pour se mettre en route vers le but supreme de la vie mystique, qui n'est autre que la contemplation a son plus haut degre.

Voyez ce petit enfant qui se traine sur ses mains et sur ses pieds. II devient bien vite ambitieux : le voila qui veut se tenir sur ses jambes et marcher comme il voit faire aux grandes personnes qui Tentourent. II se met bravement k essayer, et, bien entendu, fait une chute. Apr^s s'etre tratn^ encore k terre pendant quelque temps, il essaye de nouveau de se lever tout droit et de faire en tremblant sur ces courtes jambes, un pas ou deux, et il tombe de nouveau. Sans se d^ourager il se remet sur pieds une troisi^me fois, pour retomber aussitot. II ne fait que cela tout le long du jour. II recommen- — 3-3 —

LA CONTEMPLATION CHRETIENNE cera le lendemain ; et ainsi, tous les jours pendant des mois. Viendra enfin le moment ou ses efforts auront le succ^s qu'ils m^ritent ; la nature aidant, il devient de jour en jour plus vigoureux et aussi plus habile dans I'art de se servir de ses membres, en sorte qu'il sera bientot maitre de ses mouvements. Voyez-le enfin, droit et fier comme un petit dieu, plante solidement sur ses jambes, libre de se porter ou il veut. On sent le jeune roi de la creation.

Ainsi en est'il pour nous, aux debuts de notre conversion, en ce qui est de la pratique habituelle de la presence de Dieu. Pour y arriver i] nous faut faire de courageux efforts, aid^s, bien entendu, du secours de la gfrace. Nous avons k en faire un exercice, et h nous rompre k sa manoeuvre. II nous faut prendre en main et dompter non seulement notre esprit et notre volont^, mais aussi et m^me tout — 324 ~

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d'abord, nos puissances inf^rieures : Tn6^ moire, imagination, sensibility et I'ensemble de notre systeme nerveux. Exercice d'aGsoLiplisseinent tres utile, tr^s sain et que Dieu ne manquera pas de recompensef a son heure, par le don infus de la contemplation.

La presence de ce don pr6cieux se re-» connatt k ce premier signe : I'^me avance d'un pns plus rapide vers le palais que la Divine Sagesse elle-m^me a construit, « le palais de I'oraison de quietude ns'il faut lui donner son nom : ce palais oii tous les enfants des hommes sont invites a venir godter aux mets divins qu'Elle leur a prepares.

Arrives k sette dtapc du voyage spirituel Oft aurait tort de retenir &veG trop d'insistance la distinction de deux sortes d'oraison, Tune discursive et I'autre affective, et de les opposer I'une k I'autfe. On fera bien de les consid^rer d^sormais

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plutot comme des manifestations du mime esprit et qui se ressemblent de tr^s pr6s. EUes ne sont plus que deux dispositions d 'esprit qui different si peu entre elles que Ton passe tout naturellement de Tune k I'autre. Dans I'ame qui va k Dieu en grand d6tachement de tout le cr66, et qui se laisse faire k tous les vouloirs du Saint Esprit, les actes de ces deux dispositions alternent sans cesse.. Avec une grande simplicity, sans presque s'en apercevoir, sous I'impulsion du Saint Esprit, le contemplatif se met k produire un ou plusieurs actes d'oraison discursive, auxquels succMent imm6diatement des actes du plus tendre et du plus fervent amour. D'autres fois, il sera port6 tout d'abord, k se rdpandre en actes de la plus brdlante affection ; puis comme il ne saurait demeurer longtemps k ce degr6 de ferveur, parce que la pauvre nature humaine dans sa condition pr^sente, ne

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pourrait y tenir, il retombe de nouveau, tout naturellement, dans le mode d'oraison discursive. Les choses se passent ainsi, jusqu'au moment ou le Saint Esprit juge k propos d'elever son serviteur fidele, a I'oraison de quietude.

II me semble juste de comparer la disposition discursive et la disposition affective, aux deux bords d'une avenue qui conduit tout droit au seuil du palais de la quietude, bien loin du monde sordide et miserable des p^cheurs.

A mesure qu'il avance le long de cette avenue, marchant ou plutot volant, sans s'ai>ercevoir de la rudesse du chemin, le fervent chrdtien appuie tant6t du c6t6 de la pri6re discursive, tant6t du c6t6 de I'affective ; et k mesure qu'il avance, il 6prouve une plus grande facility et gotite une douceur plus intense k pratiquer I'exercice de la presence de Dieu. Bientot, la disposition affective prend ddcid^-

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ment le dessus, et le sentiment de la presence de Dieu devient une possession ferme de I'ame. La pratique ne lui en coilte plus aucun effort. II n'a plus k se mettre de force dans Tattitude d'esprit voulu, il n'a plus besoin de se contraindre en aucune fagon, ni d'aller se r^petant a soi-meme : Attention ! je suis en la presence de Dieu ! II se sent en cette divine presence et ce sentiment lui est communique par Dieu m6me. Alors il se tient en cette ch^re presence simplement, doucement, joyeusement. II se joue en la divine presence avec le m^me abandon que le petit enfant de cinq ou six ans prend ses ebats en la douce presence de sa m6re. Est-ce que cet eafant a besoin de se faire violence et de se rappeler, pour ainsi dire, k I'ordre, pour se souvenir qu'il est en presence de celle qu'il aime le plus au monde? Non I ceja lui est tout naturel. Voyez-le, par exemple, avec elle, sur

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Ic bord de la mer. II sera tr^s affair^ k la recherche des ccquillages, ou bien k creuser dans le sable avec sa pelle de bois et k construire de minuscules redoutes, ou bien a examiner quelque curieux specimen de la faune marine. Tout k coup, il lui prend fantaisie de tirer ses souliers et ses bas, et de courir nus-pieds dans I'eau. Tout cela I'occupe prodigieusement; C'Cpendant, LSt-ce qu'il en oublie la presence de sa m6re cherie? est-ce qu'il ne tou^ne pas sans cesse les yeux vers elle, pour etfe siir de son approbation? II fait cela tout naturellement, sans avoir a se contraindre, a prendre une attitude. De temps en temps, il adresse k sa m6re de loin, une pai^ole joyeuse et se remet k son jeu qui est pour lui une affaire importante. II ne I'oublie pas un seul instant, alors meme qu'il semble tout absorb^ par ce qu'il est en train de faire. II se garde d'aller trop loin d'elle et de la perdre de

vue. De temps en temps il revient aupr^s d'elle, se jette entre ses bras, re- 9oit ses caresses et Tembrasse de toute Taffection de son petit coeur.

Le contemplatif qui est sur le point d'atteindre le Palais de I'oraison de quietude, est redevenu enfant par la simplicity, la puret6 ; et Dieu se montre pour lui une vraie m^re pleine de I'amour le plus tendre. II se tient en sa presence doucement, joyeusement, sans difficulte.

L 'amour fait cela. Donnez-moi un homme qui aime r^ellement le bon Dieu, et il en arrivera 1^, lui aussi, en un rien de temps, L'amour est le maltre ici : c'est lui qui r^gle tout. Le secret du petit enfant, son talisman pour ne pas oublier un seul instant la presence de sa m^re, c'est qu'il I'aime . La difficult^ pour lui serait de ne plus penser b. elle, de se passer du rayon de soleil qu'est pour lui sa douce presence. II ne pourrait s'y r^signer. Ainsi — 330 — 4

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en est-il ^galement du contemplatif avanc^, k I'dgard de la presence de Dieu. D'ailleurs il est a peine necessaire de faire ressortir que, tout en se tenant constamment en la presence de Dieu, il ^vlte tout ce qui pourrait sentir Tostentation ou la singularity. II garde son secret tant qu'il peut : toutefois il lui 6chappe, en d^pit de ses efforts.

On comprend que, lorsque le don de la presence de Dieu est accords k un Chretien, ce soit la disposition affective qui domine en lui. Dieu est amour ! D'ailleurs nous n'avons qu'k voir comment un amoureux de la creature entre dans ses transports a la seule presence de I'objet aim6.

Or, que se disent Tun a I'autre ces deux amants, Dieu et le fervent Chretien.

lis ne proferent que ce mot : « Je t'aime ! » mais avec quel laccent ! Et 33^

LA CONTEMPLATION CHhSTlSNNB!

quel serls pfofond ils savent lui dotinef! lis ne se setvent point de la parole afticul6e ; on n'entend audun son de voix : tout se passe dans un brCllant contact de I'un k I'autre.

S'il nous fallait traduire ce discoufs en notfe pauvre langage humain, grossier et boiteux, je le rendrais k pcu prfes dans ces termes :

Dieu parle le premier. II dit 1 « Ne crains rien, cher enfant de mon coeur ; c'est moi, Je siiis celui que tu cherches : La paix soit avec toi ! » et ce disant, II ^tablit cette ame dans Urie grande paix.

Dieu reprend : « Cher enfant de mon coeur, fais bien attention ; t^che de comprendre : Je suis I'amour ; Tamour en trois Personnes ! Je suis le P^re ou I'abime d 'amour sans fond ; le Fils ou Tamour resplendissant et fait homme, le

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Saint Esprit ou 1 'amour unissant et communicatif, et je demeure en toi !

Une troisieme fois Dieu parle. II dit a roreille de I'nme, avec un accent de tendresse infinie :

« Je t'aime, 6 chere petite, Je te veux toute k moi. Tiens, donne-moi ton coeur ; je le nettoyerai k fond, je le rendrai tout resplendissant de saintet^, je le remplirai de mon propre bonheur autant qu'il en pourra contenir ; je me verserai moi-meme en toi. Nous serons unis dans les embrassements les plus ^troits : Tune k I'Un.

Le coeur ble«;s6, transpcrce, le pauvre contemplatif ne peut que pousser des soupirs entrccoupes :

a Mon Dieu ! mon cher Dieu ! mon amour ! mon tout ! Je crois en Vous, 6 Amour ! En Vous est toute mon espdrance, 6 Amour ! Jc Vous alme, 6 Vous qui m'aimez tant ! J'aime votre amour! »

Ce mot K Amour » reviendrait des mil-

LA CONTEMPLATION CHItETIENNB

lions de fois sans lui parattre monotone. II y trouverait toujours un charme nouveau.

Ayons la hardiesse d'exprimer notre pensde. Si J6sus est en effet I'amour fait homme, le mystique arriv6 k ce degri de contemplation, est I'homme fait amour.

Oui : sous la touche brdlante de la grSce, cet etre p6tri de limon et p^cheur est devenu tout k coup un s6raphin embras^.

Le mot hebreu « seraph » veut dire flamme, feu d6vorant. Le choeur le plus sublime des anges est comme incendi^ de I'amour divin ; il en va de m6me du fervent Chretien sur la terre, au moment ou par la gr^ce du Saint Esprit, il se trouve amen6 en face du palais de la contemplation, b^ti par la Divine Sagesse, et qui n'est autre chose que Toraison de quietude.

Dans ce chapitre je me suis efforc^ de donner une id6e de T'oraison affective.

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Maintenant j'ai rimpresslon que mon Divin Maitre plein d'amour, daigne adresser cette parole k son pauvre serviteur, qui n'est que cendre et poussiere : Ceins tes reins comme Je voyageur : car il te reste une longue course a fournir. Ne t^arrete pas. Raconte aux ames de bonne volontd quelque chose des merveilles de mon amour. Que celui qui a des oreilles pout entendre, entende.

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