CHAPITRE XXIII
A l'INTI^RIEUR DU PALAIS DE LA QUIETirDE
Celui qui a pouss6 sur le chemin de la vie spirituelle, assez avant pour apercevoir distinctement, quoique de loin encore, le Palais b^ti par la Sagesse, celui-1^ est d6jk Chevalier. Homme ou femme, peu importe, car dans la vie spirituelle, le scxe ne fait aucune difference * il a gagfne ses ^perons. Dans plus d'une rude bataille contre le monde et le d^mon et surtout lui-m^me, il s'est distingue sous les yeux de Dieu et des saints anges. II n'a pas plut6t aper9u dans le lointain la silhouette s^v^re et imposante, qu'il presse encore plus le pas, et ne vcut
plus s'arr^ter qu'il ne se trouve au pied de la fa9ade du palais.
hk un grand d^sappointement est reserve a sa sainte impatience. A I'endroit oh. devrait se trouver la porte, il ne voit que le mur : il est vrai que dans T^paisseur de ce mur k trois pieds de hauteur du sol, deux statues heroiques et d'une beaut6 merveilleuse, sont sculptees en haut relief : celle de droite repr^sente la Tr^s Sainte Vierge M^re de Dieu ; celle de gauche, le porte-clef du paradis, saint Pierre ; comme pour donner k entendre que Ton n'entre pas dans ce palais sans leur intercession. Mais oii est done la porte d'entr6e? Notre p61erin fait lentement le tour du vaste Edifice, sans d6couvrir aucune esp6ce d'ouverture. II n'y a pas inline de fen^tres !
Une seconde fois, il fit le tour des murs, et n'en devint que plus certain qu'il n*y avait aucun moyen visible de p^n^trer k
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
rint^rieur. Que faire? II est de toute Evidence qu'il ne peut, par lui-meme, effectuer son entrde dans ce palais comme il I'avait tant desire. II ne peut meme pas frapper a la porte, puisqu'il n'y a point de porte. Et cependant Notre-Seigneur a bien dit : Denmndez et vous recevrez ; cherchez et vous trouverez ; frappez et Von vous ouvrira. La seule mani^re dent il pdt frapper est de prier, et cela il le fit, sinon k haute voix, car le silence solennel du lieu I'impressionnait, du moins de toutes les forces de son ame. A la fin, 6puis6 de la fatigue du voyage et de ses r^cents efforts, il s'endormit 1^ aux pieds de la statue de la Vierge, d'un sommeil paisible et profond. II eut un songe ; une vision semblable k celle de Jacob dans le pays de Haran. Une 6chelle d'or se dressait devant lui de la terre jusqu'au ciel ; les anges de Dieu y montaient et descendaient continuellement, et,
tA CONTEMPLATION CBRSTJENNB
au sommet, Dieu plein d*amour le regardait d'un visage serein, le b^nissait en lui adressant des paroles d'encourage* ment.
Quand il s'eveilla, quelle ne fut pas sa surprise I 11 n'6tait plus dehors, mais bi I'int^rieur du palais. II lui fallut quelque temps pour s'en assurer. A peine pouvait-il en croire ses yeux. II se trouvait k Textr^mit^ d'une pi^e immense, au pied d'une croix d'une prodigieuse hauteur, devant laquelle etait une fontaine monumentale, en marbres de couleurs varices. En tournant la t^te du cote du mur centre lequel etait dress^e ia grande croix, il aper9ut une vaste peinture k fresque qui absorba, du coup, toute son attention. On y voyait, au cote gauche de la croix, un troupeau 6trange, form6 de lions, de tigres, de panth^res, de jaguars et autres animaux terribles, qui srt laissaient conduire de la voix et du gestc
A L'INTBRIEUR DU PALAIS DE QUltTUDE
menagant par un petit garcon jouffiu, vers le large bassin d'eau qui baignait le pied de la fontaine. II semblait que les eaux eussent la vertu d'opeier dans ccs b^tes feroces une ^tonnante transformation, car au c6te droit de la croix il revit le meme petit patre joufflu, la figure apais^e, battant des mains avec une joie enfantine : toutes les betes sauvages et cruelles de son troupeau ^taient devenues autant d'agneaux qui prenaient innoceram^nt leurs ^bats autour de lui, tandis que des colombes voletaient audessus de sa tete et sur ses epaules.
A cette vue notre vaiUant Chevalier ne put se contenir : plein de joie il courut au mur et baisa I'enfant en lui disant : « Tu es J^us, n'est-ce pas? Je t'ai connu toute ma vie : oh! comme je t'aime ! » Et J^sus sembla tout heureux de cette caresse. Sans aucun bruit de paroles, i! se fit entendre au coeur de son
ami, lui disant d'aller boire de I'eau qui s'6coulait des sept bassins en pyramide de la fontaine, et quand II s'y serait baign6 et rafraichi, de faire connaissance avec cette nouvelle demeure pr^parde expr^s pour lui, et de venir Lui rendre compte k Lui, Jdsus, de ses impressions. II se trouvait done enfin dans I'inltrieur du palais de I'oraison de quietude. Or voici ce qu'il lui en parut. Tout d'abord, il fut absolument abasourdi par sa splendeur : il en 6tait muet d'dtonnement. Tout ce qu'il pouvait faire dtait d'errer sans but dans cet immense espace, s'arr^ter de temps en temps pour en examiner les ornements qui couvraient les murs du haut en bas, ou bien le merveilleux pavd de mosaiques. Nul autre plafond que le firmament ; ce dernier detail fut d'abord k peine remarqu6 de notre Chevalier : il avait trop d*autres objets capables d 'exciter son dtonnement.
A L'INTSHIEVR t)U PALAIS DE QVlETUDE
Quand il revint pr^s de I'enfant, apres ce premier tour d'inspection, il I'embrassa de nouveau, encore plus tendrement et lui dit : « Jesus, j'aime ta maison, ou plutot notre maison, si tu me permets de I'appeler ainsi : toutefois je n'y comprends encore Hen. Tout ce que je puis dire pour I'instant c'est que je suis heureux de me trouver ici, prisonnier de ton amour. Puisque cela doit durer autant que je voudrai, cela durera jusqu'k la fin de mn vie : Ici est mon repos, pour a tout jamais ; je resterai dans ce lieu parce que je Vai choisi pour ma demeure, (Ps.
cxxxl, 14.)- — C'est ici vraiment la maison de Dieu et la porte du del. (Gen, xxvni, 17.) — // notis est hon d'etre ici. » (Mat. XVII, 4.). — « Mais mon ami, dit I'Enfant-Jesus, parlant secr^tement au ccEur de notre chevalier : jette les yeux sur toi, n*as-tu pas encore remarqu6 comme tu es pauvrement v6tu : tu au-
Contemplation chr6tienne. — 9''
ras k demeurer k ciel ouvert jour et nuit, par toutes les saisons, sans rien de plus pour te garantir du froid, du chaud, de la pluie ; tu n' auras d 'autre compagfnon que moi, et je ne te parlerai pas toujours comme cela au fond du coeur, du moins tu ne m'entendras pas toujours ; et puis, tu auras a endurer des ^preuves myst6rieuses, terribles : je ne dois pas te dire d'avance en quoi elles consisteront ni quelle en sera la duree. »
« J6sus, mon Frere et I'Amant de mon ame, r6pondit le Chevalier, tes paroles sont pleines d'obscurite : mais quoi qu'il doive m'arriver dans cette maison qui t'appartient, jamais je ne voudrai la quitter, tant qu'il me sera permis de t'aimer. O Enfant ch6ri et mon Dieu, tout k moi ! Tu me dis que je n'aurai d 'autre compagnie que celle de ton aimable presence : ah ! tant mieux ! tant mieux ! Un autre ou plusieurs autres compagnons
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
ne feraient que me distraire de toi, et te derober une part de mes affections.
« Pour ce qui est de mon habillement, je ne m'^tais apergu de rien jusqu'a ce moment : je vois en effet qu'il y a du changement. Me volla quasi nu. Je suppose que c^est ainsi que saint Jean-Baptiste au desert ^tait vetu ; ou peut-etre encore Adam et Eve, lorsque notre P^re celeste les revetit de peaux de betes, au moment oil il les chassa hors du paradis terrestre. Eii bien ! c'est l^ger, ca ne gene en rien la liberty de mes mouvements : j'en suis sa'tisfait. »
II nous faut maintenant tenter de decrire I'int^rieur du Palais de la quietude. Repr^sentez-vous une enceinte immense dont le plan par terre serait un carrd long, six fois plus long que large ; aux murs d'une prodigieuse ^l^vation, aux: lignes et aux couleurs si harmonieuses qu'il 355 "^
est difficile tout d'abord de se rcndre compte de ses vastes proportions : caelque chose dans le style de basilique romaine de Saint-PauI-Hors-les-Murs, par exemple, mais d^pourvu de sa for^t de piliers, de ses autels, de sa confession, de son baldaquin et de tout le reste de son mobilier d'eglise, et sans fen^tres ou candelabres ou autres moyens artificiels d'eclairag-e. Toute la lumi^re lui vient, non seulement du firmament, mais encore bien plus du grand crucifix qui se dresse au c6t6 est de la salle, comme pour faire compretidre k I'^me contemplative que, meme le soleil pendant le jour, et les ^toiles pendant la nuit, doivent leur lumi^re naturelle au Sauveur mOurant sur la croix. II a dit : Je suis la lumiere du monde. (Jean, viti, 12). ll Test bien, en effet, et dans plus d*un sens, que le surnaturel, si seulement les homrties voulaient y prendre garde H n'est
A L'INT$Bl£UR DU PALAIS DE QJJISTUDE
pas jusqu'aux dons de la nature dont nous ne soyons redevables a Jesus crucifie.
Aux yeux du spectateur qui se tiendrait debout k I'extremite ouest de In giande sall^, le dos tourn^ au mur, la YUe qui se deploie devant lui est d une simplicite et d'une richesse extremes.
L^ piurs k droite et a gauche lui apparaissent recouverts a leur partie inferieure de nobles lambris de bois de cht'ne de couleur noire, d'une epaisseur extraordinaire, fouilles avec un art iufini par le ciseau du sculpteur. Au-dessus de c<:s lambris, court d'un bout k I'autre de la salle une magnifique tapisserie brodee.
Au-dessus de la tapisserie, un immense espace est couvert de fresques aux vives couleurs. Enfin le tout est couronn^ k une h?\uteur vertigineuse, par une gallerie de trois cents soixante statues de saints, lesquelles doivent etre de dimen-
sions colossales, puisque, meme k cette hauteur elles paraissent encore aussi grandes que nature, et I'artiste qui les a sculpt^es a su leur donner une vie si intense que Ton dirait qu'ils vont se mettre en mouvement et ouvrir la bouche pour vous parler. D'ailleurs c'est aussi ce que Ton remarque des personnages, des fresques et de la tapisserie. A quelque hauteur qu'ils se trouvent, ils paraissent de grandeur naturelle et vivants, et ils parlent un langage qui va droit au ccEur du spectateur. Ceux qui sont dans r^paisseur du lambris sont beaucoup plus petits mais non moins mouvement6s et vivants.
Les scenes les plus ravissantes sont celles qu'une main, d'une habilet6 incomparable, a brod6es sur la tapisserie. Chacune d 'elles represente quelque myst^re de la vie, de la mort ou de la gloire de notre divin Sauveur. Celles du c6t6 sud,
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
a partir de Tangle du mur k I'ouest jusquk Tangle oppos6 repr^sentent la vie de Notre-Seigneur sur la terre jusqu'k sa mort sur la croix ; tandis que celles du c6t6 nord, en allant de Test k Touest, repr^sentent les myst^res glorieux. Cela forme en cinquante tableaux, vingt-cinq sur chaque mur, une glorieuse s^rie ininterrompue, de tous les myst^res de Notre- Seigneur dans leur ordre de succession, depuis son Incarnation jusqu'^ sa triomphante apoth^ose, lorsqu'apr^s le Jugement Dernier il recevra des mains de son F^re Celeste, son Epouse TEglise des (jIus ressuscites, et que commenceront les ineffables fetes de ses Noces 6ternelles. On ne saurait se m^prendre sur le sens profond de chacun des tableaux ni se soustraire au charme qu'il respire. I.e but Evident est de faire ressortir un personnage, un seul, toujours le m^me : de graver son image en traits de feu dans
LA CONTEMPLATION CEfBETimNE
I'espr'it, le coeur, 1' imagination, la ^ensibilite du contemplatif. De quelque cot^ que vous tourniez vos regards, c'est Lui, toujours Luij que vous rencontrez, mais si aimable, si beau, si majestueux, si affable et doux ! Non seulement il est la figure principale dans chaque tableau, mais tous les autres personnages Lui sont si admirablement subordonnes, qu'ils semblent tenir de Lui seul tout ce qu'ils ont d'iqteressant ; on dirait qu'ils s^ fpndent dans la splendeur qui s'^chappe de Lui, et Ton ne peut les considerer sans recevoir d'eux une impression encore plus profonde de sa beaute et de sa bonte surhumaines.
Au-dessus de chacun de ces tableaux de la vie et des myst^res de Notre^Seigneur, se trouve une fresque repr^sentant la vie de I'Eglise (nous pourrions bien dire sa vie dans I'^glise) sur la terre : tandis jqu'au-dessous, dans les — '^60 —
A L'lNTSRIPUB DU PALAIS DE Qri£TUDE
panne^ux de bois noir sculpte, se trouve ^galement une sc^ne corregpondante de la vie spirituelle du chretien, Ainsi au^iessqs de la Derniere Cene brodee dans la tapiBserie, se trouve une fresque ou Ton voit le Saint Sacrifice de la Messe offert simultan^mept dans les Catacombes, dans une catbedrak gothique, dans une foret vierge de I'Amerique du Sud, dans un village africain oil des negres servent le pretre ; en Chine, par un pretre^mandarin ; dans les tranch^es d'un champ de bataille, par un pretre-soldat. Au-dessous de la meme tapisserie de la Derniere Cene, le sulpteur a eu Tart, en fouillant le bois profondement, de representer dans le lambris, une foule de per^onnes de toutes les conditions qui se pressent autour de la sainte table pour recevoir la communion. On y apercoit ^e petits enfants de six ou sept ans, de frais adolescents des deux gexes, c(516brant
LA OONTEMPLATION CHRSTIENNE
leur communion solennelle, avec la pompe que Ton donnait autrefois k la premiere communion ; des jeunes gens recueillis et de pieuses jeunes filles, des nouveaux mari^s en habits de noce, des soldats, des marins, des officiers de tout rang et de toutes armes, des p^res et des m^res de famille, des vieillards courb^s et tremblants ; et dans un coin, on voit un Chretien mourant, ^tendu sur un pauvre grabat, transfigure par la joie de rece- Yoir le saint viatique des mains d'un tout jeune pretre.
En sorte que si Ton regarde les scenes comme elles se trouvent superpos^es les unes aux autres, on verra que celle du centre qui repr^sente un incident de la vie de Notre-Seigneur, donne leur sens respectif k celle qui est au-dessus et k celle qui est en-dessous. De m^me, si au lieu de les consid6rer dans leur superposition de haut en bas, on fait attention
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
k Tordre dans lequel elles se succWent tout le long des murs, on s'apercoit que les fresques donnent toute la suite de rhistoire de I'Eglise, pass6e, pr6sente et future, eclairee de la lumi^re des mysteres de Notre-Seigneur ; de m^me que parall^lement aux deux series des tapisserles et des fresques, on peut suivre, dans les panneaux de bois sculptes, toute rhistoire de la vie spirituelle du fervent Chretien, egalement eclair6e de la lumi^re des myst^res du Divin Sauveur ; et il est i noter que, au fur et k mesure que I'histoire du chretien prend son developpement, sa ressemblance avec son divin module devient plus marquee, aussi bien dans ces tableaux que dans la vie r^elle.
Des fClts de colonnes k moitid engag^es dans le mur, divis^es chacune en trois sections et diminuant d'^paisseur k chaque section de bas en haut, s^parent en vingt-cinq compartiments toute
lA CQNT^MPJLATION Cff^J?T/^iViV^
la decoration des murs a droite et h gau^ che ; et k I'aide de f rises de pierres sculpt^es qui courent en trois lignes horizontales au-dessus de chaque serie tout le long des murs, forment un p^rfait encadr^ment de chaque sc^ne.
En merne teinps, elles servent k rompre I'in^vitable monotonie de murs aijssi immenses. Les chapitaux qui courpnnent la plus haute section des colonnes supportent un entablement sculpte k JQur, rqerveilleusement ouvr^ comme de la dentelle de pierre, et formant une esp6ce de dais au-dessus de la tete de chaque saint et retombant avec ampleur de chaque cote de mani^re k I'encadrer comme dans une niche. II y en a sept entre chaque filt de colonne, un pour chaque jour de la semaine.
Ainsi, dans cette merveilleuse gfillerie, chaque jour de I'ann^e a son saint, dans sa niche, debout, bien distinct, recpn-
A L'lNf^ni^tjn t)V PALAIS DS QVlSfUDE
iiaissable h certains attributs tradition-' nels. D'abord, c'est tout ce qui frappe I'attention du spectateur ; peu a peu cependant, en gardant les yeux fix6s sur lui, on decouvre un phenom^rle surprenant) c'est que chaque saint a defri^re lui k perte de vue, dans une perspective itiexplicable, une foule d'autres saints. C'est comme si la niche qui I'encadre ^tait tout simplement une porte ouverte sur le royaUrne du ciel de gloire, et que ce cher Saint se tint dans Tembrasure, tandis que la foule des autres saints se presse derriere lui et si pr^s qu'il fait corps avec leur foule. Cela est visible non seulement pour les grands fondateurs d'ordres, tels que saint Benott, saint Bruno, saint Bernard, saint Dominique, saint Francois^ sainte Th^r^se, saint Ig-nace, saint Vincent de Paul etc, chacun desquels est suivi de sa nombreUSe famille, comme s'il disait : Me voil^, moi - 3^S -
LA CONTEMPLATION CHRETlENNt!
et mes enfants : Ecce ego, et pueri mei mecum (Is. viii^ i8.) ; mais, cela est egalement visible pour tous et chacun des autres saints, soit parce que chaque jour de Tannee est ranniversaire d'une foule de saints qui ne sauraient trouver place dans les 6troites limites du calendrier de la terre, soit encore parce que chaque saint dont nous faisons la fete est le repr6sentant d'un grand nombre d'autres du mime type de saintet6, ou encore qui tiennent k lui par des liens myst^rieux dont nous n'aurons Tintellig-ence que dans la vie eternelle. Mais, mon Dieu ! quelle [die du paradis et de la multitude de ses chers habitants, me donne ce seul detail de I'ornementation du Palais de la quietude !
Outre les colonnes engagees dans
repaisseur du mur et qui sent de pierre
blanche, on a dress6 dans chaque angle
de I'immense nef et k 6gale distance des
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
deux angles, le long du mur nord et du mur sud, six ^normes piliers monolithes des marbres les plus precieux, et un septi^me centre le milieu du mur de I'ouest qu'il divise en deux compartiments. Dans celui de droite sont depeints, d'une mani^re vive et touchante, les souff ranees des cheres ^mes du purgatoire ; dans celui de gauche, les horribles tourments des damn^s.
Ces monolithes representent les sept colonnes taill^es par la Divine Sagesse, et portent chacun grav6 a sa base et k son sommet le nom d'un des sept dons du Saint Esprit. La colonne centre le centre du mur ouest, s'appelle Crainte du Seigneur. Les deux qui lui font pendants, aux angles du m^me mur, s'appellent Science et PietS ; les deux qui sont situ6es aux angles correspondants, du c6t6 est, sont Conseil et Force, enfin les deux qui sont k mi-chemin des murs nord et
LA CONTEMPLATION cnnSTtBl^NE
sud, sortt Intelligence et Sages se. NotohS que les quatre piliers des angles portent les noms des dons du Saint Esprit qui servent k Taction sainte, k savoir Pi6t^, Science, Conseil et Force, et iils supportent a chaque extr^mite de la salle, la retomb6e d'une immense arche romane qui rappelle I'ampleur magtiifique de Tarc^en-^ciel au firmament. Les trois autres, Crainte du Seigneur, Intelligence et Sagesse, comme ils servent exclusivement k la contemplation, ne suppoftent aucun fardeau* Sur le sommet de leur chapiteau est pos6e une sphere, surmont^e d'un oiseau embl^matique : sur I'lntelligence, un aigle aux ailes eploy^es comme s'il planait ; sur la Crainte du Seigneur, un coq battant des ailes comme s'il ^tait en train de chanter ; enfin Une douce colombe au repos, sur la Sagesse. II est temps de tourner notre attention sur le merveilleux pav^ de mosaiques. l-
A L'lNTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
s'^tend sous les pieds de notre Chevalier comme un tapis de gazon, dmaill^ de toutes sortes de fleurs, avec une profusion d'insectes brillants, d'oiseaux au plumage vari^, et de betes sauvages, donnant une id6e de la joie enfantine avec laquelle un vrai contemplatif regarde le visage de la nature si changeant et si aimable ; d'autant que cela I'aide k Clever k Dieu son esprit et son coeur. L'immense majorite des hommes, enfermds dans leurs villes sordides, ou s'ils sont k la campagne, stupidement inattentifs au spectacle de la nature, laissent ainsi passer et se perdre pour eux beaucoup des plus pures joies de la vie. II leur manque la simplicity des enfants. Le royaume des cieux leur appartient, dit Notre-Seigneur, parlant des tout petit s et de ceux qui leur ressemblent : et non seulement le royaume des cieux, mais aussi celui de la belle nature, ici-bas. Par
Contemplation chr6tlenne. — 24.
un dernier trait de g^nie, le dessinateur de cette mosaique a trouve moyen de distribuer ga et la, parmi les arabesques et les guirlandes de fleurs, par petits tableaux d'une exquise vivacity, toute I'hJstolre miraculeuse de I'Ancien Testament, si riche en enseignements dogmatiques et symbollques, depuis les six jours de la creation, jusqu'a Tapparition de I'ange a Zacharie, ip^re du saint Pr^curseur, tandis qu'il off rait le sacrifice du soir, dans le Temple.
Au pied de I'immense croix et k quel-
que distance en face et au-dessus du Di-
vin Crucifix, la fontaine de marbre verse
son eau pure, comme le cristal et qui sem-
ble sourdre de sous le pied lev^ d'un
agneau en beau marbre blanc. Les eaux
ne jaillisent pas en Pair pour retombe'-
avec le bruit de la pluie : elles sorJent en
bouillonnant <et passent -par-dessus le
bord du premier bassin qui est assez
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE etroit, pour tomber successivement dans chacun des six autres qui vont en s'^largissant : elles y tombent avec un doux murmure comme des milliers de pri^res dites a mi-voix; et, disparaissant dans des canaux souterrains, elles vont porter la fraicheur et la f6condite dans le monde entier. Ce bruit des eaux donne une sensation de fraicheur. Ce serait le seul qui se fit entendre en ce lieu, n'^tait que de temps en temps, des voltes d'angfes invisibles semblent passer au-dessus de la salle, et alors on saisit des ^chapp^es de melodies partant de milliers et milliers de voix, adoucies par une distance incommensurable.
Le mur du c6t6 est, derri^re la croix, forme un deml-cercle et s'arrondit k son sommet en forme de demi d6me, bord6 par I'arche romane que nous avons d^j^ mentionn^e. La g-alerie des Saints, du nord et du sud, se continue ici par une
LA CONTEMPLATION CHRSTIENNE
majestueuse rang6e de treize Ap6tres en demi-cercle, saint Pierre au milieu, k la place d'honneur, avec saint Paul k sa droite et saint Jean k sa gauche ; chacun d'eux, drape dans ses amples vetements, a 1' attitude d'un vrai prince du royaume des cieux. L*espace au-dessus d'eux est tout entier rempli par la plus magnifique mosaique k fond d'or que Ton puisse imaginer, et sur laquelle se detache I'image grandiose de Dieu le Pere et de Dieu le Fils assis cote k c6te sur le m^me trone, dont les sept degr^s sont cou verts des plis de leurs vastes manteaux ^blouissants. Le P^re et le Fils se regardent avec amour, et le Saint Esprit se trouve entre eux deux, sous la forme d'une colombe d'une blancheur 6clatante, aux ailes d^ploy^es de mani^re k toucher de leurs extremitds la poitrine du P^re Celeste et le c6t^ ouvert du Sauveur. A la droite de J^sus, dans une attitude
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
doucement majestueuse, se tient debout raimable Reine du paradis; toute envelopp^e dans la gloire qui ^mane de son divin Fils. Toutes sortes de plerres pr^cieuses reluisent dans sa couronne et sur son manteau. A la droite de Marie se voit saint Joseph, puis saint Jean Baptiste. A la gauche du P^re Eternal paraissent les trois archanges, Michel, Gabriel et Raphael. D'autres anges et d'innombrables t^tes ailees de Ch^rubins, disposees dans une savante perspective, donnent rimpression que des millions d'autres se pressent invisibles derri^re les premiers.
Telle est done, representee en langage symbolique, la Maison b^tie par la Sagesse, le palais de I'oraison de quietude. Ce serait ici une grande erreur de confondre quietude avec qui^tisme. On remarquera que tout dans ce palais est de nature k provoquer et stimuler en m^me
LA CONTEMPLATION CHRSTIENNE
temps ractivit6 de I'esprit et du coeur de celui qui a le bonheur d'y denieurer : activite non moins intense que paisible. Excepte dans les pr^cieuses occasions, qui sont d'ailleurs fares et passent rapidement, o£i Ditu prend lui-m6me en mains le contemplatif et le jette dans les etats passifs, il est absolument impossible, au milieu de ce merveilleux deploy ement d'enseignements dogmatiques et moraux, tout le long des murs du haut en bas, et sur le pav6, de s'emp^cher de penser, d'aimer, de prier, d'adorer. Ledonde I'oraison affective n'est ni perdu ni assoupi : il n'est reduit au silence que dans les intervalles de contemplation passive ou semi-passive, lesquels, au t6moignag-e de Sainte Th6r6se, ne depassent pas ordinairement une demie hcure et sont le plus souvent plus courts. Si vous demandez quel est I'architecte et le ddcorateur de ce palals, qui en a
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUIETUDE
concu le plan et execute les merveilleux details, je reponds : C'est Celui-la meme qui a fait entrer notre chevalier dans son enceinte : c'est r Amour, 1' Amour 6ternel, I'iVmour essentiel et suressentiel, I'Amour- Trinit6, Dieu, Dieu lui-meme et lui seul, Dieu si plein de tendresse pour nous.
L*homme, meme Thomme chretien, ne pent de lui-meme p6netrer dans ce palais ; nous I'avons vu : il faut pour cela rintervention directe de Dieu. Pour en sortir ce ne serait pas si difficile : on n'aurait qu'k le vouloir, et du coup, ce serait fait, sans qu'on sut trop comment. Mais il est clair que celui qui, apres avoir et^ introduit dans ce sejour divinement encbanteur, viendrait a s'en d^godter comme les Israelites au desert se d6g-o(it^rent de la manne, et desirerait positiverecouvrer sa liberte, en secouant les saintes entraves de I'oraison de quietude : celui-1^ serait d^j^, par le fait meme,
hors du palais et m^me hors de vue du palais, report^ d'embl6e k une tr6s grande distance en arri^re. Pareil malheur estil jamais arriv6? On peut en douter ; mais il est certainement toujours possible, ^tant donn^ notre ^tat d'^preuve icibas et notre faiblesse foncifere. Aussi le vrai serviteur de Dieu ne cesse-t-il jamais de veiller et de prier.
Et maintenant, cher lecteur, peut-^tre vous ecriez-vous dans un mouvement de saint enthousiasme : « Oh ! je veux, moi aussi, etre introduit dans la Maison du Seigneur, et y passer tous les jours qu il me reste k vivre sur cette terre » : Bravo! mon fr^re, bravo ! voil^ comment il f;iut parler. Mais faites bien attention a ceri : il est inutile de tenter d'approcher de ce palais par aucune autre avenue que celle que nous avons d^crite au chapitre pr^c^dent. II vous faudra payer ce privilege par la plus complete abnegation de vous-
A L'INTERIEUR DU PALAIS DE QUISTUDK
meme. De plus vous devrez 6tre dispose k subir, dans cette Maison du Seig-neur, les plus dures epreuves. C'est TAmour qui rhgne et qui gouverne ici, et 1 'Amour est un maitre terriblement exigeant k notre egard, chetifs humains que nous sommes : tranchons du mot : I'Amour est un tyran. II ne sera satisfait que quand il aura transmue I'argile et les viles matieres qui composent k present notre etre, en Tor fin et les pierres pr^cieuses qui doivent nous rendre dignes de figurer dans la Jerusalem celeste. Ce proc^d^ de ti ansformation ne va pas sans quelque violence. C'est de cela qu'il nous faut maintenant parler.