DES ETATS D^ORAISON PASSIVE QUI NE SONT POINT MIRACULEUX
Quand on a passe le seuil de la vie unitive, on arrive k cette espece de commerce avec Dieu qui est proprement ccliii des Parfaits.
Les diverses especes de contemplation qui ont precede sont bien certainement de merveilleux effets de la grace, extremement doux en eux-mdmes, mais on ne saurait les comparer k I'oraison de quietude. EUes sont a son egard comme des moyens k Vega.rd d'une fin : dans le plan divin, elles sont destinees k amener I'^me, par degr^s, jusqu'^
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Toraison dc quietude, mais incapables cependant de la procurer. Cela c'est I'affaire de Dieu exclusivement : ce sera son oeuvre. L'oraison de quidtude est la plus parfaite esp^ce de contemplation dont rhomme puisse 6tre gratifid ici-bas.
De ce fait qu'elle a et6 introduite dans la maison de quietude, I'^me est-elle arrivee k la fin de ses travaux? N'a-t-elle plus qu'^ s'asseoir et jouir de Dieu et d'elle-meme en Dieu? II s'en faut bien. II semble, au ccntraire, qu'elle ne fasse que commencer, tant elle met d'ardeur et de sainte audace dans ce qu'elle entreprend pour I'amour de Dieu, et dans la mani^re dont elle se d6j>ense et se consume k son service ; ne prenant plus aucun repos, ne s'arr^tant pas un instant, ne disant jamais : « C'est assez ! » Tout ce que le chre^tien avait fait jusqu'alors ne paraft que jeu d 'enfant, compart aux travaux qui I'attendent.
Ici le langage humain nous trahit. Pour decrire ces rdalit^s d'un ordre sup^rieur, nous sommes forces de nous servir des termes de quietude, repos, inaction, 6tats passifs, contemplation passive et autres semblables, alors que nous voulons parler de I'^tape de la vie spirituelle oh. se d6chatne la plus d^vorante activit6, portee k son degr^ le plus intense ; seulement il ne s'y rencontre pas cet 616ment de demonstration ext6rieure, d'empresse- -ment et de bruit, auquel les hommes r6servent le nom d'activit^. Nous allons done nous aussi nous servir dc ces termes consacres, mais en ayant soin toutefois, de ne pas nous faire illusion sur leur signification r^elle.
La contemplation du parfait se distingue de celle du commen^ant et de I'avanc^, k I'aide des signes caractdristiques suivants : i** Simplification de r^me, 2° Continuity de son oraison ;
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3° Purifications passives ; 4° Illuminations passives ; 5° Unions passives ; 6° Fecondit^ divine.
1° En premier lieu, done, il nous faut noter la complete simplification de Time pour ce qui est de ses rapports avec le monde et toutes les choses du monde.
Elle ne veut plus attacher son regard que sur Dieu seul, et elle I'embrasse Luimeme d'un simple regard. Sa mani^re de gouter les myst^res de J6sus-Chnst ressemble h celle de Thomme qui avalerait d'un trait un merveilleux breuvage, sans s'attarder k analyser les divers elements qui en composent le d^licieux bouquet.
Quant au prochain, elle ne veut le voir qu'en Dieu. Aux yeux de ce chr^tien, il n'est pas un homme, une femme, un enfant, en qui il ne d^couvre J^sus- Christ, soit en r^alit^, soit en puissance; J^sus par procuration. Chacun des tout petits enfants est pour lui une reproduc- - -^St -
LA CO?fTEMPLATION CHRETIENNE
tion de FEnfant-J^sus. Ce n'est pas un tel, qui lui est sympathique ou antipathique : non, c'est Jesus vivant dans un des membres de son corps mystique. Si celui qu'il rencontre est notoirement I'ennemi de J^sus, notre contemplatif ne voit que ce fait ; tout autre trait de physionomie disparait a ses yeux. II fera opposition k cet homme en tant qu'il est Tennemi de J^sus. II s'affligera de ce qu'il se trouve dans un etat d'^me si horrible et si dangereux ; il priera pour lui et fera tout en son pouvoir afin de I'arracher aux griffes du d^mon et le gagner a J^sus-Christ. Quant k ce qui est de luim^me, c'est aussi en Dieu qu'il se voit, et \k, il con9oit une haute id^e du prix dc son ^me et en m^me temps, k la lumiere eblouissante et consumante de la saintet6 infinie, quelle haine il con9oit de ses pech^s et de ses imperfections ! Vraiment, Dieu lui est tout en tout, Dieu — -^82 —
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borne son horizon de toute part et, h ses yeux, remplit de sa divine splendeur tout I'univers, donnant k chaque objet la place qui lui convicnt, son rang", sa signification, sa teinte propre, et supportant toutes choses et les depassant et les transcendant infiniment.
2° L'oraison mentale est d^sormais un ^tat, un don, une possession solide. Pratiquement elle se continue sans interruption. Elle est devenue aussi n^cessaire et naturelle k la vie de cette ^me que la respiration k celle de son corps, et c'est pourquoi on y fait aussi peu attention. A chaque instant cette ame delate en actes spontanes de foi, d'espdrance, de charitd; tandis que de son cote, I'Esprit Saint lui imprime des impulsions encore plus relevees, k I'aidc des trois dons qui president aux rapports directs et sans intermddiaires de I'^me avec Dieu, k savoir : le don dc Crainte du Seigneur, celui - 3«3 -
LA CONTEMPLATION CHRSTIENNE
d' Intelligence et celui de Sagfesse. C*est le don de Crainte du Seigneur auquel on doit attribuer le r61e le plus actif dans les Purifications passives dont nous allons parler, tandis que le don d' Intelligence preside aux Illuminations passives et le don de Sagesse interv^ient dans les 6tats passifs d 'union extatlque.
3** Purifications passives. — Jusqu'alors le fervent chretien avait luimeme mis la main k I'oeuvre et conduit courageusement Tentreprise de Texpiation de ses p6ch6s et de la correction de ses ddfauts : d^sormais Dieu lui-m^me va y mettre la main, et accomplir ce que le Chretien ne pourrait Jamais faire par lui-me'me : Dieu va r^duire au silence, Tune apr^s I'autre, chacune de ses puissances, le d6pouiller de son activity naturelle, lui arracher jusqu'au plus petit lambeau du vetement de Tamour propre si multiforme et si subtil, percer jusqu^au
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centre de sfi>n etre, jusqu'^ la ligne de demarcation entre I'^me et I'esprit, jusqu'a la moelle de ses facultds, pour en extirper les plus delicates fibriles des racines de ses peches passes. Cela fait, Dieu plonge le mystique dans Tabime de son neant et de son impuissance fonciere, le roule de droite a gauche dans ce fond; lui fait eprouver des periodes de doute, de scrupules, de tenebres, d'aridite et d'horribles tentations d'impurete,de blaspheme et de desespoir. Parfois les persecutions des hommes, ou bien de cruelles infirmites corporelles, ou meme les deux choses ensemble, viennent se surajouter et rcndre la mesure de ses souffrances comble et debordante. Cela est vraiment terrible. Voilk une ame qui aime Dieu ardemment et qui se voi! sur le bord de I'enfer. Elle est dans un trou obscur oij elle ^touffe et ne peut meme pas crier au secours. II semblc que le ciel soit sourd k
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ses prieres et que Dieu Tait abandonnee. L'obscurite qui s'est abattue sur elle est si epaisse qu'elle ne peut plus m^me apercevoir son Sauveur crucifix, ni aucun de ses adorables myst^res, ni aucun trait de sa bonte infinie dans I'oeuvre de la creation. Elle en arrive a se persuader qu'elle n'est plus dans la maison de la quietude. Elle devient sa propre accusatrice et se reproche am^rertient d 'avoir atire sur elle, comme elle le croit, le chatiment de I'expulsion : et pourtant, sans qu'elle puisse s'en rendre compte, elle prie comme jamais elle n'a fait auparavant, et sa pri^re est incomparablement plus m^ritoire que lorsqu'elle jouissait de toutes les beaut^s de ce lieu et des consolations de la devotion sensible. Elle tient k Dieu par le sommet ou la fine pointe de sa volonte, et Notre-Seigneur la soutient invisiblement de son bras invincible, avec un tr^s tendre amour.
ETATS D'ORilSON NON MIRACULEUX
Sainte Jeanne d'Arc dans sa prison, saint Francois de Sales , lorsqu'il etait jeune etudiant a Bologne, saint Alphonse. Lig-uori dans sa vieillesse ; plus pr^s de nous, le Cardinal Vaughan, archeveque de Westminster, pendant sa derniere maladie, sont des exemples de ces purifications passives d'une ^me parfaite. II y en a aussi de grands exemples parmi les personnages historiques de I'Ancien Testament. Tels, Tobie I'Ancien, devenu aveugle, David pendant qu'il composait ses psaumes de la penitence ; le saint homme Job sur son fumier, livrant son ^me k ces 6mouvantes lamentations sur les miscres de I'homme en general et sur le rude lot qui lui en ^tait echu en" partage.
Mais ce qu'il y a de surprenant, c'est que si Ton observe de pres I'^me fervente qui esl ainsi en traitement entre les mains du Dieu d'amour, on s'aperce-
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vra qu'au fond, elle se trouve etablie dans une parfaite Indifference k regard soit de la peine soit de la consolation. Sa gen6rosite ne se dement pas un instant. Elle n'a qu'un desir : faire la tr^s sainte volonte de Dieu. II peut arriver que la grandeur de ses souffrances lui arrache un cri de douleur, mais jamais une plainte ; elle ne forme, meme pas dans le secret de son coeur, le souhait de voir se terminer une si rude epreuve. Comme Notre-Seigneur a done bien su tuer Tamour-propre dans son bon serviteur ! A lui en soit toute la gloire !
D'autre part, lorsque les ten6bres ont passe, et que le serviteur de Dieu se rctrouve au milieu des consolations ; aux beures ou le Saint Esprit le fait souhaiter avec des soupirs d 'ineffable tendresse de moiirir enfin pour etre avec le Christ; meme k ces heures-la, si vous lui demandez s'il ne consentirait pas a rester encore
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quelque temps sur la terre, vous verrez que meme pour ce qui est d'aller en paradis, il n'a pas de volonte ; il consentira a demeurer dans son exil aussi longtemps qu'il plaira au Seigneur qui est son unique amour. Oui, certes, il a parfaitement appris la lecon du renoncement k soi-meme : il ne reste pas en lui I'ombre d'une secrete recherche de lui-meme jusque dans les choses de Dieu.
4° Cette etape de la vie spirituelle est aussi marquee par les illuminations passives de Tame au moyen de la vision de Dieu dans la nuit obscure. Jusqu'alors notre chr^tien a travaille de toutes ires forces a se faire une idee de Dieu. A cette fin il s'est donne beaucoup de peine pour lire la parole de Dieu dans les Ecritures, Tecouter dans les sermons des predicateurs, se I'approprier par des meditations pcrsonnelles, et ainsi construire lui-meme r6difice de sa connaissance surnaturelle
en m^me temps que de sa connaissarice naturelle de Dieu. C'^tait 1^ un exercice tr6s agr^able k ses puissances natarelles, appliquees aux donn^es de la revelation divine. Mais k present, k ce relai de la vie spirituelle, il arrive que Dieu r^duit les facult6s naturelles du contemplatif au mutisme et k la c6cit^. Dieu introduit cette ame toute nue, dans une region sans discours, sans images, sans le moindre rayon de lumi^re cr66e. II semble m^me enlever k I'ame toute connaissance ant6c6dente, la r6duisant par 1^ k une merveilleuse ignorance : le monde entier des creatures, pass6es ou presentes, et toutes ses experiences d'elles, pass6es et presentes, semblent se detacher d'elle et tomber k ses pieds comme un vdtement use qui ne tient plus ensemble. Dieu est en train de vider compl^tement le vase qu'est cette belle ame, de le nettoyer k fond, et de se verser Lui-m^me myst6-
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rieusement en elle par une nouvelle esp^ce de presence, afin d'etre le seul objet de sa contemplation, dans sa propre divine essence, en absolue simplicite.
Mais, comme la lumi^re de Dieu vu en L.ui-meme est trop brillante pour etre pergue de Tame encore en son pelerinage : ses yeux de chouette en seraient dblouis : elle n'apercoit que le nuage obscur. Tonteiois elle sait que cet objet, k la fois obscur et lumineux, est bien v6ritablement Celui qu'elle cherche, Celui qu'elle aime avec transport : et, en Le contemplant dans cet etat, elle en recoit de plus grandes lumi^res que jamais ne lui en communiqu^rent soit le grand livre de la Nature, soit les Saintes Ecritures, soit les belles peintures qui decorent les murs de la Maison de quietude ; seulement elle se sent incapable de mettre en Iangage humain sa nouvelle connaissance, et il ne lui est pas possible de garder
pendant longtemps, les yeux fixes sur le nuage obscur et lumineux. Mais, mon Dieu ! comblen profonde est I'impression qu'elle recoit pendant les courts moments fug-itifs de son extase !
D6s que son doux transport a cess^, le fidele amant de Dieu est oblig6 de revenir k son ancienne mani^re, moins sublime, d'aborder les myst^res divins. II lui faut, de nouveau, avoir recours k I'oraison discursive, k la m6ditation, aux saintes lectures. Un pareil retour en arriere, tout en etant un soulagement k la faiblesse de la nature, est extremement penible a I'ame. II lui faut un grand effort pour s'adapter de nouveau au plan relativement inferieur, ou elle est forc^e de redescendrc. Elle ne peut s'empecher d'imiter le petit enfant k la mamelle k qui sa mere retire le sein, et qui, par ses cris, et ses larmes, donne bien k entendre
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que c€t aimable sein maternel est tout ce qu'il d6sire.
C'est mon intime conviction que rien ne saurait nous 'donner une idee plus juste (par approximation) de la nature des peines des saintes ames du purgatoire, et de leur resignation absolue, et de leur passivite pleine d'amour sous la main de Dieu qui les fait souffrir; comme aussi de la contemplation qui leur est propre, et de leur illumination graduelle, cue les purifications et illuminations passives, du Chretien arriv^ a cette etape de la vie spirituelle.
5° II faut encore noter que fa voie de Tame parfaite est marquee par une esp^ce d 'union passive avec Dieu, telle que rien de ce qu'elle avait ^prouve jusqu'alors en ce genre ne saurait y 6tre compare. Precedemment le chr^tien s'^tait procure par ses propres efforts
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son union k Dieu. II y arrivait par la digne reception des sacrements, et en produisant avec le secours de la grace, des actes fervents de foi, d'esperance et de charite. Tout cela 6tait fort bien, dans la mesure d'efficacite attachee k cei actes, mais ne pouvait atteindre k la mesure d'efficacit^ voulue de Dieu pour le bien de cette ame. Alors le seul moyen qui reste, c'est que Dieu dans I'excfes de son amour, prenne cette ^me entre ses mains et accomplisse Lui-^m^me I'acte de I'unir plus ^troitement k sa divine bontd. C'est I'acte de Dieu, exclusivement. Tout ce qui est demand^ de r^me, c'est qu'elle se laisse faire ; c'est que, doucement, amoureusement, elle acquiesce k tout ce que Dieu fait d'elle, coop^rant autant qu'elle le peut k Taction du Seigneur.
Alors il se forme une telle union de cette ame avec Dieu, une telle absorp-
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tion d'elle en Lui, que, pour le moment du moins, elle semble absolument etrang^re au monde des sens et k la compagnie des etres cr^es. C'est comme si elle avait perdu son identity et que tout son etre se fut ecoule en celui de Dieu. Representez-vous une cabane de berger sur ses roues, abandonnee, tout ouverte sur les bords d'une riviere et surprise par les flots de I'inondation. Comme la cabane n'est pas adh^rente au sol et n'offre aucune resistance,® elle est blentot soulevee, emplie et entraln^e par les grandes eaux. Elle devient en quelque sorte la proie, le jouet du fleuve d^chaine ; absolument passive, enti^rement k sa merci, ne faisant plus qu'une meme chose avec lui.
Ainsi en est-il de Tame parfaite, dans Tembrassement tout puissant de I'Essence divine, a certains moments extatiques d'union passive. Toutefois il y a une dif-
ference. L'aventure de la cabane du berger se terminera bien vite par le brisement de cette cabane en mille morceaux, et son aneantissement complet ; au contraire, I'ame du chretien sortira de cette divine aventure, 6tonnamment fortifi6e dans toutes ses puissances. Ce sera comme si,, apr^s avoir et6 precedemment composee de vils metaux, elle se sentait tout d'un coup transmuee en Tor le plus pur.
Quand le pseudo-areopagiste nous dit que son maitre, le saint personnage Hie- I'Othee, ^prouvait en lui-meme des phenom^nes divins : divina patiebatur ; il veut dire que ces alternatives de purification passive, et d 'illumination passive d'union passive et de retomb^e dans des etats moins sublimes, avaient manifestement lieu en lui.