‹ La Contemplation mystique d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 157 sur 227 · il»«, qu. 6!), a · texte numérisé non relu

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naît le don de sagesse.) Oui, c'est une très grande vérité que nous n'avons rien de bon de nous-mêmes, et que la misère et le néant sont notre partage. Quiconque ignore cela marche dans le mensonge, et celui qui en est aussi le plus convaincu se rend plus agréable à la suprême Vérité, parce qu'il marche dans la vérité. Que Dieu, mes filles, nous accorde la grâce de ne jamais perdre cette connaissance de nous-mêmes ! Amen ^. »

Écoutons maintenant comment sainte Catherine de Sienne découvrit la raison la plus haute de l'obéissance religieuse. Elle révélait, peu de jours avant sa mort, « qu'à la lumière d'une foi vive (c'est ainsi que l'on nomme la foi éclairée par un don de r Esprit-Saint), elle avait vu et parfaitement compris que tout ce qui arrivait à elle et aux autres venait de Dieu, qui n'agissait jamais par haine, mais toujours dans un grand amour de ses créatures. C'est dans cette pensée qu'elle conçut et trouva cette obéissance amoureuse et prompte aux volontés du Seigneur et aux ordres de ses supérieurs, ordres qu'elle considérait toujours comme venant de Dieu pour les besoins de son salut ou l'augmentation des vertus dans son âme ^. »

Mais le don de sagesse fleurit aussi dans la foule anonyme des saintes âmes que seul Dieu connaît. N'est-elle pas la parente spirituelle de sainte Catherine de Sienne, l'humble paysanne qui écrivait pendant la guerre à son fils soldat : « Mon fils, ce que le monde appelle malheurs, misère et mauvais temps, change de nom en passant par les mains du bon Dieu *. « Et que dire des lettres qui suivent, signées par une personne du monde pieusement décédée il y a quelques années ? * Après avoir décrit son oraison, où d'ordinaire elle se trouve unie à Dieu dans les ténèbres, elle ajoute : « Parfois un éclair traverse cette obscurité ; et la plupart du temps, il me montre la miséricorde de Dieu attirant continuellement les hommes, sans même que

1. Sainte Thérèse, le Château intérieur, sixièmes demeuras, ch. x.

2. Vie de sainte Catherine de Sienne, par le Bienheureux Raymond de €APOUE,liv. III, ch. IV (trad. du R. P. Hugueny).

3. Paroles d'une paysanne de la Loire-Inférieure, rapportées par M. René Sazin.

4. Citées d'après le P. Rousset, O. P., La Doctrine spirituelle, t. II, p. 413 Contempl. Mystique 15

ceux-ci le soupçonnent ; et aussi le malheur des âmes qui méprisent cette infinie bonté, surtout quand elles ont déjà reçu beaucoup. Parmi ces dernières je suis, hélas ! la plus coupable, et je le sens profondément. Cette conviction, non seulement m'humilie, mais surtout m'inspire une grande compassion pour les malheureux qui ne souffrent même pas de cet état, et un impérieux besoin de satisfaire la justice divine, qui exige l'entière destruction de tout désir, de toute activité, de toute volonté propre, pour que l'union soit foncière et complète.

« L'état d'âme que je vous ai fait connaître s'accentue davantage. Il en résulte un changement total dans l'aspect de toutes choses : si je puis ainsi parler, tout prend la nuance exquise du bon plaisir divin, et les événements en apparence les plus douloureux recèlent une douceur cachée que je n'avais pas soupçonnée. « Grâce à cette disposition, la bienveillance envers le prochain m'est facile ; il me semble que je commence à l'aimer comme moi-même, en ce sens que tout ce qui lui arrive me touche, tandis qu'autrefois je demeurais indifférente. Je crois que c'est là la vraie fraternité chrétienne. Ce sentiment est accompagné d'une grande paix...

« Je me repose avec une pleine sécurité dans un complet abandon de tout mon être au bon plaisir de Dieu. 11 me semble que, quand je le voudrais (ce qu'à Dieu ne plaise !), il me serait impossible de rien désirer en dehors de la disposition providentielle du moment. Je ne soupçonnais pas le bonheur de cet état, ni cette joie qui n'a rien de la terre. Je trouve dans cette remise complète de tout moi-même à la volonté divine une paix et une sécurité inexprimables...

« Sans que j'aie lien fait pour cela, et sans que je puisse dire comment s'est accompli ce changement, il s'est opéré en moi une simplification que je ne saurais décrire. Mille inquiétudes, regrets, retours sur le passé ou recherches curieuses de l'avenir pour le préparer ou même le prévoir, n'existent plus ; et en même temps mon Ame est plus stable dans cette miion que vous appelez foncière, et dont les choses du dehors ne me retirent pas complètement. Tout cela m'est une énipmc. que je ne cherche pas à deviner...

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« Cette disposition ne me permet plus de rien regretter des secours spirituels qui me manquent (la sainte communion, etc.) parce que je retrouve tout dans l'union très douce de ma pauvre et misérable volonté à la sainte et tout aimable volonté de Dieu. Il me semble que je commence à comprendre par le cœur cette béatitude des saints, si heureusement nommée un Fiat éternel ; et la plus suave prière est bien certainement cette demande du Pater : Fiat voluntas tua...

« Je fais tous mes efforts pour ne sortir sous aucun prétexte de cet abandon total et foncier au bon plaisir de Dieu, et il me semble que de jour en jour je suis moins atteinte par ce qui me faisait cruellement souffrir il n'y a pas encore bien longtemips. Je suis vraiment une vivante et indéchiffrable énigme pour moimême : quand, après beaucoup de travail et d'efforts, j'aboutis à un insuccès complet, je demeure calme et je ne souffre même pas ; de même si le divin Maître permet que les choses tournent suivant mes désirs, je n'éprouve pas cette consolation sensible d'autrefois : je vois clairement alors que c'est la Providence toute seule qui a ménagé les circonstances et vraiment je n'y suis pour rien. Je ne sais comment exprimer cette conviction expérimentale ; c'est l'évidence qui s'impose et j'y trouve repos et bonheur. »

En vérité nous touchons ici du doigt l'action du don de sagesse. Je me suis plu à citer longuement les paroles de cette âme, car je suis persuadé que plusieurs de celles qui m.e liront y reconnaîtront leurs propres sentiments. Si la vie mystique passe pour très rare et extraordinaire, même dans les milieux religieux, c'est parce qu'on en donne de fausses descriptions.

On a pu noter, en passant, quelle paix et quel filial abandon entre les mains du Père céleste communique le don de sagesse. C'est à bon droit vraiment que saint Thomas, après saint Augustin, a rattaché à ce don la béatitude des pacifiques. Nous allons, pour finir, commenter l'article qu'il lui consacre.

« Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu ! » Dans cette béatitude comme dans toutes les autres, remarque saint Thomas, le Sauveur a formulé d'abord l'œuvre méritoire, puis la récompense qui lui est promise.

Être pacifique, voilà l'œuvre qu'il faut accomplir, et pour récompense on méritera le nom d'enfants de Dieu.

Or le don de sagesse réalise parfaitement l'un et l'autre. D'abord il établit la paix dans les âmes. Qu'est-ce en effet que la paix, sinon la tranquillité de l'ordre, comme dit saint Augustin ? Il y a de l'ordre dans une société quand tous les membres, chacun à sa place, s'entendent pour contribuer à l'œuvre commune. Il y a de l'ordre dans une âme quand tous les désirs, bien hiérarchisés, s'unissent pour tendre au vrai bien. Et si cet arrangement se maintient sans contrainte, alors règne la paix. Mais ce résultat n'est-il pas l'œuvre du don de sagesse ? Fondé sur la charité qui unit l'âme à Dieu, qui la rend un seul et même esprit avec lui, le don de sagesse la fait participer aux idées de son Créateur, il la fait entrer comme par inclination naturelle dans le plan de la Providence qui gouverne sa vie.

« Tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son éternel dessein ^ » Tout sans exeption, car le bien des élus est le but de Dieu, et tout se trouvant dans sa main puissante lui est un instrument pour cette œuvre. Rien n'arrive si ce n'est au bon moment pour l'exécution des projets divins. L'âme comprend que cela est vrai. Elle sent parfaitement que les épreuves n'ont pas pour but de la torturer, mais de la détacher plutôt. Elle les accepte donc sans se laisser accabler jamais. Quant aux joies, ne les demandant pas, elle les reçoit pourtant avec reconnaissance lorsque Dieu juge bon de les lui donner. Elle ne s'y arrête pas pour les savourer à loisir, mais elle les goûte comme en passant afin d'y prendre un peu de réconfort. A travers tous les événements qui composent sa vie, elle conserve une égalité d'humeur, une sérénité parfaites. De quoi se troublerait-elle ? Celui qui la garde est maître du monde, infiniment sage, et la Bonté même.

Son abandon au bon plaisir divin n'est pas d'ailleurs l'indolence paresseuse des quiétistes. L'âme se tient toujours en éveil. Chaque matin qui luit la trouve attentive à la lâche quotidienne. A chaque jour suffit sa peine, dit le Sauveur, qui demandait

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