CHAPITRE VI L'INTUITION OBSCURE DE DIEU
Per id quod est supremum intellectûs homo Deo conjungitur sicut omnino ignolo.
Denys l'Aréopagite, cité par saint Thomas (I» Ilae, qu. 3, a. 8).
Nous avons décrit les lumières que reçoit notre âme à l'école du Maître intérieur. Mais dans les exemples divers qui furent rattachés aux dons d'intelligence, de science et de sagesse, c'est à peine si nous avons parlé des intuitions qui portent sur Dieu même. Pour le don de science passe encore : il s'occupe surtout d'apprécier les êtres de ce monde. Cependant lui aussi n'éiève-t-il pas notre pensée jusqu'au Créateur ? Quant aux dons d'intelligence et de sagesse, n'ont-ils pas pour fonction première d'arrêter sur Dieu notre regard ? Oui sans doute. Au surplus nous n'oublions pas que Dieu seul constitue l'objet principal de la contemplation. L'intelligence chrétienne, aiguillonnée par la charité, cherche à le voir en tout et toujours. Si nous n'avons pas voulu insister sur cette intuition divine, c'est uniquement parce que nous lui réservions un chapitre spécial. Elle le mérite pour son importance. Nous devons encore l'examiner séparément parce qu'elle diffère considérablement des connaissances surnaturelles dont il a été question. A la lumière du Saint-l£sprit l'on pouvait discerner posiiivcment telle ou telle vérité utile au salut. Mais de Dieu lui-même l'âme mystique n'aura finalement qu'une intuition négative ; et plus la lumière du Saint-Esprit sera intense, plus l'on verra que Dieu dépasse infiniment lout ce que nous pouvons imaginer. Tels sont les motifs et l'objet de cette nouvelle étude.
l'intuition obscure de dieu 225
Le lecteur qui nous a suivi voit sans peine où nous en sommes. Après avoir discerné dans l'amour passif l'élément fondamental de l'état mystique, nous avons montré avec saint Thomas que la contemplation consiste formellement dans un acte d'intelligence. C'est une intuition produite par l'opération du Saint- Esprit qui renforce notre lumière intellectuelle. Il nous faut maintenant la considérer dans son rapport à Dieu même, objet principal de la vie contemplative. Les mystiques nous la présentent comme obscure. Écoutons d'abord les confidences qu'ils nous ont faites. Ne nous arrêtons pas aux explications plus ou moins réussies qu'ils mêlent à leurs simples expériences. Ce travail, saint Thomas l'accomplira ensuite, et beaucoup mieux.
§ I. — Les mystiques nous affirment qu'ils ont de Dieu une intuition très réelle, mais obscure.
Saint Jean de la Croix dans son cantique spirituel représente l'âme à la recherche du Bien-Aimé. Les traces que Dieu a laissées de son passage à travers la nature, les révélations surnaturelles qui s'y ajoutent ne peuvent satisfaire son amour.
« Hélas ! qui pourra me guérir !
Achevez enfin de vous livrer vous-même,
Qu'il ne vous plaise plus de m' envoyer
Désormais l'un ou l'autre de ces messagers
Qui ne savent me dire ce que je veux.
Tous sans exception, ils vont et viennent.
Me faisant connaître de vous mille beautés.
Et tous ne font que me blesser davantage.
Et ce qui me laisse mourante,
C'est un « je ne sais quoi » qu'ils sont toujours à balbutier. «
« En matière d'amour divin, dit le Commentaire de cette dernière strophe, il y a trois espèces de souffrances que le Bien- Aimé fait endurer à l'âme, souffrances qui correspondent aux trois degrés de connaissances qu'elle peut avoir de Lui. Il y a d'abord la blessure ; elle n'existe qu'en surface, et à cause de cela ne se fait sentir que peu de temps. Elle est produite par les créatures qui occupent le rang inférieur parmi les œuvres de
Dieu... En second lieu vient ce qu'on nomme la plaie ; elle pénètre plus profondément dans l'âme et par cela même elle est plus durable, et cette plaie inflige à l'âme le vrai tourment de l'amour. Elle est produite par la connaissance de l'Incarnation et des mystères de la Foi; et comme ces œuvres dominent tout ce que Dieu a fait, et renferment plus éminemment son amour que toute créature, leur effet d'amour agit sur l'âme avec plus d'intensité...
« En troisième lieu, la souffrance que donne l'amour est aussi assimilable à la mort. La plaie devient maligne, et l'ulcération s'étend à l'âme entière ; sa vie n'est plus qu'une mort qui se prolonge, jusqu'à ce que, par l'intensité de l'amour, l'âme meurt et renaît transformée, par l'amour même, en une vie d'amour. Cette mort est donnée à l'âme par la touche d'une connaissance souveraine de la Divinité ; c'est le « je ne sais quoi » dont il est parlé dans la strophe, et qui est balbutié par les créatures raisonnables... Par là il faut entendre un sentiment, une connaissance extraordinaires de la Divinité qui traverse parfois l'âme pendant qu'elle écoute ce que les créatures lui disent de Dieu...
« Ces créatures me font connaître les admirables effets de la grâce et de la miséricorde que renferment l'œuvre de l'Incarnation et la vérité de la Foi. Chaque jour me donne un enseignement nouveau, et plus ces créatures se plaisent à me parler, plus je comprends qu'il leur reste à dire infiniment plus de vos perfections... Elles gardent toujours le secret d'un « je ne sais quoi x que je devine ineffable. 11 leur reste toujours le grand mystère à révéler. C'est un commencement de quelque chose que l'âme découvre en Dieu et qui s'évanouit sans conclusion ; c'est une connaissance si élevée de Dieu qu'elle est inexprimable, et que l'âme ne peut la désigner que par l'expression : un «je ne sais quoi ». Et cela lui fait dire : ce que je comprends de renseignement de ces créatures suffit à me donner la plae d'amour, mais ce que je sens de plus profond sans parvenir à le comprendre me donne la mort.
« Les âmes déjà avancées en perfection reçoivent parfois l'impression de cette mort. Pendant qu'elles écoutent, contem-
l'intuition obscure de dieu 227
plent ou comprennent une vérité, et même indépendamment de toute activité, Dieu leur accorde la faveur d'une connaissance extrêmement élevée, à la fois intellectuelle et sensible, de la majesté et de la grandeur de son être. Toutefois, ce sentiment de Dieu est si extraordinaire, que l'âme ne perçoit clairement qu'une chose, c'est que tout reste à comprendre; et cette façon de percevoir et de sentir l'immensité de Dieu dont on ne peut atteindre les limites, est en elle-même une connaissance extrêmement élevée. Concluons de là que parmi les plus hautes faveurs qu'une âme obtient ici-bas de Dieu, sous forme d'impression passagère, il y a surtout celle-ci : avoir une connaissance et un sentiment de Dieu si supérieurs que l'une et l'autre présentent comme évidente l'impossibilité d'entendre et de sentir tout le divin ^. »
L'intuition mystique que saint Jean de la Croix décrit ainsi, ne l'avons-nous pas expliquée déjà ? Nous avons parlé de ce mouvement d'amour qui s'éveille spontanément au fond de l'âme pour s'épanouir d'ordinaire dans un sentiment plus ou moins vif de la présence de Dieu. A ce sentiment intense unissez les lumières positives oui portent sur telle ou telle vérité sans jamais nous découvrir l'Être intime de Dieu, n'est-ce pas suffisant pour rendre compte de l'expérience mystique ? Sans doute, on y trouve ces premiers éléments. Saint Jean de la Croix nous le dit en termes exprès au second livre de la Nuit obscure : « Cette contemplation ténébreuse est nommée secrète parce qu'elle est la théologie mystique que les Docteurs appellent sagesse secrète, communiquée selon la doctrine de saint Thomas par l'infusion de l'amour dans l'âme ^. » Cela explique dans une grande mesure que cette contemplation soit ineffable.
Mais elle l'est encore davantage pour une autre raison, nous dit-il ensuite : « Ce que l'âme comprend aussi, c'est que toute manière d'exposer les choses divines est basse et imparfaite ; que tous les termes et vocables employés ici-bas pour en parler, sont en quelque sorte impropres à leur objet, que celui-ci échappe
1. Saint Jean de la Croix. Le Car.lique spirituel, strophes vi et vu. commen- •taire de la strophe VU.