I» II»», qu. 70, a. 1 et
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dernièra, et que nous prendrons possession de Dieu pour partager son bonheur éternel. Nous avons déjà les titres de ce bonheur dans le mérite d'une vie sainte. A ce point de vue l'on peut dire que le fruit n'est encore que dans sa fleur. Mais nous tenons plus que des promesses. Déjà il nous est offert quelque avant-goût. On peut comparer, dit saint Thomas, les actions méritoires de la vie éternelle, à ces toniques que prennent les malades. Si certains remèdes sont insipides et ne s'acceptent qu'en vue de la guérison, ceux-là sont savoureux, et bien qu'on ne les prenne pas pour eux-mêmes, on y trouve cependant un goût qui réconforte en attendant le résultat final auquel on aspire. Ainsi en est-il des fruits du Saint-Esprit que nous cueillons sur la terre. L'intention du chrétien ne s'arrête pas au plaisir trouvé dans les bonnes actions, elle pousse jusqu'à Dieu. C'est lui seul qu'il faut aimer de tout son cœur, et en lui seul qu'il faut chercher la béatitude. Dès maintenant d'ailleurs on l'atteint lui-même un peu, on le possède quoique imparfaitement ^.
Cette jouissance encore incomplète, la meilleure cependant de toutes les joies de la terre, constitue le lot des âmes contemplatives.
Elles n'en sont plus à la simple vertu de foi. Celle-ci consiste, disions-nous, à admettre sur la parole de Dieu le mystère de sa vie intime et de ses œuvres. Pressée par la volonté qui l'incline devant l'autorité suprême, l'intelligence se soumet donc. Mais il est tout naturel qu'elle s'agite dans son cachot, cogitât. Credere est cum assensione cogitare, dit saint Augustin. Elle cherche avec inquiétude à découvrir la vérité. 11 n'y a que dans la lumière qu'elle puisse normalement se reposer *. Or voici qu'en attendant l'évidence de l'Au-delà, la vision obscure que nous avons décrite établit déjà l'intelligence dans lasérénité. Pour bien nous rendre compte de ce fait, rassemblons les éléments divers que réunit la contemplation mystique quand elle est bien complète. Les besoins de l'analyse nous ont obligé à les disperser au cours de nos différents chapitres. D'ailleurs ils se trouvent souvent séparés
i. I»II»«, qu. 70, a. 1, ad 1 et ad 2. — qu. 11, a. 3 et 4. 2, De Verit., qvL, 14, a. 1
dans les âmes ^. Mais voici maintenant l'expérience religieuse parfaitement épanouie. Que comporte-t-elle ?
1. — D'abord, avons-nous dit, l'amour est à la base de la vie contemplative. Sous son influence on s'est mis à méditer pour mieux connaître Dieu. Et quand, au bout d'un temps plus ou moins long, le Saint-Esprit a daigné élever l'âme à la contemplation infuse, c'est aussi par une inspiration de la charité qu'il la fit entrer en ce domaine supérieur. Grâce à son opération, notre amour de Dieu s'émeut comme spontanément. Voilà l'élément fondamental de l'état mystique. Dès lors Dieu cesse d'être pour nous ce qu'il est pour tant de fidèles, même théologiens, une simple idée abstraite. Notre amour fervent nous fait prendre conscience de sa réalité.
2. — De plus, l'impression toute spéciale que nous ressentons sous l'influx d'une énergie spirituelle qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, le sentiment de ces effets psychologiques qui nous viennent de l'Hôte divin, donne une conscience encore plus vive de l'existence de Dieu et de sa richesse essentielle. H est la cause de tous ces bienfaits que mon âme éprouve. Je sens Dieu en moi comme un être vivant.
3. — J'arrive même à pénétrer ses pensées et ses vouloirs intimes grâce à la charité qui m'assimile à lui de plus en plus. Mon âme qui lui est devenue semblable n'a qu'à suivre sa propre inclination pour entrer tout naturellement dans l'intelligence de la vérité divine. Rien que par sympathie ou répulsion, elle peut énoncer des jugements qui sont en pleine harmonie avec ceux de Dieu. Au contact de la divinité, par cette compénétration qui résulte de l'amour mutuel, l'âme a des expériences originales et profondes qui lui font goûter l'enseignement de l'Église. Sans avoir de révélation nouvelle, elle comprend mieux pour son compte la vérité révélée à tous.
4. — A ces instincts nés de l'amour, le Saint-Esprit ajoute des illuminations qui les précisent et les prolongent encore. Ce sont d'abord des lumières positives sur tout ce qui n'est pas essentiellement mystérieux dans la vérité divine. L'Esprit-Saint
1. Saint Jean ijk la Choix, La Nuit obscure, 1. Il, cli. xiii.
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renforce la vigueur de notre esprit. !1 nous aide à comprendre les Écritures et à découvrir les motifs qui légitiment notre croyance. Il nous fait discerner le plan de la Providence sur nous, et apprécier à leur valeur les moyens de salut qui nous sont offerts. Il donne à notre esprit une connaissance moins déficiente de la vie divine.
5. — Ainsi le noyau forcément obscur du mystère s'entoure déjà d'un halo lumineux. Quant à l'essence impénétrable de Dieu, l'âme contemplative reçoit du moins cette grâce de ne pas lui substituer des fantômes ou des idoles, car elle a été purifiée des images et des erreurs par l'opération du Saint-Esprit. Elle a l'intuition de la transcendance infinie de Dieu : oui, vraiment, le plus que nous sachions de lui c'est qu'il dépasse tout ce que nous pouvons en penser. Au-delà des connaissances distinctes l'âme pressent quelque chose de caché dont elle fait un plus grand cas que de tout ce qui lui fut manifesté. Et les pauvres idées qui lui ont servi à se représenter Dieu, elle les sacrifie sur l'autel du Dieu inconnu qui est infiniment plus beau.
6. — Mais tandis que l'intelligence s'arrête et s'humilie dans cette intuition négative, le cœur va de l'avant sans aucune hésitation. Dieu étant suffisamment discerné pour qu'on ne le confonde pas avec ce qui n'est pas lui, notre affection a l'assurance de le rejoindre lui-même. Et elle y adhère parfaitement. Car si la connaissance est requise pour que naisse l'amour, elle ne le borne pas. On peut aimer plus qu'on ne connaît. L'esprit impressionné par un objet en conçoit une idée restreinte, suivant sa capacité propre. Si l'objet est Dieu en personne, on ne s'étonnera donc pas que l'esprit de l'homme le saisisse très imparfaitement. Même avec le secours du Saint-Esprit, le concept sera insuffisant, car la grâce divine ne peut sans miracle transformer de fond en comble les facultés humaines. Mais il appartient à notre cœur d'aimer l'objet tel qu'il est dans sa réalité même. La grâce n'aura qu'à perfectionner la nature, et la charité nous mettra en contact avec la plénitude de Dieu. « Par un bond de tout notre cœur nous y touchâmes un instant », écrivait saint Augustin. « Deo quasi ignoto conjungimur , à tout
rinconnu de Dieu notre cœur est uni », dit saint Thomas ^, qui résume dans cette formule lapidaire une phrase de l'Aréopagite. Et saint Jean de la Croix, pour signifier qu'il y a dans les ténèbres intellectuelles une adhésion d'amour à Dieu par l'opération du Saint-Esprit, nous parle, comme du plus haut degré d'oraison, des « touches substantielles de la divine union entre l'âme et Dieu », des « touches de l'amour substantiel de Dieu dans la substance de l'âme »"^, de « la caresse des perfections du Bien-Aimé qui touche l'âme en sa substance par l'intermédiaire de la volonté » ^. Sans doute le désir de voir à découvert notre Dieu demeure toujours inassouvi. Néanmoins le sentiment que l'on éprouve d'adhérer à lui dès maintenant n'est plus troublé par le mouvement des pensées contraires.
7. — Le cœur étant parvenu au terme de ses désirs, la joie s'y épanouit. De l'impulsion de l'amour est parti tout le mouvement contemplatif. Dans la délectation de l'amour satisfait tout s'achève maintenant *. Ce n'est pas d'ordinaire une joie exubérante, accompagnée de grandes émotions sensibles, mais une douceur qui demeure dans le fond de l'âme, un goût confus de Dieu qu'il nous semble embrasser spirituellement. D'autres fois pourtant c'est une ivresse dont la surabondance se manifeste extérieurement. A certains moments, nous disent les biographes de saint François d'Assisse, la joie spirituelle montait si fort de son âme qu'il se mettait à chanter en français pour l'exprimer. La joie augmentait toujours ; alors il prenait pour essayer de la traduire deux morceaux de bois ; appuyant l'un sur le bas de sa joue à la façon d'une viole, il le frottait avec l'autre comme avec un archet, et tout son corps remuait en mesure . Enfin son émotion le dominait tellement qu'il laissait tout tomber, fondait en larmes brillantes et se perdait silencieusement dans un flot
t. in Cent., cap. 49.