Ibid. ch. XIX, fin
l'ascension de l'ame vers la contemplation 71
pas à la contemplation, je montrais qu'il y a divers chemins pour aller à Dieu, comme il y a différentes demeures dans le ciel. Et pourtant je maintiens ce que j'ai dit. Notre-Seigneur en effet, connaissant notre faiblesse, a tout ordonné d'une manière digne de lui. Mais il n'a pas dit : Que les uns viennent par tel chemin, les autres par tel autre. Non, dans sa miséricorde, il n'empêche personne de se diriger vers cette fontaine de vie, pour s'y désaltérer. Qu'il en soit à jamais béni ! Avec combien de raison il aurait pu m'en écarter ! Mais puisqu'il ne m'a point dit de me retirer quand je m'en approchais, qu'il n'a point commandé qu'on me jetât dans l'abîme, c'est évidemment qu'il n'éloigne personne. Que dis-je ? c'est publiquement et à grands cris qu'il nous appelle (Joan. vu, 37). Dans sa bonté, néanmoins, il ne nous fait point violence ; mais afin que personne ne se retire sans consolation et ne meure de soif, il abreuve de plusieurs manières ceux qui veulent bien le suivre ^. »
Oui, c'est cela, et nous l'avons déjà noté, il y a plusieurs manières de goûter la contemplation mystique. En particulier, celle-ci peut exister longtemps sans joie sensible. N'est-ce pas ce que voulait dire sainte Thérèse plus haut ? Mieux que tout autre, saint Jean de la Croix a décrit cette contemplation douloureuse des débuts. On sait aussi que sainte Jeanne de Chantai demeura longtemps dans un état mystique très aride.
De ces remarques dictées par l'expérience des saints, en même temps que par la science des théologiens, il résulte que toute âme peut aspirer à la contemplation. Mais sainte Thérèse nous a déjà insinué qu'une préparation est nécessaire pour l'obtenir. Insistons maintenant sur ce point.
§ II. — Il faut, pour se disposer a la vie contemplative, pratiquer d'abord les vertus morales.
Quelqu'un pourrait dire : A supposer que je jouisse de l'état de grâce, je possède en moi les dons du Saint-Esprit, et alors
1. Ibid., ch. XX, début. — Voir encore ch. xxv, fin : « C'est au Seigneur de faire ce don (de la contemplation surnaturelle). Il ne vous le refusera point, si vous ne restez pas en chemin, et si vous faites jusqu'au terme de généreux efforts. »
je n'ai qu'à me recueillir, et à implorer l'intervention divine, pour entrer en contemplation ? — Non, ce serait passer d'un extrême à l'autre. Les dons du Saint-Esprit ne nous sont pas accordés pour nous dispenser de l'effort vertueux, mais pour le prolonger seulement. Dieu achève à sa divine manière l'œuvre commencée à la manière humaine. Régulièrement parlant, l'Esprit de Dieu ne nous éclaire pas de sa lumière sans une double préparation éloignée et prochaine qui se résume ainsi : pratique des vertus morales, effort intellectuel de méditation et d'intuition, le tout gouverné par la charité. Saint Thomas nous en avertit expressément : « Par ordre de génération ou de disposition, écritil, les vertus morales et intellectuelles précèdent les dons, parce que c'est en se comportant comme il convient par rapport à sa propre raison que l'homme se dispose à bien se comporter visà-vis de Dieu ^. «
Essayons de développer cette pensée.
D'abord, la pratique des vertus morales s'impose. En effet il faut établir entre nous la justice et la paix, en nous-mêmes l'harmonie et l'unité, afin que ni les tumultes extérieurs, ni les désirs inférieurs n'entravent l'action de l'intelligence, mais au contraire que les ressources du monde et nos propres facultés se mettent, chacune à sa manière, et suivant l'ordre naturel, au service de la contemplation. Bien qu'elle soit le fruit des dons du Saint-Esprit, la contemplation mystique n'en reste pas moins, comme celle du philosophe en quête de vérité, l'opération de l'intelligence humaine. En dotant l'âme de ces aptitudes surnaturelles que nous appelons « les dons », la grâce, pas plus ici qu'ailleurs, ne détruit la nature dans son être de fond. Elle la perfectionne seulement et l'oriente vers de plus hautes espérances.
L'homme doit tout faire pour vivre selon ce qu'il y a de meilleur en lui, disait Aristote dans un passage de son Ethique que saint Thomas s'est plu à commenter 2. Et ce meilleur, explique le philosophe grec, c'est l'acte de son intelligence en contemplation de la vérité divine. « La souveraine perfection de la vie