CHAPITRE IV L'ÉLÉMENT FONDAMENTAL DE L'ÉTAT MYSTIQUE
Gustate et videte quoniam suavis est Dominus (Ps. 33).
L'âme est donc parvenue sur les hauteurs auxquelles depuis longtemps elle aspirait. Ses efforts sont enfin récompensés. La contemplation mystique lui est donnée de plus en plus fréquemment et d'une façon durable. L'âme s'y trouve comme stabilisée maintenant. C'est un état. Arrêtons-nous pour analyser cet état mystique et en décrire les divers éléments.
Après ce que nous avons dit du rôle prépondérant de la charité dans toute la vie chrétienne et principalement dans la vie contemplative, on est sûr d'avance de la retrouver encore au premier plan. Toute la différence entre la période préparatoire à l'état mystique et cet état lui-même consistera en ceci que la charité jusque là s'exerçait plutôt par acte délibéré, et que maintenant elle est surtout passive sous l'impulsion divine.
En effet lisez attentivement les descriptions que les personnes favorisées du ciel nous ont faites, vous arriverez bientôt à découvrir parmi tant d'éléments variables ce fond constant de leur contemplation. Celle-ci apparaît d'abord et toujours comme une expérience, éprouvée à travers une sorte de passivité psychologique, de l'amour qui domine et entraîne toute leur vie. Les mystiques ont l'impression, plus ou moins sensible, d'une intervention étrangère à eux en quelque sorte, et qui monte néanmoins des profondeurs de leur être pour les unifier dans une tendance à Dieu et une certaine jouissance de lui, qui établit la paix dans leur âme.
Nous simplifions sans doute. Mais nous ne croyons pas fausser
leurs déclarations. Pour avoir une idée de la complexité plus riche de ce phénomène, sans nous embrouiller cependant, nous allons choisir à travers leurs propres écrits quelques pages représentatives. Puis il faudra interpréter cette expérience. Nous essayerons de le faire en montrant de quelle façon ce mouvement d'âme s'opère ontologiquement, selon les principes de la théologie thomiste, et comment il apparaît dans la conscience psychologique de manière à constituer l'état mystique.
§ L — D'après les confidences des mystiques, l'élément
FONDAMENTAL DE LEUR CONTEMPLATION CONSISTE DANS UN MOUVEMENT PASSIF D'AMOUR POUR DiEU QUI ABOUTIT d'ordinaire A UN CERTAIN SENTIMENT DE SA PRÉSENCE.
Commençons par bien distinguer cet état de celui que nous avons décrit naguère en parlant du rôle de la charité dans l'effort de l'âme vers la contemplation. Saint François de Sales va nous y aider :
« Je ne parle pas ici, Théotime, du recueillement par lequel ceux qui veulent prier se mettent en la présence de Dieu, rentrans en eux-mesmes, et retirans, par manière de dire, leur ame dedans leur cœur pour parler à Dieu ; car ce recueillement se fait par le commandement de l'amour qui, nous provoquant à l'orayson, nous fait prendre ce moyen de la bien faire, de sorte que nous faysons nous-mesme ce retirement de nostre esprit. Mais le recueillement duquel j'entens parler ne se fait pas par le commandement de l'amour, ains par l'amour mesme ; c'est à dire, nous ne le faysons pas nous-mesmes par élection, d'autant qu'il n'est pas en nostre pouvoir de l'avoir quand nous voulons et ne dépend pas de nostre soin, mays Dieu le fait en nous, quand il luy plaist, par sa tres-saincte grâce. Cduy, dit la bienheureuse mcre Thérèse de Jésus, qui a laissé par cscrit que l'oraison de recueillement se fait comme quand un hérisson ou une tortue se retire au-dedans de soy, l'entendait bien, hormis que ces bestes se retirent au-dcdans d'elles-mesmes quand elles veulent,
mais le recueillement ne gist pas en nostre volonté, ains il nous advient quand il plaist à Dieu de nous faire cette grâce.
« Or il se fait ainsy. Rien n'est si naturel au bien que d'unir et d'attirer à soy les choses qui le peuvent sentir, comme font nos âmes, lesquelles tirent tousjours et se rendent à leur thresor, c'est à dire à ce qu'elles aiment. Il arrive donc quelquefois que Nostre-Seigneur respand imperceptiblement au fond du cœur une certaine douce suavité qui tesmoigne sa présence, et lors les puissances, voire mesme les sens extérieurs de l'ame, par un certain secret consentement se retournent du costé de cette intime partie où est le tres-aimable et très-cher espoux...
« Vous noterez soigneusement, Théotime, qu'en somme tout ce recueillemient se fait par l'amour, qui sentant la présence du bien-aimé par les attraits qu'il respand au milieu du cœur, ramasse et rapporte toute l'ame vers iceluy par une tres-aimable inclination, par un très doux contournement et par un délicieux reply de toutes les facultez du costé du bien-aimé, qui les attire à soy par la force de sa suavité, avec laquelle il lie et tire les cœurs, comme on tire les corps par les cordes et liens matériels ^. »
» N'avez-vous jamais pris garde, Théotime, à l'ardeur avec laquelle les petits enfants s'attachent quelquefois au sein de leurs mères, quand ils ont faim ? On les voit grommellans, serrer et presser la mammelle, sucçans le laict si avidement, que mesme ils en donnent de la douleur à leurs mères. Mais après que la fraischeur du laict a aucunement appaisé la chaleur appétissante de leur petite poictrine, et que les agréables vapeurs qu'il envoyé à leur cerveau commencent à les endormir, Théotime, vous les verriez fermer tout bellement leurs petits yeux, et céder petit à petit au sommeil, sans quitter neantmoins la mammelle, sur laquelle il ne font nulle action que celle d'un long et presque insensible mouvement de lèvres, par lequel ils tirent tousjours le laict qu'ils avalent imperceptiblement : et cela ils le font sans y penser, mais non pas certes sans plaisir : car si on leur oste la mamelle avant que le profond sommeil les ait accablez, ils s'esveillent et pleurent amèrement, tesmoignans en la douleur