ACTIVITÉ DES ESPAGNOLS
Les Espagnols restaient encore seuls en face du nombre considérable de petits évêques italiens que le pape expédiait sans cesse à Trente. Mais, malgré leur isolement et leur infériorité numérique, ils déployèrent immédiatement une fermeté et une résolution qui, jointe à leur indubitable orthodoxie et à leur pureté de mœurs, leur assura une influence encore plus forte que celle qu'ils avaient exercée seize ans auparavant. Leur chef était encore une fois Tintrépide archevêque de Grenade, le même Guerrero qui, autrefois, avait été déjà si désagréable au parti papal. C'est chez lui qu'ils avaient Thabi-^ tude de se réunir pour délibérer sur la conduite à tenir dans chacune des questions pendantes, afin de remplacer par Tunion et par la fermeté la force numérique qui leur manquait. Comme autrefois, ils partaient d'un double point de vue qu'ils ne perdaient jamais des yeux, d'un côté rendre l'épiscopat et le concile lui-même aussi indépendants que possible du souverain pontife, ne laisser à celui-ci qu'une espèce de présidence d'honneur dans l'Eglise ; d'autre part, empêcher tout changement soit dans les dogmes soit dans les cérémonies importantes de la religion catholique. Sûrs, dans cette double tendance, de l'approbation de leur roi, ils ne se faisaient pas scrupule de s'opposer très souvent aux intentions de l'empereur, chef de la branche cadette de la maison d'Autriche, qu'ils accusaient de poursuivre des avantages temporels et même de pencher vers le protestantisme. Ce conflit dangereux qui, au fond, désarma l'opposition contre le saint-siège et décida la victoire de la curie, éclata peu après le commencement des délibérations.
462 COMMENCEMENTS DE JJl TROISIÈME ASSEMBLÉE.
Les Espagnols demandèrent, comme Pie IV Tavait promis en effet, à leur ambassadeur Vargas, qu'on déclarât, dès la première session publique, que le concile était la continuation des réunions antérieures. Cependant les légats étaient plus prudents que le saint-père. Ils prévoyaient qu'une telle déclaration, publiée au début même de l'assemblée, amènerait une protestation énergique de l'empereur et des Français, probablement même leur opposition au concile, qui alors perdrait tout à fait son caractère œcuménique. Ils arrachèrent donc, à grande peine, aux prélats espagnols la promesse de se taire provisoirement sur ce point délicat.
Mais sur une autre affaire, une partie des Espagnols opposèrent aux légats une résistance plus énergique. Les cardinaux avaient soumis à chaque prélat un décret concernant l'ouverture des séances du concile, où l'on disait que les décisions seraient prises sous la présidence des légats {praesidentibus legatis). Après l'approbation du décret ils remplacèrent subrepticement cette dernière formule par une phrase bien différente : stir les propositions et sous la présidence des légats (proponentiàus legatis ac praesidentibus^ ; de sorte que tout ce que le concile ferait, paraissait exclusivement une conséquence des propositions des légats, et que les pères assemblés auraient été privés de l'initiative parlementaire, du droit de faire eux-mêmes des propositions. Le but de cette mesure était double : les légats voulaient diminuer l'autorité du concile vis-à-vis de celle du pape ; et ils voulaient être à même de pouvoir repousser a limine toute proposition des pères dirigée contre les intérêts ou la toute-puissance de la curie. ^Dès qu'il s'agissait des
PROPONENTIBUS LEGATIS. 463
tendances dominatrices du saint-siège, on n*avait aucun égard pour les protestants qui, par une telle clause, devaient être rebutés définitivement de prendre part au concile. A la première congrégation générale du 15 janvier 1562, quelques Espagnols, surtout Guerrero, furent les seuls à protester contre cet artifice peu scrupuleux des légats. Mais ceux-ci donnèrent des explications, ils enjolivèrent la chose par des promesses vagues, et la majorité n'eut pas le courage de faire retrancher cette phrase, dangereuse au plus haut degré pour la liberté du concile. Ce fut là une première victoire du parti papal, victoire qui ne manquait pas d'importance. On sait, en effet, combien est grande, en matière de religion et surtout de hiérarchie, l'influence des formes et des formules 3ur le fond même des choses !
Si les Espagnols demeuraient seuls en face du nombre écrasant d'évêques italiens, ils étaient sûrs de n'obtenir en rien jun résultat meilleur. Ils le sentaient fort bien. Un mois plus tard, Guerrero écrivit à son roi Q) : ** Si Votre Majesté ne nous vient pas en aide, il vaudra mieux que vous nous commandiez de partir d'ici pour retourner à nos églises, parce qu'ici nous n'obtiendrons rien. Sa Sainteté signifie ses résolutions aux légats, ceux-ci proposent, et immédiatement tous les Italiens et même quelques non-Italiens approuvent. „ C'était une allusion amère de la conduite de Guerrero à plusieurs de ses collègues espagnols. Le pape, pour briser ou du [moins pour affaiblir la résistance des Espagnols, avait recouru à la ruse. Il avait fait représenter aux évêques d'Espagne les plus
(') 16 février; DOllingbr, Beitraegej t. I, p. 399 ss.
nobles de naissance, combien il serait malséant pour eux de se soumettre servilement à la direction d'un homme de basse extraction, comme Guerrero. Cependant, on fit encore plus d'impression sur eux en leur montrant au loin les grâces apostoliques, qui pourraient leur échoir en cas d'obéissance, même l'espérance du chapeau de cardinal. Les trois prélats, dont le plus noble était Tévêque de Salamanque, Pedro Gonzalez de Mendoza, fils du duc d'Infantado, se laissèrent gagner en effet et furent d'une grande utilité à la cause papale, en ne s'opposant pas seulement aux propositions de leurs compatriotes, mais aussi, en dénonçant d'avance aux légats leurs intentions et leurs résolutions Q.
L'ambassadeur Vargas était encore plus irrité que l'archevêque de Grenade. On l'avait indignement trompé par de fausses promesses. Il envoya à Trente de longs traités théologiques pour prouver aux prélats espagnols qu'ils ne devaient céder ni sur la question de] la continuation ni sur la formule de proponentibus legatis. Il écrivit à Granvelle : " Les affaires du concile marchent jusqu'à présent à mon grand déplaisir, parce que neque
(') MusoTTi, Sommario, chez DOllinger, Zur Gcsch. des Concils v. Trient, U II, p. 10. — Musotti était un des serviteurs les plus intimes des légats (Pallavicini, XV, 13, 1), et surtout de Seripando. Ses récits sont en général bons et sûrs. Son livre n'est pas écrit sans une certaine prétention de style littéraire. Il le termine h la mort de Seripando, lorsqu'il passe lui-même au service du cardinal de Lorraine ; " car dès lors, dit-il« je ne ;peux pas rendre compte des événements avec la même assurance de vérité que je Tai fait jusqu'ici. „ — Que ses données sur l'affaire des trois prélats espagnols sont complètement véridiques, ceci est prouvé en outre par le journal du plus important des trois, de l'évêque Mendoza de Salamanque lui-même (DOllinger, ouvr. cité, t. Il, p. 64 ss.) Il se montre sur toutes les matières importantes en opposition avec la grande majorité de ses collègues espagnols, en curialiste enragé (voir p. 64, 73, 80, 156). Par conséquent, les autres Espagnols lui étaient fort hostiles (p. 74, 159).