‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 161 sur 215 · COLÈRE DES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

COLÈRE DES ESPAGNOLS

verbo neque facto il n y a continuation, mais bien le contraire ; elle s'est en allée en fumée malgré le travail, les sueurs, les négociations et promesses (^). „

Philippe II était assez porté, par ses propres intentions, à épouser les griefs de ses prélats et de son ambassadeur : il fit donc des instances auprès du pape pour qu'il retirât la formule de proponentibus legatis — ce fut d'abord sans le moindre succès. Tandis que le pape prétendait constamment qu elle n'avait aucune importance réelle, il se donnait à lui-même un démenti manifeste en la conservant opiniâtrement. Il reprochait au roi d'Espagne de le torturer sans cesse, plus que les Allemands et les Français, et de lui demander des choses impossibles, et se plaignait surtout des prélats espagnols de Trente, " dont chacun voulait jouer au pape „ (^).

La première session publique, du 18 janvier 1562, ne fut qu'une réunion préparatoire, consacrée aux affaires intérieures du concile. Mais le nombre des prélats qui y assistaient était déjà considérable : on y comptait 5 cardinaux, 104 patriarches, archevêques et évêques, 4 abbés, 4 généraux d'ordres — plus qu'il ne s'en était jamais rencontré à Trente ou à Bologne. La raison de cette différence est que cette fois le saint-siège voulait sérieusement le concile. Mais tous ces pères réunis appartenaient à la race latine, et plus encore, aux seuls Latins méridionaux. Et cette partie assez restreinte du monde chrétien voulait imposer des lois à toute l'Europe gallicane, germanique, Scandinave et slave ! Plus que jamais, la papauté se sentait

(') Lettres de Vargas du 31 janvier. U-'âS février 1562; Wkiss. t. VI. p. 470-502. 505-510, 517 s.

(•) Dépêche de Vargas, 4 mai, Dôllinger, Beitraege, U I, p. 415 ss.

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italienne, et les Italiens se sentaient les maîtres de rÉglise entière.

On résolut d agir comme la nature, en procédant du plus facile et du moins grave au plus ardu et au plus important. L'assemblée décida en conséquence, après de longs débats, de reviser et de compléter d'abord le premier Index des livres prohibés, dressé autrefois par Paul IV; elle voulait même inviter les auteurs des écrits incriminés à venir défendre leurs ouvrages devant le concile. Pour parfaire cet Index, on nomma une commission de dix-huit prélats, dont faisait partie Tarchevéque de Prague, premier aratetir de Tempereur Ferdinand. On avait résolu d'accorder, à cette occasion, un sauf-conduit général et illimité à tous les hérétiques qui voudraient paraître à Trente pour y justifier leurs opinions. Mais les Espagnols objectèrent qu'alors tous ceux que leur inquisition avait accusés et incarcérés, pourraient exiger d'être envoyés à Trente libres et sans entraves — chose extrêmement pernicieuse pour l'état religieux de l'Espagne et opposée, en outre, au strict commandement de leur roi, qui avait défendu de toucher en aucune manière aux affaires de l'inquisition. Les légats reconnurent l'importance de ces raisons, et au fond ils n'avaient eux-mêmes aucune envie de donner aux prisonniers de leur propre inquisition romaine ce prétexte pour recouvrer la liberté. On chercha longtemps un moyen de mettre d'accord les intérêts de l'inquisition avec le sauf-conduit promis aux protestants, mais on ne trouva rien de satisfaisant. A la fin, on s'arrêta à l'expédient tout à fait dérisoire d'assurer à ceux qui seraient exclus de l'Eglise

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un accueil favorable et clément à Trente Q. De sorte que le cardinal de Mantoue, après qu'on eut refusé aux dissidents la garantie d'un véritable satif-conduit, dut inviter, sur les instances des ambassadeurs de l'empereur (^), les protestants à se rendre à Trente pour le 14 mai, où Ton voulait célébrer la troisième session. Pour beaucoup de pères, et surtout pour les Espagnols, ce long délai de presqu'un trimestre, entre la deuxième et [la troisième session, semblait exclusivement destiné à enrayer de nouveau le concile. Ils accusaient principalement l'empereur de faire avorter leurs travaux, par des égards non mérités pour les protestants, qui cependant n'y viendraient point. Ils étaient blessés, en outre, de ce que les légats,sur la demande de Ferdinand P', s'abstenaient de condamner expressément la confession d' Augsbourg et ne la rangeaient point parmi les livres de t Index prohibitorum^^.

Les résolutions dont nous venons de parler, furent publiées dans la seconde session, qui eut lieu le 26 février 1562.

A cette époque, les légats, vivement attaqués par les Espagnols, cherchaient encore à mériter les bonnes grâces de l'empereur. Ils firent donc connaître les griefs des Espagnols aux ambassadeurs de l'empereur (commencement d'avril) (*), et ils se mirent immédiatement à délibérer avec leurs conseillers intimes sur les moyens de trouver une

(*) Paleotto chez Theiner, t. II, p, 544 s.

(•) Leur proposition du 13 février se trouve chez Ratnaldi, t. XXI, vol. II, p. 325 s.

(•) Dépêche de Vargas, 8 avril; Dôllinger, Beitraegt^ t. I, p. 413.

(*) SciKEL, p. 289 ss.

forme de sauf-conduit qui, tout en ménageant Tinquisition, satisfît aussi les protestants; ils ne voulaient pas même mentionner le nom de l'inquisition, pour ne pas scandaliser les hérétiques. A la fin, on convint d'accorder aux Allemands le même sauf-conduit qu'ils avaient obtenu, en 1561, sous Jules III, et dont alors ils s'étaient parfaitement contentés, et de Tëtendre aux dissidents de tous les pays où ceux-ci n'étaient pas justiciables de lois pénales expresses. C'était leur position en Espagne, en Portugal et en Italie,de sorte que les protesta nts de ces Etats furent tacitement exclus du sauf-conduit et abandonnés aux rigueurs du saint-office. Le roi Philippe, très jaloux des privilèges de son inquisition, dont il était le protecteur et le véritable maître, avait témoigné beaucoup de crainte relativement à ce sauf-conduit ; les légats lui assurèrent, par une lettre spéciale, " que personne, de quel(]ue condition qu'il fût, qui aurait été traduit devant la sainte inquisition d'Espagne, ne pourrait être admis à traiter de ses affaires devant le concile de Trente „ (^), De cette manière, l'inquisition et ses victimes étaient mis hors cause.

Tout cela pouvait être très habile, très ingénieux, très bien conduit, mais n'était ni honnête ni franc, et par cela même restait complètement inefficace. Est-ce que réellement les présidents du concile avaient attendu de leurs mesures une influence sur les protestants } Cela n'est guère vraisemblable. Ils ne voulaient que pouvoir dire plus tard qu'ils avaient donné aux hérétiques une occasion de se réconcilier avec l'Eglise, et rejeter sur

(') Lettre des légats à Philippe II, 10 mai 1562 ; Docum. ineditos, t. IX, p. 183 s.

eux la faute de ne pas en avoir profité. Le sauf-conduit, en effet, fut affiché publiquement et répandu par toute la France et TAllemagne en nombreux exemplaires im^ primés.

Cette matière de pure formalité terminée, on s'attaqua avec zèle à la réforme de la discipline ecclésiastique. Seripando surtout, qui avait toujours poursuivi avec conviction et même avec enthousiasme le bon ordre et la régularité dans l'Eglise, se donna la plus grande peine pour faire marcher cette affaire. Mais, sous le prétexte que Simonetta était le meilleur canoniste parmi eux, la majorité des légats confia à celui-ci le soin de rédiger les articles de la réforme. C'était la faire avorter d'avance, les idées conservatrices de ce cardinal étant fort bien connues ; la commission proposa douze articles de réforme qui furent soumis à la discussion des pères* Le premier s'occupait du devoir de la résidence pour les évéques et le.^ curés ; le troisième défendait toute simonie à ceux qui avaient à conférer les ordres de prêtrise; les cinquième et sixième réglaient la répartition des ecclésiastiques dans les différentes paroisses ; le septième ordonnait d'adjoindre un bon vicaire aux curés incapables ; les dixième et onzième traitaient la question des mariages clandestins.

Le seul article réellement important était le premier, celui de la résidence ecclésiastique ; et cet article, Simonetta, après mûre réflexion, proposa de Técarter complètement, de peur de voir se produire des discussions qui pourraient devenir dangereuses à l'autorité du saint- ^iège. On voit clairement combien l'intérêt prétendu de la papauté primait, aux yeux des légats, les intérêts les plus

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urgents de TEglise, même pendant cette troisième phase du concile, la seule où la cour romaine le voulût sérieusement. Cependant les ambassadeurs de l'empereur déjouèrent cette intrigue, en déclarant d'une manière catégorique : que supprimer le seul point important de tout le programme de réformes serait convaincre l'empereur qu'on voulait se moquer de lui et du monde chrétien, et le forcer de se retirer complètement du synode. Effrayés par cette menace, les légats soumirent les douze articles, sans restriction, à la congrégation générale du 11 mars. Mais ils ne pardonnèrent jamais à l'empereur son intervention inopportune; et ils cherchèrent une occasion de lui montrer leur mauvaise humeur envers lui et les siens. Son deuxième orateur^ l'évéque des Cinq-Eglises, en Hongrie, avait exhorté l'assemblée à aider l'empereur dans ses efforts consciencieux pour amener à Trente de nombreux évêques allemands, en déployant contre les retardataires une plus grande sévérité. Les légats s'opposèrent à cette mesure parfaitement juste et recommandable, sous prétexte que le nombre des prélats présents était si considérable qu'on n'avait aucune raison de déployer envers les absents une plus grande rigueur que les conciles antérieurs ne l'avaient fait. Il est vrai que les légats avaient de très bonnes raisons qu'ils ne pouvaient pas dire publiquement, pour ne pas désirer l'arrivée de beaucoup de prélats ultramontains .• c'est qu'ils ne voulaient pas fortifier le parti indépendant et perdre ainsi la solide majorité que leur assuraient les évêques Italiens.

Ce que les légats, et surtout Simonetta, avaient craint, se réalisa du reste pleinement. La question de l'obligation

de la résidence qui déjà, lors de la première réunion du concile, avait soulevé les plus grandes difficultés et pour cette raison même n'y avait pas reçu de solution définitive, déchaîna, dans l'assemblée de 1562, un orage qui menaça de la disperser tout entière.

Un grand nombre des prélats présents croyaient, non sans cause, que l'obligation de la résidence était la base indispensable de toute réforme sérieuse dans TEglise, et par conséquent, ils voulaient lui voir attribuer une origine divine, afin que dans l'avenir le pape n'en pût plus, comme dans le passé, tolérer la transgression ou même en accorder ouvertement la dispense. Que de fois des évêques, même de simples curés navaient-ils pas acheté du pape, ou obtenu par faveur, le droit de ne voir jamais leurs ouailles et de les faire administrer par des mercenaires incapables, en se moquant de l'évêque qui ' aurait voulu les contraindre à la résidence? On estimait en Espagne le nombre de ces non-résidents au dixième de tous les curés Q). Bien des pères de Trente trouvaient que, par une réforme si fondamentale et si nécessaire, l'intérêt et l'autorité du saint-siège même seraient mieux servis Q. D'autres évêques, et surtout les Italiens, considéraient, et ils n'avaient pas tout à fait tort non plus, une telle déclaration comme une innovation qui tendrait à limiter beaucoup le pouvoir pontifical. Ils ajoutaient que, si leurs adversaires l'emportaient sur ce point, ils feraient bientôt interdire au saint-père la libre décision de bien

(*) LéUre des archevêques de Grenade et de Messine et de Pévique de Ségovie à PhiUppell, 10 juin 1562; Villanubva, Vida UUraria, t. II, p. 422.

(«) Lettre de Pévique de Gérone à PhiU^ 21, 18 avril ; Doc, inédites^ t. IX, p. 121 ss

d'autres choses dont il avait disposé jusqu'alors, sous prétexte qu elles étaient de droit divin. Avant tout, les heureux possesseurs de plusieurs bénéfices ecclésiastiques craignaient de voir priver le pape du pouvoir de les dispenser des interdictions, prononcées contre l'abus du cumul pai' les réunions antérieures de Trente. Les légats euxmêmes n'étaient pas unanimes sur ce sujet, les cardinaux de Mantoue et Seripando étant disposés à se soumettre là-dessus à la décision que le concile prendrait, tandis que Simonetta était résolu à ne pas céder et exhortait le pape à s'opposer à toute usurpation de la part du synode. Le concile entier se divisa bientôt en deux camps hostiles, se combattant non seulement par des arguments, mais aussi par des injures et par des calomnies. Un des conseillers attitrés des légats, auditeur de la Rote et plus tard cardinal, dit lui-même : " Cette épidémie de calomnies avait gagné à peu près tout le monde. Car presque aucun des légats, des prélats ou des autres n'avait échappé à la contagion, de sorte que souvent un mauvais génie semblait avoir déversé sur eux son poison de méchanceté (^). „

. Enfin, le 7 avril 1562, on commença à discuter publiquement les articles de réforme. Les délibérations se prolongèrent pendant un grand nombre de jours, parce que chacun des pères se complaisait en de longs discours. Tout le monde était unanime à reconnaître la nécessité de la résidence, et — comme le dit malicieusement le cardinal Paleotto — ceux-là étaient les plus zélés qui n'avaient pas l'habitude de demeurer dans leur diocèse.

(*) Paleotto, chez Thkinkr, t. II, p. 551.

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