‹ La contre-révolution religieuse au XVIe siècleChapitre 170 sur 215 · APAISKMENT DE PIE IV · texte numérisé non relu

APAISKMENT DE PIE IV

traire, était d'avis de voir conduire toutes les affaires de Trente avec douceur et amour mutuel Q), Pie IV se contenta, en effet, de recommander aux légats d'éviter la discussion de Taffaire de la résidence, chose très facile après Tordre identique donné par Phillippe II aux prélats espagnols. Sur le commandement du pape, les cardinaux de Mantoue et Simonetta durent se réconcilier publiquement.

En réalité, malgré toutes ces démonstrations bienveillantes, la curie romaine ne pardonna jamais aux prélats récalcitrants. Aucun des Italiens qui avaient voté pour l'institution divine de la résidence ecclésiastique, ne reçut plus tard un avancement et encore moins, malgré les plus chaudes recommandations, la pourpre cardinalice. Camille Olivo, secrétaire du cardinal de Mantoue, pour punition delà conduite de son patron, fut arrêté par l'inquisition après la mort de celui-ci et gardé en prison pendant plusieurs années (^). Simonetta, par contre, resta odieux aux autres légats, malgré sa réconciliation officielle avec le cardinal de Mantoue, et pendant toute la durée du concile il fut l'objet de l'antipathie de tous ceux qui n'étaient pas les serviteurs aveugles de la cour romaine (') .

La tempête qui avait menacé de disperser l'assemblée de Trente s'était apaisée et la tranquillité était revenue! On put célébrer sans grande émotion la cinquième — ou vingt-unième — session publique. On y proclama les

f) Lettres des cardinaux d Augsbourg et Borromêe à Hosius, 14, 15 juillet; CypriAKUs, lalmL p. 234 ss.

(•) Paolo Sarpi l'a connu personnellement; Concilie di Trento^ /. VI.

(•) Pallavicini, XIV, 4, 1.

canons relatifs à Teucharistie et neuf chapitres de réforme. — C'était un assez maigre résultat de huit mois de travail d'un concile général !

En revanche, on s'imposa une tâche considérable pour la session suivante, qu'on avait fixée au 17 septembre. Il s'agissait de la doctrine du sacrifice de la messe; des abus et améliorations qui s'y rapportaient; de la réforme de la discipline ecclésiastique ; et enfin, du point délicat du calice. On savait d'avance qu'on accorderait ce dernier tout au plus à titre exceptionnel.

Les articles de la messe furent terminés sans grande difficulté. La question la plus débattue fut celle : de savoir si l'on énoncerait la doctrine seulement en quelques brefs canons, ou si on la développerait avec soin, en répétant les résolutions des conciles antérieurs. Ce fut cette dernière opinion qui prévalut à la fin, parce qu'on désira donner un guide sûr et précis aux catholiques fidèles, et surtout aux indécis et qu'on voulut en même temps réfuter les raisons des adversaires. On détermina, dès lors, dans les canons, sous menace d'anathème, le caractère de la messe comme celui d'un sacrifice expiatoire général pour les morts et pour les vivants ; la possibilité de la célébrer «^en l'honneur d'un ou de plusieurs parmi les saints, et l'emploi exclusif de la langue latine pour ce service.

La matière la plus importante était celle du calice. L'empereur avait exigé de nouveau qu'on travaillât enfin à la réforme, en ajoutant une menace facile à comprendre : il était possible, disait-il, que l'Italie n'eût pas besoin de réformes, mais il serait fâcheux de voir la religion

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catholique limitée à ce petit coin de la terre (^). Comme toujours, les ambassadeurs français appuyèrent les propositions de Tempereur. Mais la matière sur laquelle il insista d'une façon particulière, ce fut la concession du calice, et son premier orateur, Tarchevêque de Prague, qui venait de retourner de Vienne à Trente, recommanda énergiquement aux pères de prendre enfin une décision à ce sujet. Malheureusement les Français, quoiqu'ils vinssent en aide à l'archevêque par une requête spéciale Q, avaient peu d'espoir d'obtenir un résultat heureux. L'un d'eux écrivait à cette époqu : à Catherine de Médicis (^) : „ Les légats avec les évêq jcs italiens qu'ils ont amenés de Rome, l'emportent toujours au vote sur tous les autres, et ils ne se soucient aucunement des propositions des princes séculiers. On veut tout régler, non pas d'après la bible et les usages de l'Eglise primitive, mais d'après les ordres du pape. Ainsi on n'applique aucun remède aux mœurs et à la discipline, et on aime mieux établir des dogmes qui ne font qu'exaspérer inutilement les protestants. Si les évêques français n'arrivent pas bientôt pour mettre dans la balance leur autorité, il vaudrait mieux que le concile fût dissous. „

Cependant l'affaire du calice, quoique peu populaire au concile, était moins désespérée que M. de Lansac et ses collègues le pensaient. Car depuis des semaines le pape avait autorisé le premier président de la mettre à Tordre du jour, et il désirait réellement qu'on obtempérât cette

(') Lk Plat, t. V, p. 454.

(*) Raynaldi, ad. au. 1562, nr. 66.

(') Le Plat, t. V, p. 456 ss.

fois à la demande de l'empereur (^). On se souvient que Pie IV avait toujours considéré cette affaire comme une question plutôt de forme que d une importance réelle; et Tétat des choses en Allemagne et en Autriche lui semblait conseiller une concession pas trop décisive. Donc, le 22 août, le cardinal de Mantoue soumit au concile la proposition de Ferdinand I", en l'accompagnant de beaucoup d'éloges du zèle et de la piété de Tempcreur. On aurait du reste à entourer cette faveur de bien des précautions : elle ne serait faite qu'aux Allemands, aux Bohémiens et aux Hongrois, et seulement à ceux qui, à tous les autres égards, seraient de bons catholiques. Les ecclésiastiques devaient enseigner expressément que la communion du pain seul n'était pas moins efficace ; et il faudrait conserver soigneusement l'ordre hiérarchique, du diacre jusqu au pape. Pour tranquilliser les Italiens, qui craignaient de voir ces innovations s'introduire dans la péninsule, l'évéque des Cinq-Eglises déclara encore qu'il ne s'agissait nullement des fiefs de l'empire en Italie. Le cardinal de Mantoue qui, en général, favorisait les réformes modérées et qui, en outre, était lié à l'empereur par l'amitié et par la parenté, fit tout pour gagner l'assemblée à son intérêt. Un autre des légats, Hosius, qui connaissait bien l'Allemagne par suite de son ambassade de Vienne et de ses nombreuses relations dans le pays, le soutint aussi sous main (^). Enfin les procurateurs de l'archevêque de Salzbourg appuyèrent fortement la demande des ambassadeurs impériaux.

0) Pallavicini. XVII, 7, 1. 14, 10.

(*) Lettre du card.iT Augsbmrg à Hosius, 31 oct.; Cyprianus Tabul,, p. ^255ss.

Mais, lorsque le 28, les discussions commencèrent sur ce sujet, on put se convaincre immédiatement qu'il avait peu de chances de réussir au concile. Un grand nombre de pères, et entre autres presque tous les Espagnols, rejetaient absolument l'emploi du calice pour les laïques; beaucoup d'autres voulaient remettre l'affaire au pape, comme autrefois le devoir de la résidence. Il n'y avait pas même un tiers des prélats qui fussent complètement favorables au vœu de Ferdinand et des Allemands. Malgré la disposition conciliante du pontife, Lainez, général des jésuites, qui assistait au concile en qualité de théologien du pape, ne prononça pas seulement contre la proposition impériale un long et amer discours, mais employa encore toute son influence personnelle auprès des évéques pour la faire rejeter Q),

Le vote eu lieu le 6 septembre Q. Il n'y eut que 29 pères qui approuvèrent l'admission du calice en Allemagne et dans les pays qui en dépendaient, 19 pour la Hongrie et la Bohême seules, 38 la repoussèrent absolument, 1 4 déclarèrent que la question n'était pas encore mûre, 3 1 opinèrent pour qu'on la recommandât au pape, 10 votèrent contre, mais en laissant la décision définitive au saint-siège, 24 la remirent tout simplement à la volonté du pontife. Un resta indécis. On avait en tout 48 voix pour l'acceptation, 52 pour la négative, 65 pour le renvoi au pape.

L'évêque des Cinq-Eglises fut absolument découragé par ce résultat. Comme pour aucune des solutions il

(*) Dépèche des orateurs impériaux, 18 septembre ; Le Plat, t. V, p. 504,

(•) J'adopte encore une fois les chiffres officiels de Massarelli; Theiner, t. II, p. 115.

ne s'était trouvé de majorité, la proposition semblait définitivement enterrée. Cest ainsi que la majorité des pères comprit la situation. Cependant Drascovics reprit contenance et, grâce aux dispositions favorables de Gonzague et, probablement aussi d'Hosius, il obtint, que les légats soumettraient au concile un décret recommandant au pape le vœu de l'empereur. On pouvait espérer de l'emporter ainsi à une petite majorité, les 31 qui avaient voté pour la recommandation le 6 septembre, se réunissant aux 48 qui avaient adopté le projet. Mais les prélats ne voulaient plus entendre parler de cette question ; la forme du décret rédigé par Drascovics leur déplut d'ailleurs beaucoup, et ils le repoussèrent par 79 voix contre 69 (^).

Heureusement, le cardinal de Mantoue tenait à ne pas voir rejeter absolument le projet de l'empereur et à atteindre à un résultat quelconque, qui laissât à la cause défendue par les Allemands un espoir de réussite. Or, après le double vote du concile, le pape lui-même n'aurait rien pu accorder à Ferdinand sur ce point. C'est pourquoi il rédigea un nouveau décret abandonnant tout simplement l'affaire au souverain pontife. Il le proposa à la congrégation générale, la veille de la session, 16 septembre, en justifiant cette nouvelle dé- .marche par les instances des ambassadeurs impériaux et par la crainte d'offenser l'autorité impériale. Mais alors éclata une scène orageuse. Beaucoup de pères s'écrièrent qu'on les violentait ouvertement, qu'on voulait leur imposer des résolutions qu'ils avaient déjà

Ç) Paleotto, p. 586.

refusées ; quelques-uns menacèrent même de quitter le concile, parce qu'il n'était plus libre. Dans cette situation critique, Simonetta vint au secours de son collègue de Mantoue : il fit remarquer que l'empereur s'attendait à une décision expresse, et que, par conséquent, on pouvait voter en toute sécurité ! Il agit ainsi parce qu'il savait que Pie IV n'était pas personnellement défavorable à l'idée d'accorder le calice aux sujets de l'empereur. Et comme on voyait travailler pour le projet le légat, qui était regardé comme l'homme particulièrement cher au pape et à la curie romaine, il fut accepté enfin par la majorité considérable de 98 voix contre 38 (^).

On ne pourrait affirmer que les ambassadeurs de l'empereur eussent agi avec beaucoup d'habileté. Au commencement, ils avaient laissé retarder et ajourner l'affaire, de sorte que beaucoup de prélats avaient cru qu'au fond l'empereur n'y portait pas un très grand intérêt. Et puis, subitement, ils l'avaient précipitée, au lieu delà remettre jusqu'après l'arrivée des évêques français, positivement attendus pour octobre ou novembre, qui, suivant la volonté de leur gouvernement, auraient sans aucun doute voté en masse pour la concession du calice. Il est vrai que l'empereur leur avait ordonné de nouveau de faire décider immédiatement ce point par le concile f ). Mais comme ils étaient sur les lieux et en conséquence mieux en état de juger de la situation, ils auraient dû néanmoins suivre les conseils du cardinal de Mantoue et de tous ceux qui leur voulaient du bien, en ajournant la discussion de cette question

(*) L'archev. de Zara prétend que plus de 40 pères s'étaient déclarés contre," avec colère et mécontentement. ^ Monumenti di Becca(Ulli, t. II, p. 38.

\^) Instruction de l'empereur du 16 juillet; Sickel, p. 358.

pour quelques mois, afin d'être assistés par Tépiscopat français. Maintenant l'intervention des légats seule les avait sauvés d'un refus humiliant. Les orateurs écrivaient eux-mêmes à leur maître (^), que le dernier décret avait été " extorqué aux pères quasi par la force. „ Ils firent, du reste, bonne mine à mauvais jeu en se prétendant fort satisfaits du résultat, puisqu'ils étaient sûrs que le pape leur accorderait l'emploi du calice pour les laïques, le concile ne s'étant pas prononcé contre f ).

On procéda alors à ce qu'on appela pompeusement la " réformation. „

Les ambassadeurs de Ferdinand P'^ et de Charles IX avaient demandé qu'on entreprit une véritable transformation de l'Eglise, d'après les désirs des nations ultraniontaines et dans le sens d'un rapprochement avec le protestantisme. Ceux-là voulaient voir soumettre au concile le " libelle de réforme „ du mois de mai 1562, ceux-ci les résolutions du synode de Poissy. Mais, accepter ces propositions diverses aurait été changer foncièrement le caractère de l'Eglise catholique, tel qu'il s'était formé depuis le XI® siècle. Elles comportaient, entre autres nouveautés, le mariage des prêtres ; la renonciation aux biens ecclésiastiques occupés par les hérétiques ; la permission aux prêtres protestants d'administrer les sacrements là où il n'y aurait pas de prêtres catholiques ; une limitation générale des droits financiers et juridiques de la curie pour tous les pays non italiens, et bien d'autres choses également contraires aux

(') Le 18 septembre; Lf. Plat, t. V, p 204.

(•) Lettre de Lansac h Catherine de Médicis, 20 septembre ; (nevr. cité, p. 505.

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intérêts particuliers du saint-siège. Sur cette base peutêtre serait-on arrivé, sinon à réunir de nouveau les deux Eglises opposées, au moins à établir une entente paisible entre elles. Mais les légats qui n'étaient pas sans reconnaître Timportance immense et universelle de ce moment décisif, détruisirent le plus clairement possible toute chance d'une telle perspective. Ils déclarèrent qu'ils aimeraient mieux mourir que d'admettre au débat la proposition de tels articles, si directement hostiles à la piété chrétienne. En revanche, ils obtinrent du pape et du cardinal Borromée la permission de soumettre au concile quelques points fort insignifiants du libelle impérial et des actes de Poissy, exclusivement " pour fermer la bouche aux Allemands et aux Français „ (*), ainsi qu'ils le disaient eux-mêmes.

En effet, le premier des quatorze canons qu'ils avaient rédigés et dont on en accepta onze, était emprunté au fameux libelle de réforme. Mais on ne l'avait introduit que pour donner à l'empereur une satisfaction spécieuse. Il exhortait, en termes très vagues, les clercs à vivre moralement et religieusement, et reproduisait les peines édictées depuis longtemps contre les transgresseurs de ces préceptes. De cette manière, à cause même de son manque de précision, il était destiné à rester sans valeur pratique. Les autres de ces canons n'avaient rapport qu*à des détails de Tordre hiérarchique : tel que, par exemple, le précepte, que les gradués des universités pourraient seuls désormais obtenir la dignité épiscopalc. D'un autre côté, cette " réformation „ tendait à augmenter

(') Ut obstruantur eorum ora ; Raynaldi ad an- 1562, nr. 63.

considérablement le pouvoir des évêques aux dépens des autorités séculières, en attribuant aux évêques seuls le droit de casser les testaments, de surveiller et d'inspecter les hospices et les monts-de-piété, d'examiner et de destituer les notaires. Il était peu probable que les gouvernements se soumissent à ces usurpations hardies en faveur du clergé !

Enfin, trois canons ultérieurs condamnèrent plusieurs abus dans la célébration de la messe. Beaucoup d'entre les pères eux-mêmes trouvaient qu'il était peu digne d'un synode général de s'occuper de choses si mesquines.

On arriva ainsi au jour de la publication solennelle de tous ces décrets, le 1 7 septembre, date de la sixième ou vingt-deuxième session. Il s'y trouva encore 31 pères pour voter hautement contre le renvoi de la matière du calice des laïques au pape : et presque tous les Espagnols furent du nombre. L'un d'eux, l'évêque de Gérone, protesta formellement contre le décret comme ** inconvenant, novateur et superflu, „ et il exigea que cette protestation fût inscrite dans les procès-verbaux du concile. - La curie était évidemment fort satisfaite de voir le concile prendre des résolutions si peu importantes et laisser au souverain pontife le jugement définitif de toutes les affaires considérables. Pie IV se montra devant le sacrécollège enchanté de la conduite du cardinal de Mantoue. Il accorda aux prélats obéissants plusieurs avantages destinés à les maintenir dans la bonne voie, celle d'une soumission aveugle à la volonté de la cour papale. Les récalcitrants, au contraire, surtout les Espagnols furent vivement morigénés, et ils étaient profondément décou-

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