Marc, vu
« Comme vousm'avezvufaire, faites vous-mêmes. »
Quel philosophe, quel moraliste, quel saint a jamais pu parler de la sorte? Et si aucun homme ne Ta fait, pourquoi, sinon parce qu'aucun ne pouvait se donner comme la réalisation intégrale de la loi morale, et qu'il appartenait à Celui seul qui est la Vertu de Dieu incarnée de rapprocher sans blasphème ces deux préceptes qui contiennent toute perfection morale :
(( Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
« Si vous voulez être parfaits, soyez ce que je suis. »
Nous devons ajouter de plus, pour être en état de saisir toute Timpudence des affirmations renaniennes sur le caractère de son héros, que la moralité de Jésus a cette particularité qu'elle n'a rien de son temps, de son pays.
Tout homme tient par ses vertus et ses vices à son milieu, autant que par ses idées.
L'atmosphère morale qu'il respire pénètre sa volonté comme l'air natal ses poumons. Nos meilleures actions comme nos déchéances ne sont, la plupart du temps, que la résultante des influences que nous avons subies et des exemples que nous avons reçus.
Toute l'explication des grandes luttes qui se livrent aujourd'hui autour de l'enfance est là. Le
172 LA CONTREFAÇOiN DU CHRIST.
conflit n'est pas entre deux systèmes de pédagogie , mais entre deux moralités ; la question n'est pas une question scolaire dans le sens restreint du mot, mais une queslion d'âme.
Lequel s'emparera de l'âme en fleur de l'humanité future : celui qui croit en Dieu et en son Fils, ou celui qui n'y croit pas, l'esprit chrétien ou l'esprit païen?
Car tant vaut l'éducation et le milieu, tant vaut la moralité de l'homme.
Les plus hauts génies n'ont jamais prétendu secouer le joug de ces fatalités du sang et de l'ambiance.
Seul le Christ s'est élevé, sans racines possibles, au-dessus de toute limite de temps, de nationalité, d'école et de système.
Juif par le sang, il n'a rien dans la pensée et le sentiment que de mondial. Tout ce qui est chez lui particulier et national est subordonné à ce qui est humain. Élevé au-dessus de toutes les étroitesses de ceux qui l'entourent, il brille, il rayonne dans son cadre d'hommes mesquins, sectaires, intéressés, bigots, comme l'étoile à travers le nuage qui l'enveloppe. Quoique ni les Pharisiens formalistes, ni les Sadducéens jouisseurs, ni les Esséniens mystiques ne pussent l'identifier avec eux, il a conquis parmi les disciples de toutes ces écoles rivales des disciples fidèles; quoiqu'il ne
prêchât nulle philosophie nouvelle, il a suscité la foi parmi les Grecs, adorateurs de la philosophie; quoiqu'il fût désarmé et vêtu de sa seule douceur et humilité de cœur, il s'est attaché les plus puissants des Romains, adorateurs de la force; et tour à tour sont venus déposer à ses pieds Thommage de leur soumission, les peuples insoumis et les civilisés, les Barbares du Nord aux invasions plus terribles que les avalanches, et les sauvages des terres impénétrées.
C'est que l'âme de Jésus n'a pas, comme les nôtres, de frontières. Chacune de ses paroles, chacune de ses volontés, tout en s'appliquant à chaque homme en particulier, s'applique avec une même justesse à tous les temps, à tous les climats, à toutes les créatures raisonnables.
C'est pourquoi, en présence d'une si unique beauté, l'audace du rationalisme elle-même hésite et se trouble. Strauss est ébloui par une si inexplicable splendeur et nie la perfection morale de Jésus, non parce qu'il y peut découvrir une cicatrice, mais au nom de l'expérience, comme il nie le miracle, simplement parce qu'il y a là une note de surnaturel qui déroute le parti pris de la critique systématique.
D'autres ne se refusent pas la joie de saluer dans la personne de Jésus l'apparition de l'Être humain arrivé à la plénitude de sa perfection.
Gœthe l'acclame « le type transcendant de toute vertu créée ». Jean-Paul, le puissant ironiste allemand : « Le plus pur parmi les puissants et le plus puissant parmi les purs^.. » Tiiomas Carlyle, Févocateur des héros, « le plus grand de tous les héros, créateur du poème le plus achevé ».
Mais où vais-je, et pourquoi vous conduire au pied de la chaire de ces docteurs étrangers, quand notre docteur résume sa Vie de Jésus dans ce dithyramhe : « Jésus ne sera jamais dépassé... L'éternelle beauté vivra à jamais dans ce nom sublime... Tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus 2. »
Attendez-vous donc à bien des insultes, puisque le seuil est semé de fleurs; attendez-vous à voir se lever la main du bourreau, puisque selon le rit du Prétoire, il commence par se mettre à genoux.
En efTet, nous allons apprendre tout d'abord
1. Jean-Paul Richter, De Dieu dans r histoire et dans la vie, Œuvres complètes, vol. 33, p. 6.
2. Étude sur les historiens critiques... Vie de Jésus, p. 325.
que Tefficacité de la morale de Jésus ne tient pas à la force qu'il lui donne dans sa propre personne (nous n'ajoutons pas, afin de demeurer sur le terrain de la critique, et de la grâce qu'il communique), mais à une cause d'ordre plus exquis et plus charmant. C'est ainsi que notre romancier aime à parler des choses divines : « Il ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait luimême. Souvent des âmes très grandes et très désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation , ce caractère de perpétuelle attention à ell esmêmes et d'extrême susceptibilité personnelle, qui, en général, est le propre des femmes K.. »
« La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite^. »
La poésie du précepte ! « Renonce-toi ! porte ta croix! Pardonne! Fais pénitence! Sacrifie tout à ta foi ! Meurs plutôt que de faillir ! y) Quelle poésie ! Nous savions déjà que les merles bleus, les cigognes pudiques, les tourterelles mignonnes avaient fait la mentalité de Jésus. Nous savons maintenant que toute la valeur active de sa moralité tient à la poésie dont il environne ses préceptes.